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L'Amour est Paradis, Mo Chaoui (par Yazid Daoud)

Ecrit par Yazid Daoud le 19.02.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

L'Amour est Paradis, Mo Chaoui, Les éditions du 38, janvier 2019, format numérique

L'Amour est Paradis, Mo Chaoui (par Yazid Daoud)

 

Il semble que dans un pays où l’on souffre d’une pénurie de libertés et de droits de l’homme, le roman de dénonciation s’impose et l’art pour l’art n’a qu’à sauter par la fenêtre. Cette fois-ci, avec plus de noirceur, de violence et de provocation, Mokhtar Chaoui signe un nouveau roman. L’auteur du Silence blanc multiplie les registres, les genres et les perspectives narratives. En effet, plusieurs voix s’annoncent successivement. Des voix enchevêtrées, certes, mais réparties sur des chapitres de longueurs différentes. Cette polyphonie, invitant le lecteur à serrer la ceinture et fournir plus d’attention à la lecture pour retenir les personnages et leurs rapports, symbolise également le désordre du pays où vivent les personnages. Un Maroc qui n’arrive pas à changer depuis des années voire des siècles, un Maroc plein de paradoxes et d’hypocrisie.

Les premières pages regorgent d’antithèses et de jeux de mots présentant des paradoxes comme pour introduire le lecteur dans le monde des personnages (« Moi qui n’attendais que la faucheuse, me voici davantage attaché à la vie. / Moi le vieillard, me voici rajeuni. / Le souffle de ma nouvelle flamme, la flamme de mon nouveau souffle. / A trop vouloir briller dans l’obscurité… »).

Le travail sur la variation reste le point le plus fort de L’Amour est Paradis. Effectivement, on lira, entre autres, des récits sentimentaux, des pamphlets politiques, une interview, des essais sur l’art et sur la littérature au Maroc.

Pour parler de paradoxes, plusieurs aspects mettent en valeur le côté paradoxal du roman, des paradoxes qui dérangent le lecteur. Au moment où le lecteur découvre que le roman qu’il tient entre les mains est un roman de dénonciation, un personnage apparaît et critique la littérature marocaine qui n’a pas pu se débarrasser de cette thématique de dénonciation. Au moment où le lecteur se dira que ce roman met en scène trop de personnages homosexuels et dévoile leurs vies conjugales, un personnage le surprendra et exprimera le même avis en critiquant la nouvelle tendance de la littérature contemporaine.

Le lecteur de Chaoui trouvera également des traces intra-textuelles. Ainsi, l’on reverra Michel Charme, Ramsès le chat et Choumicha. L’Amour est Paradis est un récit qui relate les désarrois, les déceptions et les frustrations de Michel Charme. Humaniste et généreux qu’il est, il ne reçoit que trahison et ingratitude. C’est un chat qui le sauvera du suicide qui lui était devenu la seule échappatoire. Etant un cri pour la recréation de l’humanisme, le roman, face à la violence et la cupidité de l’Homme, valorise et honore la race animale. Non seulement par les actes (étant donné que Ramsès le chat a été le sauveur de Michel), mais aussi par la narration. En effet, la juxtaposition de deux chapitres semble très significative : Celui de Warda, une fille qui s’exprime dans une langue argotique terre à terre et juste avant, un chapitre dont le narrateur est Ramsès le chat, un texte bien tissé, dans une langue recherchée et attirante comme tous les chapitres que l’auteur lui confie.

On pourrait reprocher à l’auteur un certain excès que j’appellerai ici « un excès de clarté ». Certaines vérités politiques ou certaines scènes sexuelles auraient pu être relatées dans un langage suggestif. Si le roman, pour citer Umberto Eco, est une machine paresseuse qui demande un travail d’accomplissement de la part du lecteur, le nouveau roman de Chaoui épargne le lecteur, dans la plupart des passages, de toute réflexion. L’envie de dénoncer, de crier contre l’injustice se traduit parfois avec excès. Pourtant le chapitre intitulé « Soirée » est un exemple parfait du style suggestif et l’on pourrait comprendre de mille façons cette véritable « fête de l’insignifiance ».

Le roman est avant tout une histoire. L’Amour est Paradis est un ensemble d’histoires emboitées de plusieurs personnages, toutes tragiques, dont quatre finissent par la mort. La narration circulaire qui va d’une histoire à l’autre, sans vraiment se soucier de l’ancrage temporel, pourrait déboussoler certains lecteurs mais constitue, selon notre simple avis, une complexité qui fait l’une des richesses du roman : au lieu de révéler les vies et les destins labyrinthiques des personnages seulement à travers la langue, cette technique corrobore et met en relief les thématiques du désordre et du labyrinthe où sont perdus les personnages. Ainsi, la forme du roman sert directement son propos.

La littérature est une production dont la principale préoccupation est la valeur esthétique. C’est pourquoi nous croyons, malgré les digressions ou les pensées révolutionnaires tantôt violentes tantôt blasphématoires, que le roman réussit à présenter une bonne forme littéraire. En tout cas, Sartre aurait sûrement apprécié l’engagement, Kundera aurait ovationné le travail de la composition, et D’Ormesson, omettant de répondre cette fois par une citation, aurait dit que c’est beau, bien que vulgaire, c’est beau, beau…

 

Yazid Daoud

 


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A propos du rédacteur

Yazid Daoud

 

Yazid Daoud est Doctorant, chercheur en littérature française et comparée.