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L’Anneau de Chillida, Marilyne Bertoncini (par Jane Hervé)

Ecrit par Jane Hervé 23.01.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie

L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, mai 2018, 80 pages, 13 €

Ecrivain(s): Marilyne Bertoncini

L’Anneau de Chillida, Marilyne Bertoncini (par Jane Hervé)

Portée par un élan venu des tréfonds de soi, Marilyne Bertoncini propose des écrits dont l’exigence se diffuse de poème en poème. Sa poésie fait jaillir tant de bouleversements intérieurs, à la fois singuliers et partagés. Nos chaos délicieux… L’Anneau de Chillida renvoie aux hallucinantes sculptures de Chillida : des anneaux géants déployant en plein ciel leur intelligence géométrique. Se jouant des grands espaces et des intempéries*, ils suscitent un lent vertige métaphysique. En exergue de ce recueil, une citation du sculpteur renvoie précisément à cet au-delà de la forme : le « dialogue » avec « les formes » qui les transcende ainsi. Une invitation donc à pénétrer l’au-delà du poème, ce qui l’habite ou le hante. Au reste, le poète Denis Emorine mue – dans sa préface – ces anneaux « fondateurs » en « kaléidoscopes » explorés avec sa pertinente sensibilité.

L’âme de la poétesse s’appuie sur les légendes grecques (tombeau des Danaïdes, labyrinthe qui pourrait être de Cnossos, Argos, etc.). Autant de rites de passages successifs traversés par la lectrice – moi – qui cerne ce qui fait, à ses risques et périls interprétatifs, l’essence du poème. L’ouvrage se lit tel le parcours à tâtons d’Orphée dont la grande tristesse, mise à nue, se recherche elle-même après la disparition d’Eurydice. Il chemine au long des anneaux magiques, marquant une vie qui se veut d’« éternité », abolissant sa propre durée.

Ainsi la lectrice cueille de plein fouet cette « fleur de l’oubli », creuse ce « trou d’étoile dans la poitrine » et adule ces « sarments déchirés sur la façade nue ». Façon désarmée de dire la présence inéluctable de la mort dans l’engrenage de nos vies. Qu’advient-il d’une existence désormais prise dans « la trame usée du jour », cernée de souvenirs « barbelés » pour livrer enfin sa « mémoire-mosaïque aux tessons de la nuit » ? Marilyne Bertoncini le révèle à travers des images tantôt fulgurantes (« poing de soleil »), tantôt subtiles (« corail de la douleur »), tantôt proches de l’anagramme (« pelures de pleurs »). Son monde intérieur se dévoile en toute délicatesse : les « fins capillaires du rêve », les « fines nervures de racine », la « finesse de paupières en transparence », ou la simple « membrane du sommeil ».

La poétesse allie les mots avec les sons et sens qui se croisent à la façon – parfois imprévue – des célèbres anneaux sculptés dans le vent : « le mûrier est ancre/de Chine » (cf. titre de son précédent recueil AEncre de Chine), le « voyage en soie » est « un retour au fond/de soi », les mûres ont la couleur d’« escarbot » tandis que le poète « saisit l’escarboucle ». Les mots du poème – les siens – cessent alors d’être « univoques ». Elle devient une arpenteuse de ces « songes » qui sont « à fleur d’étang ». Elle entend alors le « filet d’une voix/où s’agrègent les mots », et puis le « silence soudain ».

La lectrice est portée par le déchirement final du « Daemon failure delivery », lorsque le message lancé ne peut plus jamais atteindre le disparu. « Recapito… Impossible ». « Où vont les souvenirs des morts/la cendre de leur pensée/cendre de cendres » ? s’interroge l’auteure. Ce défunt tant aimé reprend vie à sa façon propre. Il est suivi par « un cheval bleu » (sans doute un autre lui-même), « un papillon se pose sur son épaule », son chien l’accompagne. Il dit enfin que « seul un songe nous attache ici ». Tout vacille. La poétesse entend « l’écho des gestes du passé/dans des clameurs désaccordées ». Elle perçoit « la couronne d’étoiles crépitantes », tandis que « goguenarde la mort t’entraîne/sur la courbe du monde ». Un ultime poème qui s’écoute aisément en compagnie de l’Adagio d’Albinoni.

 

Jane Hervé

 

* Comme Le Peigne du vent

 


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A propos de l'écrivain

Marilyne Bertoncini

 

Née dans les Flandres, Marilyne Bertoncini vit entre Nice et Parme,  manière pour elle d'habiter les marges. Docteur en Littérature et spécialiste de Jean Giono dans une autre vie, elle est l'auteure de nombreuses critiques littéraires et d'articles sur la pratique pédagogique. Après avoir enseigné la littérature, le théâtre et la poésie, elle  se consacre désormais à sa passion pour l'art, le langage et la photo, collaborant avec des artistes plasticiennes et traduisant des poètes du monde entier. Ses traductions, ses articles,  photos et  poèmes (également traduits en anglais et en bengali) paraissent dans des revues françaises et internationales, dont La Traductière, Recours au Poème, Autre Sud, Subprimal, Cordite, The Wolf... et sur son blog où dialoguent textes et photos en cours d'élaboration : http://minotaura.unblog.fr.

Sa traduction, Tony's Blues de Barry Wallenstein, et son premier recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème éditeurs . A paraître en 2015, l'édition des poèmes de Martin Harrison, et de Ming Di.

Rédactrice de la Cause Littéraire

A propos du rédacteur

Jane Hervé

 

Jane Hervé, journaliste aux Nouvelles Littéraires, collaboratrice à Recours au Poème depuis 2017, auteure de La femme de lune (éditions Gallimard), Née du chaos, et Le soleil ivre  (éditions du Guetteur).

Co-auteure de  La femme tatouée et de Neige d’amour avec le peintre Michel Julliard et co-auteure de pièces de théâtre : La légende de Guritha, femme viking et de Guritha, le retour avec Danièle Saint-Bois.