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kaspar de pierre, Laure Gauthier, par Sanda Voïca

Ecrit par Sanda Voïca le 26.02.18 dans La Une CED, Les Chroniques

kaspar de pierre, Laure Gauthier, La lettre volée, 2017, 50 pages, 14 €

kaspar de pierre, Laure Gauthier, par Sanda Voïca

 

Dès le titre on lit ce livre avec ce qu’on sait ou on ne sait pas de Kaspar Hauser. L’histoire a été prise et reprise, des versions innombrables d’un enfant trouvé, maltraité existent.

Une variation, alors, ce kaspar de pierre, sur l’existence de celui dont la vie nous restera à jamais une énigme, sans doute. Mais aussi une version des faits (actes, pensées, rêves) qui voudrait dynamiter toutes les autres et imposer la vérité non pas en soi, mais la vérité du narrateur, voire de la poète Laure Gauthier.

L’impuissance et sa puissance de dire, simultanées, de kaspar de pierre, sont là dès le début. L’existence de l’enfant et l’écriture de ce livre se confondent, à travers les époques.

Livre difficile à lire, une tunique de Nessus qui s’empare de nous. Impossible histoire de cet enfant, de sa marche et de ses efforts de se faire entendre et comprendre par ceux qui n’ont aucune disposition, ou temps, ou oreille, ou des yeux pour cela.

La marche de kaspar est empêchée : « Ce chemin vers rien de certain » (p.7). Le sentiment d’être perdu dans « le dédale d’air », ne pas savoir qui il est, le « tournoiement » permanent, les voilà dans ce « Jl » récurrent, et dans certaines consonnes qui sont répétées (bombb, blanch ch ch) et dans le « e » qui manque à la fin de certains mots. Entre le je et le il – les voyelles sont perdues et la collision des consonnes forme un nouveau pronom : le Jl. : « Jl courrrr tronqué vers le champ… » (p.8).

Le Jl est même un nous : il était plusieurs, multiple, ce kaspar.

« Tendu au monde   ai louché vers le soleil là-bas, et titubé plus/loin, blanc d’absences et// Sans questions » (p.8).

Sans questions – sans langue ponctuée – sans langage même. Il n’y a pas que les pronoms personnels qui fondent, mais le pronom entier qui manque, pour suggérer les pleurs, la perte sans fin : « des larmes perdues, qui pourraient s’étouffer sous le menton// si avais un jabot ! » (p.8) ou : « chaque image vient que   dois digérer, concasser, […] » (p.8).

Et surtout dans « Mais pourquoi la chronique ne raconte-t-elle pas que     me suis perdu dans le jaune ? » (p.9).

Les images de verre, « qui s’arrêtent en moi », sont des images qu’il faut concasser, digérer. Peut-être que l’abolition du « je » et du « e » visent, chacune et les deux ensemble, l’abolition (impossible) du hasard (malheureux). Un livre sur la disparition, sur l’annihilation de quelqu’un, quand ce sont les autres qui décident pour lui, dès la naissance.

Être empêché. Lettre – voyelle – empêchée. Lettre « illisible », donc invisible. Livre sur cet empêchement et en même temps sur la possibilité de son écriture : « Moi qui allais découvrir les nuages et l’écrit à la même seconde » (p.10).

La marche, très importante, n’est pas une marche qui ouvre, comme elle l’était pour Friedrich Nietzsche : la vie même, la pensée même. Ici, une marche qui « empêche » la vie : « Et plus jl marchch ch ch plus les soleils devenaient lourds et noirs » (p.10). Comment vivre sans lumière ? Le pronom classique, « je », qui manque, de même que le nouvellement forgé, « jl », sont l’expression de ces « soleils lourds et noirs ».

Un être, si on peut nommer ainsi quelqu’un « sans mot, sans désir, outre à la vie », qu’on va remplir « des copeaux de tous les ébréchés ». Quelqu’un de « ballant », d’un autre temps (« Vive le XIXe siècle», p.12).

La marche donne le titre de la première partie du livre. Et le livre est structuré savamment – musicalement : onze parties, cinq titres, dont certains reviennent, comme suit : A/B/C/D/B/C/B/D/E/C/F et où A=MARCHE ; B=MAISON ; C=ABANDON ; D=DIAGNOSTIC ; E=RUE ; F=RESUMONS-NOUS.

Nous y avons vu un oratorio – où La Marche constitue l’ouverture, et les autres parties, en alternance, comme des airs et récitatifs. La dernière partie, « Résumons-nous », pourrait appartenir à un chœur. Le chœur pourrait aussi chanter ceci : « Raconte-t-on sa lapidation ? Emergence de dessous la pierre » (p.14). Le récitant n’est-il le souffle même du livre, la VOIX très puissante, distincte, de l’auteure-poète, inextricablement liée à la voix du personnage kaspar ?

Le rapport à la langue, au livre, reste très important : « de ce terme que n’apprendrai que d’un livre » (p.13). Être enterré, mort de son vivant : « Les vers de l’enfant placard sont dans la terre » (p.14) le double sens du mot « vers », il est donc toujours – surtout – question de langue. La langue même de kaspar est enterrée. Et aussi « interdit devant les classiques cirés » (p.30). La ville, le monde ne veulent pas avoir connaissance de telles « existences » (« l’enfant cochon », « l’enfant placard », « l’enfant troué ») qu’en mode « futur antérieur » : « Jl traîne aujourd’hui en mode futur antérieur » (p.15). C’est le temps de ce qui aura lieu avant qu’autre chose ait lieu. Le temps de kaspar qui aura lieu, enfin, un jour. Qui a déjà lieu – grâce à son inscription, à son (auto) écriture ici, dans le livre. Comme l’inscription de l’Autre grand souffrant, dans l’autre Livre (Bible). Et ces mots, « un vague espoir de clairières comme l’on s’enfonce dans le lac noir, d’une montagne imaginée », peuvent nous conforter dans cette image christique de Kaspar Hauser.

Dans « la montagne imaginée », le mot « imaginée », au premier abord peut être lu comme l’imagination même, celle que la poète Laure Gauthier a « utilisée » pour « compléter » une histoire réelle, mais aussi dans le sens de la montagne imaginée : Le Golgotha.

Même si la langue de kaspar est empêchée, étouffée, même si nous entendons un continuel balbutiement, même s’il s’agit d’une langue où il est même impossible à formuler les questions, il y a une énorme compensation : celle de la forme adéquate trouvée par Laure Gauthier, et surtout son « brillant », ses formules : « ta bouche cousue d’angoisses » (p.14) ; « l’écume de ses pourquoi » (p.19) ; « les anches libres dégivrent mes pas » (p.40) ; « Mais jl mourrai plein d’images avariées » (p.41).

Au commencement a été la souffrance, et ensuite elle est devenue verbe : « ai la pâleur du flanc de saint sébastien mais ma//douleur est sans image pour vous, elle est verbe,// Ma bouche pleine de vos mots,     suis une histoire, […] mes supplices ne sont ni plastiques ni bronze » (p.36).

Le refus de l’image (christique), mais sa parole vraie est là. Et rédemption nouvelle.

Il y a dans ce livre des variations de rythme, qui correspondraient aussi à une évolution du Je qui manquait, pas écrit, à un « J » présent, même si toujours sans e : « J   n’ai pas vos maisons,//ni vos châteaux//J   ne répète rien […] » (p.20) et jusqu’au Jl, déjà mentionné.

L’histoire de kaspar, même si reprise maintes fois, personne n’arrive à LA dire. Mais Laure Gauthier a essayé et réussi de s’en départir, se différencier, se singulariser de toutes les autres, dans sa démarche poétique. Elle s’est distanciée avec l’ambition (folle) de renouveler la poésie, à travers un sujet souvent abordé.

Dans ces vers « J    ne répète rien,// même quand j… redis vos phrases pour moi, […] » on peut lire cette impossibilité de dire pareil, et surtout le désir de s’écarter complètement de l’exotisme des autres variantes de l’histoire de Kaspar Hauser. Quand on écrit vraiment, c’est ce qui arrive : la nouveauté.

Comme tout style nouveau – poétique nouvelle – celui de Laure Gauthier veut en même temps se classiciser, pour dire s’imposer, rester : « Allons, une marche hurlante et fière, moi-bête    vais te hurler/des stances, les stances à l’enfant cochon » (p.35).

Hauser : qu’on devienne des habitués de sa maison (haus) – celle de Kaspar Hauser et par là-même de Laure Gauthier. Gauthier Hauser ? Maison d’écriture (comme une très renommée maison de haute couture ?) Gauthier ?

Ce « J », ou Jl, ou « Je » pas écrit est, nous disions plus haut, « Nous » : nous sommes devenus nous-mêmes absents au monde. Nous n’existons pas et il faut que quelqu’un nous écrive, quand nous n’arrivons pas à nous écrire tout seuls. Et cette impossibilité arrive à cause de la violence du monde : la violence des objets inutiles, de l’oubli, du manque du désir, des mots qui tuent. Tout cela nous « laissant éternellement à marée basse ». D’où l’impossibilité de voire une embouchure ?

Laure Gauthier dit l’inouï et surtout l’inaudible. Et aussi fait voir son visage, le visage de kaspar, ou tout autre visage vivant (beau résumé, paraphrase du « Saison en enfer » de Rimbaud, page 28).

Et l’oubli sera parti : « où est parti l’oubli ? » (p.24).

Nous avons dit « oratorio », mais la poète même a dit mieux : « incantation sans liturgie » (p.24).

L’importance de la neige dans ce poème, comme quelque chose qui donnerait même vie : « Qui a peur quand la neige vit en boules et touche vers le tableau /d’une nature qu’il ne croit pas morte et parle au caillou ? » (p.27). Et aussi son contraire, la neige artificielle : « On m’a donc posé là, sous la neige artificielle des pourquoi,/enseveli sous le kitsch du positivisme, Kaspar Hauser » (p.33).

L’histoire de l’estuaire prend de plus en plus d’ampleur : « ils se moquent de l’enfant sans source et sans delta ». L’embouchure doit être retrouvée – peut-être comme pour Rimbaud : retrouvé l’éternité : « Elle est retrouvée. /Quoi ? – L’Eternité./C’est la mer allée/Avec le soleil ».

Mais les mots ne sont jamais suffisants, et ils ne se suffisent jamais : les mots appellent et demandent des mots. La place/le rôle du langage dans la vie : « Chaque phrase apprise,//aussi utile à la vie qu’une trace de pas sur le sable à marée basse » (p.41).

La vie plus profonde que la langue (cet « incurable retard des mots » dont parlait Alain Jouffroy) : « Et toutes ces trappes en moi dont personne n’entend le claquement//et aucun mot encore pour ça » (p.41).

Mais surtout éviter « de mourir sous les dictionnaires » : un éloge de la vie sauvage, dite d’une manière sauvage.

« L’évasement du souvenir » permet l’écriture. Le souvenir est très important et l’évasement va conduire kaspar à … l’embouchure.

Et l’amour dans tout ça ? C’est lui « l’embouchure terrible » : « une ville d’envies bruisse alentour qui désire mon vide involontaire/QUE SAIT-ON DE L’EMBOUCHURE TERRIBLE ?/de quels remous est-il question ? et pourquoi mes pieds s’apaisent-ils un peu quand elle est là ? » (p.42).

Philippe Sollers, dans la lettre 178 de son Lettres à Dominique Rolin (1958-1980), écrit : « A la fin de Finnegans Wake, de James Joyce, Anna Livia, la rivière des rivières, va rejoindre son père-océan. Elle arrive et les mouettes se font entendre. Pour lui [James Joyce], ça voulait dire : fin du récit humain, arrivée au delta, à l’embouchure, tout le livre étant conçu comme un fleuve qui débouche sur l’océan, et qui recommence comme fleuve, etc. ».

S’agit-il donc de cette embouchure dans le livre de Laure Gauthier ?

Est-elle, cette embouchure, plutôt le punctum dont parle Roland Barthes (dans La chambre claire) ? OUI. OUI. OUI.

La poète refait/redonne l’énergie/la puissance sauvage, aveugle de son désir (de son amour !) à l’amour volé à Kaspar Hauser. Il devient lointaine et première/primordiale/primitive présence.

Ce kaspar de pierre nous a paru aussi une variante du mythe de Don Juan, où kaspar, tué par le manque d’amour d’une société trop violente et pragmatique, est le Commandeur, et qui n’arrive pas seulement à la fin, mais tout au long du livre, pour punir ses tueurs. En l’occurrence, nous. Nous emporter, car nous ne savons pas aimer.

Violence contre violence ? A la violence du monde correspond/répond la violence/la force de kaspar. La bonne violence, de l’écriture, qui écrit la mauvaise violence, celle du monde. Son inflexibilité, donc – comme celle du Commandeur dans Don Juan.

 

Sanda Voïca

 

Laure Gauthier vit à Paris. Elle enseigne la littérature de langue allemande et les études filmiques à l’Université de Reims. Dans ses textes poétiques, Laure Gauthier entend faire sortir le langage de ses gonds, l’arracher à sa géographie comme dans sa première œuvre marie weiss rot / marie blanc rouge (Delatour-France, 2013). Ses textes sont également publiés en revues, notamment dans Vacarme, Babel heureuse, PLS, manuskripte, Phoenix, Le Cahier du Refuge ou encore Remue.net. Ce travail poétique sur la voix se poursuit par une collaboration avec des compositeurs/trices : Nun hab’ ich nichts mehr est une pièce pour soprano coloratura, ensemble et électronique composée par Fabien Lévy ; tandis que Back into Nothingness est un monodrame essentiellement parlé pour actrice-soprane, chœur et électronique, composé par Nuria Gimenez-Comas. La violence faite à la langue menace l’intégrité du texte poétique et influence sa forme : insertion de didascalies et éléments dramatiques dans marie blanc rouge, faits divers retravaillés qui envahissent le récit dans La cité dolente. Elle accorde une place particulière à l’énonciation, au statut de la voix poétique : trois voix contre une dans marie weiss rot, les voix de villon et de ses « autres » dans je neige (entre les mots de villon) (à paraître Lanskine, 2018), ou encore une voix circulaire qui « saute » par-delà la marge et se déroule par-delà les pages dans Le terme des lamentations (inédit).

Bibliographie sélective, Poésie, Recueils : marie weiss rot / marie blanc rouge, Delatour, 2013 ; La cité dolente, Châtelet-Voltaire, 2015 ; kaspar de pierre, La lettre volée, 2017.

Publications en revue : Nun hab’ ich nichts mehr, dans Babel Heureuse n°1, avril 2017 ; je neige (entre les mots de villon). Parution d’un extrait in PLS, n°7, mai 2017 ; kaspar de pierre. Parution d’un extrait « maison 1 » : remue.net, août 2017 ; Les monologues de marie, texte et deux extraits du film de Jean-Marc Chouvel (2016, d’après marie weiss rot / marie blanc rouge (Delatour, 2013), in remue.net, septembre 2017 ; « lecture de kaspar de pierre », Le Cahier du Refuge, n°265, octobre 2017 ; entre les mots de villon. Parution d’un extrait, in Phoenix, n°26, été 2017 ; kaspar de pierre, Extrait, in Poezibao, Anthologie permanente : « kaspar de pierre. Marche 1 », in Terres de Femmes, La revue de poésie et de critique d’Angèle Paoli.

 

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A propos du rédacteur

Sanda Voïca

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Sanda Voïca est née en 1962 en Roumanie. Publication de textes variés dans plusieurs revues roumaines et d’un recueil, Le Diable a les yeux bleus, éd. Vinea, Bucarest, 1999. Arrivée en France en 1999, elle écrit directement en français. Publications dans plusieurs revues littéraires, papier et numériques. Recueils publiés : Exils de mon exil, éd. Passage d’encres, 2015 ; Epopopoèmémés, éd. Impeccables, 2015. Présence dans l’anthologie Elles écrivent… elles vivent ici, en Normandie, éd. Les Tas de mots, 2014. Initiatrice et co-animatrice de la revue numérique Paysages écrits. Blog personnel : Le Livre des proverbes nouveaux