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Kronos, Witold Gombrowicz

Ecrit par Cyrille Godefroy 05.09.18 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Biographie, Pays de l'Est

Kronos, mai 2018, trad. polonais Malgorzata Smorag-Goldberg, 432 pages, 8,30 €

Ecrivain(s): Witold Gombrowicz Edition: Folio (Gallimard)

Kronos, Witold Gombrowicz

 

Madame Gombrowicz, pourquoi diable avez-vous exhumé de la malle secrète ce second journal intime écrit par votre mari, le célèbre écrivain polonais Witold Gombrowicz (1904-1969) ? Quel est l’intérêt de publier un document non seulement dépourvu de pulpe psychologique, philosophique ou introspective mais de surcroît se dispensant d’un minimum de construction littéraire ? Que ce journal est sec et désincarné ! Qu’il est triste et laid ! Qu’il est froid et bâclé ! Tel un reliquat de charogne calanchée depuis plusieurs jours, au détour d’un sentier gisant, il n’attire qu’une frêle horde de drosophiles vibrionnantes, perpétuant par habitude sur ce corps décomposé leur torpide harcèlement.

Que ressort-il donc de cette hideuse dépouille, de ce cadavre honni ? Que retenir de ce document prétendument sensationnel, à en croire les propos exaltés du préfacier Yann Moix : « Pour la première fois, on peut assister, en temps réel, aux effets du quotidien sur le génie gombrowiczien ».

En premier lieu, des notules à tire-larigot, des remarques grossièrement usinées, des activités ordinaires répertoriées de façon sommaire voire télégraphique, avec une prédominance marquée pour les aléas financiers, météorologiques et sanitaires : « Les grosses chaleurs du mois de janvier sont terminées – maintenant il fait plus frais. Je prends des vitamines. Je suis affaibli et je m’ennuie ». De 1922 à 1969, l’épicier Gombrowicz fait ses comptes tel un bon petit soldat et construit une immense banque de données où suinte son penchant pour le marivaudage bisexuel, où émergent çà et là des embryons de fâcherie, où s’enchaînent ad nauseam des notifications d’édition et de traduction de ses ouvrages.

Certes, on se rend compte grâce ce livre – mais on s’en doutait un peu – qu’un écrivain est un homme comme les autres, qu’il est sujet à des soucis de cœur et d’argent, qu’il est soumis aux affres du blues et de l’ennui, qu’il est éventuellement affligé de douleurs dentaires et de rhumes en hiver. Qu’à la fin de sa vie, sa santé chancelle, sa libido se tarit. Certes, Gombrowicz évoque quelques-unes de ses lectures, réveillant ainsi l’attention du lecteur. Hélas, il n’en mentionne que le titre et le nom de l’auteur, s’économisant tout commentaire critique. Certes, les petits tracas de l’écrivain qui s’exila en Argentine en 1939 s’agglomèrent parfois à la grande Histoire et les évènements auxquels il fait allusion sont adéquatement développés dans les apostilles susnommées. Certes, Gombrowicz daigne parfois partager une humeur, d’une étonnante profondeur : « Je pense à la mort et j’attends. Je n’ai rien accompli. Mauvais pressentiments pour l’année 1955 ». Certes, la relation amoureuse entamée en 1964 avec sa future femme Rita et la recrudescence du fait littéraire épicent et densifient quelque peu la dernière partie du journal. Mais tous ces menus détails ne suffisent pas à en faire une œuvre littéraire. Au mieux, un support pour d’éventuels biographes.

N’ayons pas l’outrecuidance de soutenir qu’un procès-verbal de police fait montre de plus d’humanité et de poésie que ces 400 pages griffonnées par l’auteur des romans Ferdydurke, La Pornographie et Cosmos. Pour autant, ce journal de bord déçoit bigrement au regard d’autres épopées diaristiques, plus passionnantes et plus construites, par exemple celles d’Anaïs Nin ou d’Henri-Frédéric Amiel. Lorsque le dérisoire est clamé sans qu’aucun style ne le transcende, il stagne aux confins du caniveau. Et fait irrémédiablement offense au silence.

 

Cyrille Godefroy

 

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A propos de l'écrivain

Witold Gombrowicz

 

Witold Gombrowicz est né en 1904 à Matoszyce, au sud de Varsovie, décédé à Vence, le 24 juillet 1969 (voir : Gombrowicz en Europe, par Rita Gombrowicz). Il quitte l’Europe un peu avant l’apogée du nazisme, vit à Buenos-Aires la vie de l’artiste exilé, dans l’inconfort, mais non privé de relations diverses (Sábato, Borges…). Il étudie la philosophie et l’économie à Paris. En 1933, paraît Mémoires de l’Immortalité, que suivront ses romans (cités en début d’article), ses pièces de théâtre, des écrits divers, souvenirs… Contre les poètes, Varia, Pérégrinations argentines. Parmi les études écrites à son sujet, celles de Rita Gombrowicz : G. en Argentine, G. en Europe (Denoël) ; de Francis Imbert : W.G. ou Les aventures de l’interhumain (L’Harmattan) ; de Lakis Proguidis : Un écrivain malgré la critique (Gallimard, L’Infini)

 


A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).