L’Après-vivre, Serge Doubrovsky

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L’Après-vivre, Serge Doubrovsky

Ecrit par Cyrille Godefroy 15.05.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Grasset

L’Après-vivre, 412 pages, 21,40 €

Ecrivain(s): Serge Doubrovsky Edition: Grasset

L’Après-vivre, Serge Doubrovsky

 

Jeux de langue

Après La Dispersion (1969), Fils (1977), Un amour de soi (1982), La Vie l’Instant (1985), Le Livre brisé (1989), Serge Doubrovsky (1928-2017) persiste dans son obsession égographique, poursuit sa relation avec/de lui-même. Inventeur de l’autofiction, plus proprement dit du terme, qu’il définit comme « un récit dont la matière est entièrement autobiographique, la manière entièrement fictionnelle », l’écrivain et enseignant français se coltine dans L’Après-vivre (1994) deux épreuves inédites : la viduité et la vieillesse.

Le Livre brisé, monument littéraire, s’était achevé avec la mort de la femme de Doubrovsky. Celui-ci se retrouve seul dans son appartement, au sous-sol de sa vie, brisé lui-même. Une épave. Un presque cadavre : « J’habite désormais une morgue. Je ne vis plus avec ma femme, je vis avec son catafalque ». L’écrivain a beaucoup écrit, à cor et à cri, le professeur d’université a bien vécu, à corps perdu. Naviguant de l’extase au tourment, il croupit désormais dans le silence et le néant : « Ma vie est une immense plage d’ennui, sans une empreinte humaine qui la peuple ».

Seules ses deux filles l’empêchent de se noyer complètement, de basculer de l’autre côté de la scène. Le spécialiste de Proust, Corneille et Sartre continue d’enseigner tant bien que mal, saignant à tous vents, calé sur le mode machine, coquille vide échouée sur la grève. Écrire, en revanche, il n’en a plus ni l’envie ni la force. La mort et la souffrance ont fait de l’écriture un acte futile. Insignifiant. La tragédie vécue a rendu vaine la comédie écrite. Le libertin romantique, mordu du jeu de mots, ne badine plus avec la langue. Ses deux passions, l’amour et l’écriture, sont au point mort.

Après le choc et l’émoi, plusieurs mois de désarroi, de moi déboussolé, d’errance figée, vient le moment de se relever, le temps de la relève n’étant pas encore advenu. À soixante ans, il reste sûrement à l’écrivain d’origine juive ayant survécu à la seconde guerre mondiale, sauvé par sa bonne étoile, des combats à mener, des sentiments à éprouver, des cœurs à chavirer. Une fois la pêche rouverte, Doubrovsky enchaîne les touches. Une fois la chasse relancée, Doubrovsky multiplie les tirs ratés. Au final, il rentre bredouille, la queue entre les pattes, en son triste bercail. Faut dire, il vise plutôt bas : 25-35 ans, pas plus. Lui n’a plus 20 ans, ses charmes ont du plomb dans l’aile : bedaine, tavelures, cernes, surdité, affaissement des chairs, lombalgies récidivantes, le mâle triomphant déchante, le cador se décatit : « Un mâle en fin de parcours, quasi fini. Ex-homo eroticus, je suis un anthropopithèque, une espèce en voie d’extinction. Un fossile… Un déchet, avec encore des démangeaisons dans le froc, la défroque ». Face aux ravages de l’âge le vieux sage enrage.

Dépassé, éculé, esseulé, acculé, Doubrovsky se jette à l’eau, finit par franchir le Rubicon des cœurs mortifiés. Il passe une annonce qu’en bon écrivain il rédige scrupuleusement et embellit légèrement : « Universitaire écrivain connu 57 a., b. phys., tendre, aisé, veuf ch. JF 25-45 a. jolie, cultivée, aimant littérature, sorties, voyages pour relat. dur. Photo ». Rabaissant sa fierté, il relève la limite d’âge de la demoiselle convoitée, contraint et vexé. Miracle du verbe, les réponses pleuvent, déluge inespéré. Écrivain connu, ça appâte. Avant de ferrer, de s’enferrer, le plus dur reste à faire : le tri. Ragaillardi, il écarte les débris de plus de 30 ans. Et sélectionne une dizaine de jouvencelles qu’il contacte illico allegro. Voguant d’avanies en déconvenues, endurant ruades sur rebuffades, le coquin pêcheur n’a pas d’autre choix que de l’élargir, de prendre en considération les trentenaires mises en quarantaine un peu plus tôt. Bingo, il tombe enfin sur le bon cheval, sur un tirage concluant : Elle, 33 ans, un enfant, mariée mais en phase de rupture, ancienne maîtresse d’un autre écrivain connu, René Fallet. Doubrovsky pourrait être son père. Qu’importe, c’est reparti pour un tour. De manège. Qui sait, de ménage. Le courant passe, les digues sautent. La fontaine Doubrovsky rejaillit. Le bougre se dispense difficilement de présence féminine, sous peine d’être absent au monde : « Homme à femmes, ce n’est pas celui qui les collectionne, c’est celui qui existe pour elles, par elles ».

S’ensuivent six mois d’orgie, de bonheur, d’intensité et d’harmonie. Moins pour le lecteur. Quand tout roule pour le narrateur, le roman cahote. Dans sa période fleur bleue, l’inspiration de Doubrovsky se fane. Une vie sans nuages nuit au récit, sans orages le lecteur s’ennuie. Et le pauvre critique se repaît de proverbes avariés. Que le ciel soit loué, l’azur longtemps ne dure. Alors que Le Livre brisé sort dans le commerce, la dépression entre en Doubrovsky. Soudainement, sans crier gare. Sans explication apparente, les ténèbres s’abattent sur le zèbre. Alors qu’il a trouvé l’amour, Doubrovsky perd le goût de vivre. Alors que son dernier roman cartonne dur, l’apollon intello se transforme en chiffe molle. Invité chez Pivot, Doubrovsky s’arrache péniblement à sa neurasthénie. Apostrophé sans ménagement par le présentateur concernant sa responsabilité dans la mort de sa femme, l’écrivain incriminé fait profil bas, encaisse, démine à tout va. Pivot prend la plume de l’écrivain pour l’arme du crime. In fine, l’invective et la vindicte activent le vedettariat de l’écrivain vanné. Dans les jours qui suivent, les lettres de soutien et de compassion affluent à son domicile. Miracle de la crucifixion.

Malgré cela, la déprime perdure, l’angoisse culmine et, horreur, l’impuissance pointe, la libido décline. De détours forcés par le psychiatre en escales scabreuses chez le sexologue, Doubrovsky cherche désespérément un remède à son relâchement tant moral que viril. En réponse aux injonctions de l’âge, le sexologue lui prescrit des injections dans la verge. Pour enrayer sa végétalisation et ses pannes érectiles, le médicastre lui recommande non moins que des piqûres dans le poireau. Juste avant la futution, ça complique les rapports. Submergé de gélules en tous genres, piqué au vif et au vit, Doubrovsky, maître de l’illusion, refait surface, chevauche derechef sa pouliche. Mais les divergences émergent, les dissensions suppurent, la mayonnaise amoureuse commence à tourner. En un mot comme en cent, le conjungo prend l’eau. Encore à cause de l’alcool. La malédiction du Livre brisé poursuit l’homme à femmes et à injection rapide. Sans fin est son calvaire. Elle, a un passé délicat, chargé d’infortunes, bardé de déboires divers. Mal aimée par ses parents, mal mariée, malmenée par le destin… et par le chirurgien : depuis son opération esthétique ratée au visage, la belle a perdu la face. De surcroît, avec le barbon Doubrovsky, la pimpante libellule a l’amère impression de ne pas avoir d’horizon. Alors, pour oublier le passé elle boit, pour égayer le présent elle picole et pour éluder l’avenir elle s’enivre. Une fois bien beurrée, elle soumet la note à Doubrovsky, lui décoche de fielleuses flèches, lui distille d’aigres griefs, lui tartine ses quatre vérités : « Tu es un être mortifère, Doubrovsky… J’aurais mieux fait de rester couchée, le jour où j’ai répondu à ton annonce ». Coucher, elle adore. Boulimie libidinale. Idéalement, matin, midi et soir. Ce rythme érotique, Doubrovsky le réserve uniquement aux plaisirs de la chère : « Tu ne penses qu’à bouffer ! ». Il assure malgré tout un service minimum. Une fois la bile abolie par les divins ébats, le couple reprend sa vitesse de croisière. Mais le paquebot de plaisance, expectorant et vieillot, peine à suivre la cadence effrénée de la sirène de mer.

L’écrivain, quant à lui, passe à la vitesse supérieure. Depuis que l’inspiration l’a réinvesti, le manuscrit de L’Après-vivre roule sur de bons rails. Aux abords du terminus, Doubrovsky fait preuve d’une extrême transparence, dévoile sa vie intime à un point où d’ordinaire l’autobiographe se débine. Il réserve au lecteur un final vertigineux, étourdissant, d’une licence absolue, puissance 4. Soirée improvisée, le couple papote, se bécote, s’enlace. Injection, dilatation, érection. Une heure d’autonomie. Orgasme, sodomie, fellation, tout y passe. Miracle de la science. L’auteur sexagénaire n’omet rien de son festival sexuel, sécrète une séquence jaculatoire digne de Sade. Pour couronner ces torrides retrouvailles, l’amant invite sa moitié au restaurant chinois. Chandelles, sérénité zen et complétude. Les deux partenaires se badigeonnent de regards tendres, béats et calorifères. Lui, à grandes bouchées se régale, Elle, à grandes goulées se désaltère. Parenthèse royale. Puis, à brûle-pourpoint, Elle, moutarde au nez, se fait mégère. Dopée par le vin rouge, Elle met les pieds dans le plat. Démâte, déchausse, débonde. Boutefeu furibard. Elle mentionne à son jules tous ses travers, énumère l’une après l’autre toutes ses tares : égoïsme, maussaderie, maniaquerie… Doubrovsky hallucine. Blêmit, dans son fauteuil se ratatine. Sans vergogne, la petite lui rentre dans le lard, improvise une scène en plein public, recommence son cinéma. Sérénade assassine. Vêpres flambées. Doubrovsky fait la sourde oreille et le dos rond, chinoise à peine. C’est elle qui boit, c’est lui qui trinque. Dégrisé, il vacille puis capitule. Que faire d’autre face à ce feu de folie ? Cafard. À ce tarif, mieux vaut se dispenser de dessert. La soirée avait si bien commencé. Blafard, se dit que tout est éphémère. Elle, insiste, remue le couteau dans la plaie, lacère de tout son saoul, persiste et saigne : « La parole et le sexe sont ce qu’il y a de plus essentiel entre les êtres, toi tu es sourd et impuissant ». Orage infernal, brûlot verbal, humiliation totale. Une fois les agapes terminées, les chargeurs vidés, la bouteille et le soupirant liquidés, Elle, sans coup férir, débarrasse le plancher. Repas pyromantique. Cène apocalyptique. Doubrovsky, interdit, défait, dévisage l’addition salée. Quelle saleté ! Quinaud, il ramasse ses miettes, rassemble ses cendres, direction le foyer déserté. Feu le conte de fées, la fusion fait place à la fission. Romance et livre en suspens. Miracle des points de suspension.

Doubrovsky récapitule : côté nord, les imprécations castratrices, côté sud, la trique truquée, du coup le couple se détraque. Pour la rédaction de L’Après-vivre – comme pour Le Livre brisé du reste – sous l’instance de sa dulcinée, pour ne pas semer davantage la zizanie, Doubrovsky avait déjà dû caviarder certains détails de leur idylle, édulcorer certaines données, biffer certaines bisbilles. Suite à ce nouvel incident, il décide de donner à sa muse adorée le dernier mot et divulgue la douleur secrète de son enfance…

Armé de sa prose semi-automatique, de sa mitraille sémantique gorgée de paronomases, de saccades à connotation inconsciente, de consonances éruptives, Doubrovsky poursuit le récit de ses aventures intérieure et amoureuse. Au fil d’une farandole infusée de jeux de mots, de mânes, de moi, de maux, d’émois, Doubrovsky s’écosse et se met à nu, se démêle et se déploie. Pas seulement. Il se penche également sur les autres, profondément, sur leur histoire, leurs particularités, leur fonctionnement. Dans L’Après-vivre, il se focalise notamment sur le passé épique et héroïque de son oncle résistant, lequel durant la seconde guerre mondiale a réchappé miraculeusement aux griffes des soldats allemands.

Doubrovsky transcende sa tourbe autobiographique par un style unique caractérisé par une chronologie morcelée et une trituration instinctive et forcenée de la langue : « Fragments épars, morceaux dépareillés, tant qu’on veut : l’autofiction sera l’art d’accommoder les restes » (Doubrovsky, Textes en main). Doubrovsky ne retouchait jamais ses premiers jets, jamais ne raturait. Il relisait simplement son travail de la veille, rosée d’effusion ; soit il le laissait intact soit il déchirait l’entièreté des feuillets.

Miracle de la révélation.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Serge Doubrovsky

 

Julien Serge Doubrovsky, né le 22 mai 19281 dans le 9e arrondissement de Paris2, et mort le 23 mars 20173 dans cette même ville, est un écrivain, critique littéraire et professeur de littérature française.

Son œuvre comporte à la fois des essais critiques et des romans autobiographiques qu'il qualifie lui-même d'autofictions, terme dont il est le créateur (Fils, 1977).

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).