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Khalil, Yasmina Khadra (par Belkacem Meghzouchene)

Ecrit par Belkacem Meghzouchene 17.10.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman, Julliard

Khalil, août 2018, 260 pages, 19 €

Ecrivain(s): Yasmina Khadra Edition: Julliard

Khalil, Yasmina Khadra (par Belkacem Meghzouchene)

 

Quand on esquive la nébuleuse

Dans son dernier roman Khalil, l’écrivain algérien Yasmina Khadra (de son vrai nom Mohammed Moulessehoul), enfile la salopette d’un kamikaze d’origine marocaine, prénommé Khalil de surcroît, vivant à Molenbeek, pour écosser la psychologie d’un laissé-pour-compte maghrébin déterminé à se faire sauter dans le RER parisien la soirée d’une joute footballistique. Contre toute attente suicidaire, la ceinture explosive qui lui ceint le corps échoue à ensanglanter la foule compacte. Pris de panique, sans le moindre sou, amusé que les soixante-douze houris lui tournent le dos édénique, Khalil prend contact avec son ami d’enfance, Rayan, pour le rapatrier dare-dare en Belgique. Ignorant le sort de ses trois autres acolytes, l’ayant covoituré à Paris pour perpétrer aussi un bain de sang, il n’arrive pas à comprendre pourquoi il n’y a pas eu déflagration, le privant du coup du statut de martyr ! Rayan ne sachant rien des intentions autodestructrices de son copain, le dépose chez sa sœur à Mons. Khalil y cache sa ceinture non explosive, à l’insu de sa frangine divorcée.

Débute alors un cauchemar sans tête ni queue. Khalil se résout à remonter le fil des évènements, à la quête de la vérité. Il ne se gêne pas d’aller voir l’artificier du groupe dans une ferme bruxelloise qui, surpris de sa présence, lui intime l’ordre de foutre le camp, sous peine de lui fracasser la caboche. Mais il lui apprend quand même que la pile du téléphone portable était à plat, ce qui choque Khalil, se rendant compte qu’on voulait en fait actionner le dispositif explosif à distance ! Le dindon de la farce qu’il fut, lui qui pensait être un prédestiné à être un kamikaze hors pair ! Fou de rage, il tient à rencontrer le Cheikh de la nébuleuse islamiste en Belgique, par l’intermédiaire de l’émir Lyes. Une fois sous la barbe du Cheikh au chapelet mecquois, se la coulant luxueuse dans une villa somptueuse, alors qu’il envoyait les écervelés fanatisés par ses prêches incendiaires tuer les Occidentaux, qui lui offrent au passage des largesses inouïes, Khalil se voit félicité de sa vaillance, lui expliquant qu’il y a eu erreur de logistique ! Il n’en revenait pas ! Pour dulcifier ses inquiétudes, le Cheikh lui promet un devoir plus ennoblissant ; aller se faire exploser à Marrakech, sa terre natale, en représailles à l’arrestation et l’extradition d’un exégète extrémiste chérifien, mort sous la torture au Maroc.

Entre-temps, Khalil est mis sous quarantaine dans un studio bruxellois, privé de toute communication avec sa famille. Quelques jours plus tard, Rayan lui apprend, presque d’une façon anodine, que sa sœur cadette, sa jumelle en fait, succomba à l’hôpital suites des blessures d’un attentat terroriste islamiste à Bruxelles ! Khalil s’en estomaqua, prit sa tête entre les deux mains chancelantes. Il en vomit de chagrin. Il s’aperçoit, très en retard, de l’autre tranchant de l’activé dans laquelle il s’est embourbée à l’aveuglette, croyant bien faire de venger l’ostracisme subi par les Musulmans d’Europe.

La relation de Khalil d’avec son père est des plus tumultueuses ; d’ailleurs, il le renie suite à la perte de sa fille sous les éclats de ses semblables, les fous de Dieu. Khalil y met les deux pieds dans l’enfer dantesque, croyant que la société occidentale le bannissait, le stigmatisait, le haïssait, depuis son échec scolaire, qui le livra aux incertitudes de la rue. La douleur toujours lancinante, Khalil rejoint son pays natal, en zombie perdu, un condamné en sursis. Toutefois, il fausse route à ses endoctrineurs, et dévoile les velléités terroristes de son groupe belge, étouffant ainsi l’attentat tant attendu dans l’œuf.

Force est de constater que Yasmina Khadra oublie un fait technique de taille. Or, durant toute sa fugue, Khalil n’est point inquiété par les services de sécurité belges ! Comme si les caméras de surveillance venaient à en manquer à Paris ; tandis que ses complices y ont été identifiés sans coup férir ! Aussi, Khadra est tombé dans la facilité narrative, se basant sur une trame arachnéenne non convaincante (mystérieuse non explosion de la ceinture de Khalil !). Curieux que Khadra se soit abstenu de se mettre dans la carapace des endoctrineurs extrémistes, préférant enganter le rôle d’un personnage (Khalil) représentant un mauvais potache de la société, toujours cherchant des noises aux autres. Et pourtant il y a des terroristes bien instruits, nantis et gentilshommes, mais commettant et orchestrant des attentats des plus barbares. Khadra s’est contenté des clichés véhiculés par le maelstrom des médias orientés, avec donc ce gars Khalil si inculte, régurgité par la société belge, croulant sous le chômage et la disette ! La pauvreté n’est pas un alibi du terrorisme, quoi qu’il en soit ! De par le monde, il y a bien des centaines de millions de pauvres malheureux, mais ce n’est pour autant qu’ils se versent dans le terrorisme ignominieux, dont les seules victimes sont toujours davantage de pauvres passagers, travailleurs, ou touristes innocents. Autre oubli monumental, l’absence des services de sécurité dans le roman, comme si les terroristes opéraient en terrain vierge et aride de tout labeur de renseignement. John le Carré, auteur de The most wanted man, s’en esclafferait à souhait !

Khalil est donc un roman qui esquive la réalité de la nébuleuse islamiste. Une narration à tâtons ; loin de la fougue et de la pertinence de ses précédentes œuvres romanesques. Même les métaphores sonnent médiocres ; il s’essouffle (« arc-en-ciel chantant dans la gorge »), et j’en passe !).

 

Belkacem Meghzouchene

 


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A propos de l'écrivain

Yasmina Khadra

 

Yasmina Khadra (arabe ياسمينة خضراء qui signifie « jasmin vert ») est le pseudonyme de l'écrivain algérien Mohammed Moulessehoul, né le10 janvier 1955 à Kenadsa dans la wilaya de Bechar dans le Sahara algérien.

Son père, un officier de l'ALN blessé en 1958, voulut faire de lui un soldat en l'envoyant dès l'âge de neuf ans dans un lycée militaire, où il fit toutes ses études avant de servir comme officier dans l'armée algérienne pendant 36 ans. Durant la période sombre de la guerre civile algérienne dans les années 1990, il fut l'un des principaux responsables de la lutte contre l'AIS puis le GIA, en particulier en Oranie.

Ses œuvres ont été traduites dans plus de 38 pays.

 


A propos du rédacteur

Belkacem Meghzouchene

 

Belkacem Meghzouchene, romancier algérien né le 18 octobre 1979, à Ain El Hammam, Tizi Ouzou. Généticien de formation (USTHB, Alger), il est auteur de romans en anglais, en arabe et en tamazight. Il est récipiendaire de deux prix littéraires: Prix Ali Maâchi des Jeunes Créateurs (Algérie, 2011), et Prix Tahar Ouettar du Roman (Algérie, 2017). Il est marié, a une fille, et vit en Algérie qu'il chérit bien.