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Kaléidoscope 1

Ecrit par Anne Gosztola 19.06.11 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

Kaléidoscope 1


Deux flics l’ont poussé dans la salle où allait se tenir l’audience correctionnelle. Son corps épuisé a suivi péniblement l’impulsion des mains étrangères. Il a traîné autour de lui un regard hagard, des yeux à la fois vagues et dilatés, un air de bête traquée quêtant un point d’accroche. Un de ces commis d’office s’approcha. « Des chiures d’oiseaux », comme lui serinaient ses copains, « pas assez payés pour qu’ils t’interrogent sur les faits ». Mais peut-être que celui-là avait lu son dossier ? Il le supplia du regard, quêtant une quelconque indication, sur les gestes à tenir, sur la suite à venir. Mais l’homme à la robe se contenta de lui tapoter l’épaule, avant de se ruer vers une collègue repérée à quelques pas de là. Quelques rires étouffés. Lui, il est resté là, les jointures des poignets encore douloureuses du fait des menottes trop serrées qu’on venait de lui retirer, les cernes tirés par la garde à vue de la veille et la tête lourde de ce chapelet d’insultes dont il n’avait retenu que le ton.

Lui. P’tit mec alignant à peine les vingt-deux ans, un visage rond déformé par l’acné et une couperose précoce, au milieu duquel tremblait une fine moustache, un début de virilité démenti par des ongles rongés. Il pensa à sa mère. Au crayonnage qu’avaient imprimé sur le joli minois qu’elle portait autrefois les boulots mendiés, les factures impayées, les mains brutales d’étrangers qui ne restaient jamais, celles des hommes qui l’aidaient au loyer.

Lui, ça faisait bien longtemps que son majeur s’était haussé face aux entrées d’écoles, qu’il leur avait tourné le dos pour traîner ses guêtres sur quelques missions d’intérim. Gagner sa vie, c’était tout ce qui comptait ! L’argent qui rend libre, tout d’suite, quand la jeunesse réclame la dépense, quand la volonté de vivre écorche le thorax. Tenter d’exister, même si ça ne doit durer qu’un instant, mais le tenter quand même, justement parce qu’on sait que ça va pas durer, que crever n’est pas loin. Forcément, la misère, ça renforce le pied de nez qu’on veut opposer à la fatalité ; même que les émotions sont tellement compressées qu’elles finissent par vous exploser à la gueule !

Et puis, le soir, rejoindre ses potes sur la place de Vesoul et fumer des pétards et picoler des bières. S’étourdir pour mieux parler des filles. Etaler la crudité du sexe en rêvant de tendresse. Mais l’amour, depuis peu, a snobé la banlieue. Alors, se revêtir d’obscénités, pour oublier le manque qui taraude la poitrine, pour imiter l’indifférence affichée par les potes. Parce que, comme ils disent, « un homme, ça prend, ça baise, et puis, ça ergote pas ! » Et s’enfiler verre après verre, en se retenant de chialer.

Puis y a eu la première. Une Marilyne qu’aurait doublé du coffre. Buvant dru et réclamant du rire qu’on malaxe ses hanches. La fille de tous ; lui comme les autres. Baiser comme on pisse et s’étonner du bout de peau qui pend, trop tôt dégonflé. D’un coup de rein réclamer une revanche et se heurter à un haussement d’épaules. La revanche, c’était l’amour ; mais les femmes, c’qu’elles veulent, c’est de bons baiseurs ! Se dire qu’on en aura une autre, mais c’est pas vrai ; elles lui font peur, ces êtres de beauté. Ces poules inaccessibles qui, tout en caquetant, passent et repassent, se dandinant et jetant l’œillade alentour, parce que rassurées de se presser entre elles.

La première, et puis la maladie. S’imaginer perdu et se désespérer. Et l’image de toutes ces femmes offertes, publicités flashant les murs des rues qu’il arpentait, lui renvoyant à la gueule la froideur de son lit déserté, et le besoin de bras tendres qui, où qu’il aille, lui taraudait les cuisses.

Brouhaha dans la salle. Sursaut de nerfs. L’avocat lui agrippe l’épaule, le projette vers la barre. Chef d’inculpation : agression sexuelle.

Froncer les sourcils sur les questions sans en comprendre toute la portée. Le juge est jeune, plutôt beau mec. Il pose ses gestes et sa voix doucement, semble compréhensif… Alors tout déballer. Décider sans raison, sur un simple coup de cœur, de tenter l’honnêteté.

« J’peux plus baiser. Les filles de mon âge, plus possible… » Et rester là, tortillant des jambes, grattant son nez, la joue tressautant sous les gouttes de sueurs qui coulaient de son front. Il a suffi de deux mots d’encouragement du juge pour qu’il déballe la suite.

« J’crois qu’j’ai une maladie… Enfin c’est sûr ! Plein sur le gland, des champignons ! Ça m’dégoutte, rien qu’de l’dire ! Avec ça, pu personne veut d’moi, c’est sûr ! Alors les vieilles, c’était tout c’qui m’restait ! Pu personne veut d’moi et pu personne veut d’elles. Elles disaient non mais c’est parce qu’elles ne savent pu dire oui, elles ont oublié. Et pi, elles vont crever ; alors, que ce soit d’ça ou d’autre chose, c’est du tout pareil ! En vrai, j’ai rien fait. Y en a une à qui j’ai soulevé la jupe dans la rue. Elle a crié, mais c’était pace que sa grosse culotte blanche était sale. Mais moi j’m’en foutais, sauf qu’elle le savait pas. J’ai voulu lui dire, mais elle m’a mis une baffe. Alors j’lui ai dit ce qu’j’en pensais, du gras qui dégoulinait de partout et qui donnait envie d’gerber, qu’c’était pour ça qu’son mari la trompait ou p’ête même qu’il était parti. Et pi elle criait et criait, alors j’ai eu la peur et j’m’suis cassé en courant.

J’y pensais jour et nuit. Au sexe j’veux dire. Avec toutes ces photos sur les affiches, ces corps dans les magazines, à la télé, partout dans les rues ces gens qui s’roulent des pelles et personne qui voulait d’moi. Et pi un soir j’ai vu une vieille qui s’lavait devant sa fenêtre. Avait relevé sa chemise de nuit d’une main et elle frottait son sexe de l’autre. La fenêtre battait la gigue et c’était au premier étage ; facile d’monter en s’aidant d’une poubelle. J’suis entré ; elle était d’dos et moi, j’voulais juste la prendre par derrière. Et pi elle a crié. Pas d’sa faute, elle devait être surprise. Moi j’ai eu peur des voisins alors j’me suis enfui.

Pi j’ai recommencé. Mais l’pire, c’est qu’j’ai jamais pu en pénétrer une. Sont bizarres les vieilles. Moi j’croyais que, quand on n’a rien, on s’rait content d’voir débarquer un type qui propose. J’demandais rien, juste un coup, comme ça, et pi on en parle pu. Y a pas d’mari alors elles trompent pas, et pi, j’suis jeune et tout l’monde dit qu’c’est l’fantasme des femmes sur l’retour. Alors j’comprends pas. En tout cas, j’les ai jamais forcées. Elles criaient et pi j’avais la peur, alors j’me barrais. C’est tout.

Tout d’même, la dernière fois, c’était pas pareil. J’allais voir un pote, juste pour fumer un pét, tranquille quoi ! J’passe devant un appart et j’vois la porte qui bouge, pas bien fermée la porte. Alors j’suis entré. Y avait personne, des longs couloirs et pas un bruit. C’est après que j’ai entendu chuchoter. Alors j’m’suis approché. J’suis curieux voyez-vous. Et là j’ai entendu des trucs bizarres... »


Anne Gosztola

 

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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Anne Gosztola est née en 1976.

Historienne de formation, ayant travaillé sur la prostitution et la police des mœurs au XVIIIème siècle au Mans, puis sur l’approche systémique appliquée au suivi en milieu ouvert des auteurs de violences conjugales, elle est aujourd’hui employée par le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) de Nanterre pour assurer les missions de prévention et de lutte contre la récidive.

Passionnée de mots, elle parle des livres comme s’il s’agissait de guides, d’amis, lui ayant appris à vivre en façonnant son humanité. C’est pour leur rendre hommage, par désir mais également par besoin, qu’elle s’essaie à les manier.

Elle termine actuellement l’écriture d’un premier roman : Le Bilboquet des âmes.