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Journal Météorologique, Sébastien Labrusse ; Poème, Ultime Recours/une Anthologie de la poésie francophone des profondeurs, Matthieu Baumier, Gwen Garnier Duguy

Ecrit par Marilyne Bertoncini 10.02.15 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

Recours au Poème éditeur, janvier 2015

Journal Météorologique, Sébastien Labrusse ; Poème, Ultime Recours/une Anthologie de la poésie francophone des profondeurs, Matthieu Baumier, Gwen Garnier Duguy

 

Le ciel, ce matin, semble apporter la neige – j’emporte avec moi ma tablette, et m’installe pour lire dans le décor des Distilleries Idéales. Les fresques y évoquent un monde exotique, dans un style colonial, souligné par la présence de photos jaunies et de reliques dans une petite vitrine. Guéridons, banquettes de peluche, lumière rougeâtre diffusée par l’alambic… toute une ambiance rétrofuturiste, un décor années trente ponctué de détails anachroniques – surcharge de lampadaires montés comme un mobile de Calder, rouages inutiles… Ce bar, au nom poétique, distille l’idée, la sensation d’un « ailleurs » uchronique, idéalement adapté, un jour d’hiver, à une lecture feutrée. C’est là que j’ouvre donc le Journal Météorologique de Sébastien Labrusse : Parfois, à l’approche de l’hiver, on s’attend à ce qu’il neige : on parle « d’un ciel de neige » et le plus souvent les nuages qu’on croyait lourds de flocons se dispersent, ou crèvent lamentablement, et c’est la pluie (…) (p.4).

Je n’invente rien – dès l’incipit, ce recueil se propose à moi dans une concommitance d’époque et d’atmosphère qui me stupéfie et, tout comme l’auteur, « sur un papier de hasard, en un lieu tout aussi hasardeux, je note le sentiment d’étonnement (…) » (p.5), je jette les premiers mots d’une note, pour témoigner de ce hasard objectif qui me fait rencontrer ce texte précisément ici/maintenant, dans ce lieu parfaitement « hors du temps mortel » comme l’auteur évoquant Le Verger de Rilke dans le Jardin aux orties : « L’enclos tout entier a été envahi par des orties aussi hautes que des hommes. Seul un petit carré a été préservé tout contre la maison, et je me revois, il y a des années déjà, cueillant les baies, dans la grande chaleur, le silence de l’été. Nous parlions à voix basse tout en remplissant les paniers de fruits – hors du temps mortel » (p.13).

Je sais immédiatement que je ne vais pas m’arrêter, que le texte m’apportera ce cadeau rare et précieux : le sentiment de cheminer de pair avec l’auteur, d’avoir accès « en direct » à ses pensées, mieux, d’être, le temps de cette lecture, dans l’auteur, qui me contient à son tour, comme la petite bulle des Distilleries Idéales contient, hors lieu et temps, cette expérience d’amitié du poème que l’auteur évoque lui-même (p.8) : « (…) cela arrive parfois d’ouvrir un livre et de lire un poète avec une amitié immédiate, tant et si bien qu’on lit tous les autres, ou presque, et on a alors l’impression de quasiment vivre avec l’auteur (…) ».

Il y a bien des choses dont je ne vous parlerai pas, parce que Sébastien Labrusse, dans une postface fort intéressante, nous livre les secrets de sa décision d’écriture et, coupant l’herbe sous le pied de futurs exégètes, inscrit son travail dans une tradition littéraire et philosophique d’observation climatérique, nous explique son désir de ravauder le monde par l’écriture, par l’attention aux choses infimes, aux rencontres improbables et éphémères : « J’ai l’espoir insensé que cette attention, parfois rêveuse, parfois obstinée, accordée à ces très minces choses que sont l’eau d’une rivière qui change de couleur vers la fin février, ou l’odeur des blés au début de juin, ou le cri d’une chouette, répare très insensiblement notre monde dévasté » (p.60). Et si l’on suit les pas de ce promeneur solitaire (il y a du Rousseau dans ce poète-philosophe marcheur), les choses et les mots se téléscopent, appellent d’autres textes par un cheminement analogique que renforce la composition de ce diptyque. Une première partie nous mène d’un hiver à un autre, dans un mouvement cyclique, où l’on découvre que les saisons sont aussi « événements, comme Nicolas Poussin le suggère, associant à chacune de ses saisons un grand récit biblique » (p.14) – événement, ou épiphanie – manifestation soudaine et lumineuse de la nature profonde du réel, portée par ces chevreuils « étranges et beaux » aperçus dans les bois de Senlis : « Je marquai un temps d’arrêt ; les suivis des yeux, ouvrant la bouche d’admiration ou presque de stupeur ; je cessai quasiment de respirer, et, très respectueux du silence, me tins immobile, inquiet de les voir s’approcher ainsi de la grand-route, si présente et tellement lointaine » (p.6). Ravissement encore, ces ruches dans un jardin de banlieue sur lesquelles s’interroge l’écrivain : « Ces ruches aperçues depuis la vitre du train en mouvement étaient comme un signe – mais tellement autre ! – venu d’un monde et d’un temps qui rompaient avec tout ce à quoi, jusqu’alors, j’avais été confronté » (p.50).

La deuxième partie, intitulée Bois, Montagnes, Hommes, Bêtes, recueille des textes plus variés: méditations aussi évoquant La Petite Fille Espérance de Charles Péguy, un voyage en Anatolie qu’on suit comme on suivait Nicolas Bouvier dans L’Usage du Monde, de brèves fictions assourdies de silence où passeraient des ombres, comme dans les rêves, des analyses de l’état du « monde dévasté » par l’omniprésence de l’argent et de la consommation, et une réflexion sur les mots, où se croisent Lévinas, Baudelaire, Garcia Lorca…

Les mots se révèlent, « comme minés de l’intérieur, comme le sont les mots : “beauté”, “amour”, “Noël”, ou encore “jonquille”, mots qu’on ne peut plus, me dit un ami, écrire aujourd’hui, de même que, certainement, le mot “abeille” » (p.50), mots d’une langue dont nous serions dépossédés et qui, de ce fait, nous prive également de nous-même. Il nous faut composer avec eux, pourtant, nous dit l’auteur – et c’est sans doute là le sens de cette belle écriture-manifeste, si poétiquement prosaïque, si savamment simple, que l’on ne peut que la chuchoter avec lui. « Que valent ces choses – abeilles, amandiers, jonquilles – qui séduisent d’autant plus que, irrémédiablement séparées de nous, elles se tiennent à la limite de l’innommable ? » (p.50).

C’est que ces « choses-images, si conventionnelles, désencombrent le regard quand tant de signes l’obstruent. Elles manifestent un temps qui est patience » (p.55). Ainsi, cheminer avec Sébastien Labrusse est-il ce compagnonnage, cet apprentissage de la patience qui dévoile, dans l’instant poétique, tout le temps – passé-présent-futur – qui nous est offert mais que les apparences du monde nous occultent – et qui resurgit comme dans cette « Carte postale de New-York », où apparaît un musicien – et « soudain, grâce certainement à sa musique qu’il jouait en fermant les yeux, dans un recoin, se créait, inattendue, une intimité – un secret de par le monde, peut-être quelque chose de fragile, de souffrant, mais qui sauve. Des rêves, des vérités enfouis, venus de l’enfance, ont alors (mais je ne l’ai pas su tout de suite) resurgi – un pré traversé de ruisseaux rapides » (p.8).

*

C’est la même grâce que j’éprouve en feuilletant le deuxième des volumes publiés par Recours au Poème éditeur en ce janvier 2015. Le même sentiment d’intimité avec une famille de pensée, de sensation, d’écriture – plus de 50 poètes rassemblés par Matthieu Baumier et Gwen Garnier-Duguy qui « présentent, dans leurs écritures comme dans leurs silences, mais ici les deux mots sont presque synonymes, des axes de vie complémentaires (…) (une) vraie famille, celle des êtres libres qui se rencontrent, se parlent, dans l’acceptation de leurs différences et de leurs complémentarités, êtres libres et pouvant cheminer ensemble, pour un temps plus ou moins long, tout en sachant que c’est justement cela qui importe : le chemin » (préface-manifeste au recueil). Qui citer ? J’en suis au début, mais je sais déjà que ce volume tout entier fonctionne comme ce « Potlatch » (p.55) évoqué par Pascal Boulanger, échange de dons sans fin et sans limites, tel que le promet la poésie.

« Le présent tout ailleurs

dans la chair au plaisir qui dévore

c’est une étreinte en fuite, évasive

qui s’invente en brûlure de chansons

qui d’un élan feuille à feuille

bouleverse le relief.

À l’instant d’accorder

ni refuge sur la cime

ni légendes aux frontières

mais l’embrasement sans compter ».

 

Marilyne Bertoncini

Recours au Poème éditeur en ligne

 

Sébastien Labrusse enseigne la philosophie à Versailles. Il a publié notamment une édition critique du Lévite d’Ephraïm de Jean-Jacques Rousseau, aux éditions de la Transparence, et, chez le même éditeur, un essai sur Philippe Jaccottet, intitulé Au cœur des apparences. (www.editionsdelatransparence.com) Il a également publié des poèmes en vers et en prose dans différentes revues : Arpa, L’Instant d’après, Les Heures, Le Nouveau Recueil, Rehauts, Thauma,et des études sur des poètes (Daglarca, Umberto Saba) et des peintres (Giacometti, Nasser Assar.)

 

Matthieu Baumier est entré en littérature en rejoignant le comité de rédaction de la revue post-surréaliste Supérieur Inconnu, alors dirigée par Sarane Alexandrian, et en publiant ses premiers livres chez Rafael de Surtis, éditions emmenées par le poète Paul Sanda. Éditeur, co-fondateur de la revue littéraire et philosophique La Sœur de l’Ange, à l’orée du 21e siècle, Matthieu Baumier a publié des romans (Flammarion, Belles Lettres), des textes poétiques inclassables (Syllepse, Le Grand Souffle) et des essais (Pygmalion, Presses de la Renaissance). Depuis 2010, il assume sa qualité de poète et écrit uniquement de la poésie. Ses poèmes paraissent régulièrement dans diverses revues littéraires en France, aux Etats-Unis, au Canada, en Argentine, en Australie et en Angleterre. Il a publié un premier recueil de poésie en 2013 (Le silence des pierres, éditions Le Nouvel Athanor). En 2012, Matthieu Baumier a fondé avec le poète Gwen Garnier-Duguy le magazine hebdomadaire international de poésie online Recours au Poème ; puis, en 2014, Recours au Poème éditeurs.

 

Gwen Garnier-Duguy publie ses premiers poèmes en 1995 dans la revue issue du surréalisme, Supérieur Inconnu, à laquelle il collabore jusqu'en 2005. En 2003, il participe au colloque consacré au poète Patrice de La Tour du Pin au collège de France, y parlant de la poétique de l'absence au cœur de La Quête de Joie. Fasciné par la peinture de Roberto Mangú, il signe un roman sur son œuvre, Nox, aux éditions le Grand Souffle. Ses poèmes sont publiés dans les revues Sarrazine, La Sœur de l'Ange, POESIEDirecte, Les cahiers du sens, Népenthès, Le Bateau Fantôme, La main millénaire, Nunc, Les hommes sans épaules, Phoenix, Siècle 21. Son poème Sainteté je marche vers toi a été publié dans L'année poétique 2009, aux éditions Seghers. Trois participations à des catalogues d'Art : - Auguste Chabaud, la ville de jour comme de nuit, paris 1907-1912, éditions Réunion des Musées Nationaux, 2003 - Roberto Mangù, Fuego, Editions Venti Correnti, 2006 - Roberto Mangù, Permanenza, Editions SHINfactory, 2007 En 2011, son premier livre de poésie "Danse sur le territoire, amorce de la parole", paraît aux éditions de l'Atlantique, préfacé par Michel Host, prix Goncourt 1986. Début 2014 parait Le Corps du Monde" aux éditions Corlevour, préfacé par Pascal Boulanger. En mai 2012, il fonde avec Matthieu Baumier le magazine en ligne www.recoursaupoeme.fr, exclusivement consacré à la poésie.

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A propos du rédacteur

Marilyne Bertoncini

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Née dans les Flandres, Marilyne Bertoncini vit entre Nice et Parme,  manière pour elle d'habiter les marges. Docteur en Littérature et spécialiste de Jean Giono dans une autre vie, elle est l'auteure de nombreuses critiques littéraires et d'articles sur la pratique pédagogique. Après avoir enseigné la littérature, le théâtre et la poésie, elle  se consacre désormais à sa passion pour l'art, le langage et la photo, collaborant avec des artistes plasticiennes et traduisant des poètes du monde entier. Ses traductions, ses articles,  photos et  poèmes (également traduits en anglais et en bengali) paraissent dans des revues françaises et internationales, dont La Traductière, Recours au Poème, Autre Sud, Subprimal, Cordite, The Wolf... et sur son blog où dialoguent textes et photos en cours d'élaboration : http://minotaura.unblog.fr

Sa traduction, Tony's Blues de Barry Wallenstein, et son premier recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème éditeurs . A paraître en 2015, l'édition des poèmes de Martin Harrison, et de Ming Di.