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Kaléidoscope 2

Ecrit par Anne Gosztola 25.06.11 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

Kaléidoscope 2


Il a poussé la porte et est resté là sur le seuil. Un fauteuil en tapisserie ; une vieille dame y était assise, devant une table basse en acajou où étaient posés théière en argent et assortiment de pâtisseries. Il porta ses regards sur la pièce ; la femme était seule et, pourtant, discutait très sérieusement tout en fixant un cadre posé près d’elle sur un guéridon. Un militaire en costume, paré de ses médailles, sur lequel elle se penchait parfois et déposait un baiser délicat.

« Je l’ai fait mon amour. Enfin ! Comme tu me l’as fait promettre avant de me quitter. Pour que je ne meure pas sans savoir, pour qu’encore, ensemble, nous leur fassions la nique, à nos bégueules d’enfants et à ces privilèges, dont tant disent que leurs usages réclament de se plier aux contraintes du rang. Nous ne voulions pas de cela mon aimé, tu me l’as inculqué et je te rends hommage.

C’était difficile, je te l’avoue. Surtout au départ. Elle était douce et gentille, avec son jeune âge, sa taille frêle et son besoin de rire de tout. Mais elle n’aurait fait qu’une proie de plus au système, bientôt devenue arriviste forcenée, cherchant dans les ressources de son corps un marchepied à la réussite. Comme toutes celles que je t’ai laissé utiliser, parce que le temps avait usé mes charmes et que je savais qu’il te fallait un défouloir.

Je l’acceptais pour toi, sachant que tu ne m’en aimerais que davantage, et cela n’a fait que nous rapprocher.

L’université comme terrain de chasse. J’en ai apprécié l’histoire des idées, bien que j’aie ri de me rendre compte que le temps ne changeait pas celles-ci. Tu avais raison de me répéter que l’homme se gargarise de théories, mais que leur finalité n’est que d’écraser le voisin en réduisant ses arguments au silence. La fille, je l’ai repérée vulnérable, parce que seule et un peu perdue dans la masse. Tu m’avais dit de la prendre stupide ; je l’ai préférée séduisante, parce que celles-ci sont les plus dangereuses. J’ai attrapé sa confiance, lui laissant entrevoir mon utilité, croire que me fréquenter aiderait l’avancée de ses travaux. Elle rêvait de décortiquer les mentalités d’après-guerre. Tu te rends compte mon amour, cette prétention qu’ont les femmes d’aujourd’hui à briller par des idées intellectuelles en oubliant l’essentiel. Mais ne crains rien mon brillant mari, je suis restée discrète. Nul n’a pu me soupçonner d’un quelconque intérêt porté à son égard. D’ailleurs, je venais peu souvent aux cours et me fondais dans ces quelques retraités cherchant à camoufler leur désœuvrement par la reprise d’études.

Pas de mobile, surtout aucun lien qui rattache. Tu avais raison mon chéri, une fois la main armée, rien ne saurait faire reculer l’acte. Il a suffi que je lui propose un café, que je l’entraîne sous un de ces prétextes futiles de confidences de vieille dame ayant vécu les difficultés d’un temps que sa jeunesse ne pouvait qu’imaginer, pour obtenir sans peine un rendez-vous.

J’ai mélangé mes somnifères dans la liqueur proposée, puis dans le thé qui a suivi, juste pour endormir sa vigilance, et, quand elle s’est penchée sur ce vieil album de famille, où je me suis faite une joie de montrer ta beauté, je l’ai poignardée dans le dos. Elle s’est écroulée, étonnée. J’ai admiré sa jeunesse alanguie sur ce sol, totalement démunie. Elle m’a fait songer à ces femmes, dont tu te faisais des maîtresses de passage, que tu me racontais ensuite. Tu les choisissais toujours un peu plus jeunes, comme pour contrer le temps qui nous abîmait, et tu t’égarais dans cette fraîcheur qui, temporairement, m’évinçait. Mais tu revenais toujours, taquin et plein de cette reconnaissance coupable, poser ta tête sur mes genoux. Et, attendrie par tes cheveux blancs que je caressais de la main, il m’arrivait de te détailler la suivante. C’est vrai, je te l’avoue, je cherchais à participer un peu, afin de rester celle avec qui tu continuais à partager, ton indispensable, comme tu m’appelais parfois. Alors j’effectuais pour toi des repérages et, parfois, j’acceptais de te servir d’appât, ou d’excuses, pour les plus réticentes.

Je l’ai poignardée dans le dos, puis ai tranché sa carotide. Avec ton coupe-papier, mon amour, pour que tu participes un peu. Et j’ai regardé son sang s’écouler et gicler sur mes meubles plastifiés. Elle ne s’est pas méfiée de cet entourage enveloppé de plastique, comme si j’avais voulu les protéger du temps. Les vieilles personnes ne le font-ils pas souvent ? Je te l’avoue, j’ai bu à la source de sa jeunesse. Un verre de thé rempli de ce sang qui coulait. Une tasse seulement. Un sang frais, d’un rouge vermeil ; le goût de la verdeur des désirs inassouvis. Assise dans ce fauteuil, près de ton image, la porcelaine rougie toujours à ma main, je l’ai regardée mourir avec curiosité, comptant les soubresauts de ce corps qui partait. Lentement, j’ai allumé une cigarette, une de ces fines mentholées que je fumais en cachette avant que tu ne rendes l’âme dans mes bras, parce que tu les qualifiais d’accessoire de putains. Oh, mon tendre amour, ne me demande pas ce que j’ai fait du corps. Nous en avions parlé ; j’ai suivi tes instructions à la lettre. Bien malin sera celui qui, même en connaissant l’histoire, pourra en retrouver la trace. Il faudra alors qu’il creuse dans le ventre de ceux qui, aujourd’hui, dirigent notre pays ».

L’avocat se moquait en lui-même : « qui croira ce petit crétin, sont tous les mêmes ces abrutis, si au moins ils nous laissaient faire notre boulot, sans raconter leurs salades ! » Mais le juge pensait à sa mère, au repas de famille du week-end dernier dans la maison de campagne, à ce plat si fin qu’ils avaient tous savouré, dont ils avaient repris plusieurs fois, en taquinant l’aïeul sur la provenance de la viande et sans parvenir à mettre un nom sur son goût. Elle, droite sur sa chaise, les yeux plissés dans un demi-sourire et tirant sur une fine cigarette mentholée, les avait regardés manger sans en prendre un morceau, prétextant des brûlures d’estomac. Il pensait à son père aujourd’hui décédé, loué et décoré pour de nombreux faits humanitaires, ornements dont, souvent, il s’était moqué, les taxant d’écran de moralité. Ce père qui désertait chaque année, pendant plusieurs jours, le domicile conjugal pour un repos dont sa femme taisait le nom. Il pensa à sa sœur, qui luttait pour la présidence, et se demanda ce que son mari, appelé ailleurs par le parti, avait pensé des restes amenés dans la boite en plastique remplie ce week-end.

Le juge prononça un sursis avec mise à l’épreuve et congédia le maintenant condamné d’un geste qui englobait la salle. Il savait qu’il lui restait encore dix personnes à juger, qu’il rentrerait très tard, que sa femme s’était amourachée d’un travailleur social, plus disponible sans doute, mais qu’elle resterait pour les convenances, et se demanda si, un jour peut-être, ce serait à son tour de se moquer d’un univers dont il avait accepté l’exigence, mais qui avait broyé ses rêves.


Anne Gosztola



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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Anne Gosztola est née en 1976.

Historienne de formation, ayant travaillé sur la prostitution et la police des mœurs au XVIIIème siècle au Mans, puis sur l’approche systémique appliquée au suivi en milieu ouvert des auteurs de violences conjugales, elle est aujourd’hui employée par le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) de Nanterre pour assurer les missions de prévention et de lutte contre la récidive.

Passionnée de mots, elle parle des livres comme s’il s’agissait de guides, d’amis, lui ayant appris à vivre en façonnant son humanité. C’est pour leur rendre hommage, par désir mais également par besoin, qu’elle s’essaie à les manier.

Elle termine actuellement l’écriture d’un premier roman : Le Bilboquet des âmes.