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L’Animal central, Mathieu Brosseau, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola le 03.09.16 dans La Une CED, Les Chroniques

L’Animal central, Mathieu Brosseau, Le Castor Astral, juin 2016, 115 pages, 12 €

L’Animal central, Mathieu Brosseau, par Matthieu Gosztola

 

La tangente

Le corps reçu

Ma chère Amie,

Il serait convenable que vous appreniez par la présente combi­en la peur, une peur honteuse, une peur coupable, m’habite quand je vous vois me regarder dès lors que je prends la parole avec mes lèvres, ma salive et ma langue ; toute cette chair m’épouvante jusque dans les extrémités les plus insensibles de mon corps.

Aussi, ai-je décidé de vous écrire ceci :

Ce qui donne du corps, ce vin a du corps, cette étoffe aussi, cette ombre finit par en avoir, la qualité de, l’esprit de, le morceau de, le corps constitué, le corps mort est constitué, le corps ficelé, le corps pensé, la pensée, le corps de la pensée, le corps du corps, l’esprit de la pen­sée, l’intention du corps, le corps de l’intention, corps social corps coupable, la culpabilité a du corps, donne du corps, la pensée est une culpabilité du corps, prime et seconde, la dérive faite sur la vague, la dysassociation-pensée-de-l’ensemble, le tiers exclu, tuer n’est pas coupable, ci-gît le corps, le corps bouclé, le corps pensé, la tangente, une ligne déposée sur une courbe, ça touche et ça part, quelque chose est tué dans la course, ça bouge, c’est comme ça, n’est pas coupable, tuer les fan­tômes, les qualités, pas les corps, pas l’esprit des corps, juste la réception de l’esprit des corps, juste ça, juste, la réception, pour moi, pour qui reçoit, pour, juste, juste tuer pour, reste l’esprit du corps, corps de ce vin, corps de l’étoffe, corps de l’ombre, corps qui dit, corps parlant, on apaise la relation, pas d’attente, on voit où on va, c’est du sport, on glisse, ça descend, des embûches, on voit où, le corps dit dans l’oreille, l’oreille est neutre, la nôtre, pas coupable,

quand il s’agit, pour nous de parler, le corps de la voix, non juste son timbre mais sa parole en entier, le grave de la voix, l’hésitation, le silence, la culpabilité, la lenteur, le corps des mots, leur sens, l’haleine, le corps du corps, les yeux qui disent, la phrase, l’ensemble, du début à la fin, la fin comprise dès le début, le bègue, le début qui fait obstacle, la difficulté de dire, le corps de la bouche, le corps de la voix, de ce qu’elle a à dire, coupable, pourquoi dire, s’autoriser, imposer les mains de sa parole, avoir une place, le corps de l’ombre, une honte, non, avoir cette joie, cette égalité, apaiser la rencontre avec le corps, le corps dit, le corps parle, il a à dire le corps de la parole,

ne pas coupable, être sans doute, sans code, le doute, corps social, ne pas dire, corps social, l’ombre du corps, ce qui se dit dans la nuit du corps, la nuit, tu rêves du code, le code du doute, les mains imposées sur le corps des hommes, des autres, coupable est loi, tuer n’est pas coupable, ne pas recevoir, proche de la loi, le code coupable, dans la langue, la parole quitte la langue au moment de sa résistance au code coupable, l’homme n’est pas fait, n’est pas fait pour, il est comme ça, oui, comme ça, pas coupable, tuer pour être proche de la loi, du fantôme, partir loin du code, loin, si loin que la parole n’est plus comprise, ni reçue, on apaise la relation, pas d’attente, on voit où on va, c’est du sport, on glisse, ça descend, des embûches, on voit où, c’est comme ça.

Il va de soi que vous ne comprendrez rien à ce qui figure dans ces mots choisis, et c’était bien mon intention. Pour dire vrai, ce n’est pas que je souhaite rester incompris, c’est davantage qu’il faut tuer les fantômes et que je ne voudrais pas en être un pour vous.

Vous avez mon empathie, ma main et mon épaule, croyez-le bien.

Vôtre.

 

À la lecture de ce seul passage de L’Animal central, l’on comprend combien il faut, pour comprendre l’écriture de Mathieu Brosseau et ses thématiques (c’est-à-dire pour qu’elles nous parlent), revenir (sans attendre), et avec une force en tout point semblable à celle que mettent les enfants des contes dans leur fuite (dans les forêts obscurcies), revenir à Artaud, à son œuvre entière, en conférant une attention toute particulière aux Cahiers d’Ivry. Une fois ce travail de retour effectué, ce sera en re…tournant (second et indispensable tour), dans la lecture (ce que vous vous attacherez, je l’espère, à faire), à Mathieu Brosseau, qu’il (vous) sera possible de faire résonner, pleinement, le dire de celui-ci (dire qu’il ne s’agit pas – pour nous – de commenter, car il est résonnances agies et agissantes, suivant l’intimité de chacun).

Sauvage, rude danse du souffle sur la page, qui se confond pour Artaud avec l’acte de (sur)vivre, « [l]’écriture », pour lui, « a toujours été un acte, théâtral et vital », note Evelyne Grossman dans la préface du premier volume de l’édition des Cahiers d’Ivry (de février 1947 à mars 1948) parue chez Gallimard. À Ivry, le docteur Achille Delmas fait installer un billot dans sa chambre pour qu’Artaud puisse le frapper avec divers instruments, au cours de ses proférations, de ses chantonnements, séances où il s’agit par des rythmes redonnant voix à tout le violent du pulsionnel, en le transmuant en rythmique propre à l’écriture, jusque par-delà la sémantique, d’être en lutte avec le réel, et de réinventer l’idée même de corps.

« Je suis celui qui a le mieux senti le désarroi stupéfiant de sa langue dans ses relations avec la pensée » prévenait Le Pèse-Nerfs. Mais si langage et pensée voyagent de pair, « Artaud mettant sur le même plan la dialectique psychique interne par laquelle il faudrait en passer pour penser et cette sclérose des articulations discursives que l’on nomme syntaxe » (Evelyne Grossman, Artaud/Joyce, le corps et le texte, Nathan, 1996), langage et corps forment également une même (mais intenable) unité. Le déploiement vertical vacillant et offensif de l’écriture est l’image la plus juste pour Artaud de l’organisme dans son rythme, dans sa danse où les chairs d’un corps sans organes sont ouvertes à tous les vents. Ce corps-écriture, en proie à l’évidement de toute idée de corporalité, est mû sur la page par Artaud pour se débarrasser du corps pensé-parlé (le corps obsession) devenu, exacerbé par l’idée de sexualité et des « besoins » qui s’y rattachent, tout entier déchet.

Mais le corps-écriture et le corps-obsession demeurent accolés, sans cesse en tension, formant très souvent un seul corps qui n’est ainsi jamais en place, n’a jamais sa place, toujours en branle. Il y a « une fatigue de commencement du monde, la sensation de son corps à porter » (L’Ombilic des Limbes) : le monde est à refaire avec un corps à chaque instant, un corps qui doit parvenir à la verticalité (de l’écriture dont l’horizontalité est brisée par la mise en espace propre aux cahiers), mais le corps lutte surtout contre la droiture propre à la verticalité, le corps tel qu’il est représenté sur une page d’un cahier d’Ivry de décembre 1946 (reproduite in Paule Thévenin, Jacques Derrida, Antonin Artaud, Dessins et portraits, Gallimard, 1986, p.115) et tel que l’expérimentait constamment Artaud dans son travail d’acteur, Jean Hort évoquant dans Antonin Artaud, le suicidé de la société la façon dont ses membres « visiblement se désaccordaient », chaque fois qu’il se mouvait sur la scène « pour répéter ou pour jouer un vrai rôle ».

Loin d’une passivité dont il se fait pourtant le porte-parole aigu dans ses lettres à Jacques Rivière et qui a été reprise, embrassée à l’idée de folie, à si bon compte, Artaud est bien l’instigateur de ce dérèglement. Ce faisant, « inlassablement », il « se bat », comme le remarque Évelyne Grossman dansEntre corps et langue : l’espace du texte (Antonin Artaud, James Joyce), « contre la colle des êtres qui fixe et détermine, qui enchaîne dans le réseau des formes le cadre de l’anatomie ». Exactement comme il brise les chaînes lexicales et syntaxiques, luttant contre « toute l’écriture [qui] est de la cochonnerie » (Le Pèse-Nerfs). Les mots sont « pliés et suppliciés » parce qu’a été « battu, frappé / cogné, usé, / limé, sacqué, / broyé, coupé, brisé, / tout […] de mon corps » (cahier 278 d’avril 1947). Ce constat sans appel face au corps, on le trouve déjà dans le ternaire (mis en relief par l’anaphore) de la lettre à Génica Athanasiou du 24 octobre 1923 : « mon corps tordu, mon corps coupé, mon cerveau scié ».

Le langage-corps est fortement cadencé, torsions, coupures, brisures, du fait de la réduction du cadre où il s’inscrit de facto : la page des cahiers. Nulle noblesse à agir ainsi pour Artaud. Nul procédé. Il s’agit bien de blessures : « Le petit format des cahiers oblige Artaud à de fréquents retours à la ligne, qui sont ici reproduits » (préface du premier volume des Cahiers d’Ivry). Ce choix éditorial permet au cadre de surgir en filigrane, dans une absence qu’Évelyne Grossman fait se transmuer, lumineusement, en présence. Ce cadre exigu propre aux cahiers évoque l’enfermement auquel Artaud est contraint (dans l’asile mais aussi dans le regard des médecins qui l’appréhendent au travers d’une seule grille d’interprétation liée à la psycho-pathologie) : les petits carreaux qui structurent de fait la page sont une grille qui renvoie à l’enfermement, la « Grille [étant] un moment terrible pour la sensibilité, la matière » (Le Pèse-Nerfs). D’où la « sauvage solitude » de la voix d’Artaud, pour reprendre l’expression d’Henri Ronse dans « Moi Antonin Artaud » (article paru dans La Quinzaine littéraire de la deuxième quinzaine de juillet 1967). En outre, la page inséparable de la grille qui la structure renvoie « irrésistiblement », comme le souligne Évelyne Grossman dans sa préface des Œuvres (parues dans la collection Quarto), à « la structure d’étouffement, d’emprisonnement, à laquelle, selon [Artaud], est soumis le corps humain littéralement incarcéré dans le “carcan” d’une anatomie qu’il faut faire exploser à chaque instant par ses gestes, ses cris et son souffle ». « Je parle le totem muré », le « totem étranglé », écrit Artaud dans Artaud le Mômo.

Mais la grille qui est le dessiné imposé des pages est également salvatrice puisqu’elle permet de manifester, en osmose avec l’idée des Tarahumaras, « une idée géométrique active du monde, à laquelle la forme même de l’Homme est liée. Cela veut dire : Ici l’espace géométrique est vivant, il a produit […] l’Homme » (Les Tarahumaras). Dans l’espace quadrillé de la page, « ce ne sont plus des sons ou des sens qui sortent, / plus des paroles / mais des corps […] des corps animés », ainsi que l’écrit Artaud dans un passage souvent cité. Tous ces corps se confondent avec le corps impossible, car impossible à penser, d’Artaud (il n’a cessé de penser, dynamiquement, cet impossible à penser).

La page réduite devient l’indispensable espace au sein duquel peut éclater et non plus seulement se proférer le souffle (et ce déferlement devient semblable à la musique des Tarahumaras qui « se divise en un nombre très réduit de mesures qui se répètent indéfiniment », l’écriture des cahiers naissant, tourbillon, invariablement des mêmes thèmes, des mêmes noyaux de délires, dans un déchaînement de la répétition qui ouvre sur la force incantatoire d’une profération mantrique absolument nue). Une profération en myriade d’échardes sonores et visuelles qui nous parlent, travaillant le sens au corps, en blessant nos habitudes de lecteur, le souffle affrontant les structures qui le limitent certes mais le font également exister entièrement puisqu’il est toujours lutte, enthousiasmante lutte, pleine « vitalité énergique » d’un « tempérament] » (texte-manifeste non publié sur Les Cenci), marque incandescente d’un « enthousiasme virulent / qui envahit tout, les êtres et les choses » puisqu’il n’est chez « Artaud, // pas de mélancolie – jamais », ainsi que le chante Zéno Bianu dans Variations Artaud.

Le souffle, violence psalmodiée, est le « corps d’écriture » forçant « toutes limites, déployé dans tous les sens d’une page devenue volume, écran et théâtre, peinture, musique et chambre d’échos, éclats de signes à l’infini », note Évelyne Grossman dans sa préface des Œuvres. Notons qu’elle a retranscrit les cahiers d’Ivry dans leur force originelle, ne cherchant nul ordre, n’instaurant pas d’autre linéarité que le temps de la lecture – propre à chaque lecteur – désenclavé du linéaire, nous invitant même à « abandonner » – comme l’écrit Julia Kristeva dans Révolution du langage poétique – « l’opération lexicale-syntaxique-sémantique du déchiffrement » afin de « refaire le trajet de leur production ».

Il s’agit de voir et de ressentir. Voir Artaud chorégraphier les « minute[s] de [s]es états » (Le Pèse-Nerfs) hors cadre instaurant une linéarité, c’est-à-dire dans l’espace réduit mais démultiplié, sans commencement, sans fin, sans naissance, sans mort, de la page de petit format propre aux cahiers, à jamais recommencée. Ressentir que ne s’organise pas l’évolution d’une écriture-corps propre au temps, mais une « volonté », un « tempérament » – propres à la déstructuration de cette écriture-corps – qui entiers émergent de  (de la nébuleuse résiduelle que porte le cadre en son sein dénaturé), les « corps » ne venant « pas de l’évolution du temps, / mais de la volonté au milieu du temps » (Suppôts et suppliciations), et ce avec une force toujours aussi insistante. Toujours aussi fécondante. Sauve.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com