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Journal et autres carnets inédits, Georges Brassens

Ecrit par Frédéric Aribit 02.12.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Biographie, Récits, Le Cherche-Midi

Journal et autres carnets inédits, octobre 2014, préface de Francis Cabrel, avant-propos de Jean-Michel Boris, octobre 2014, 335 pages, 18,50 €

Ecrivain(s): Georges Brassens Edition: Le Cherche-Midi

Journal et autres carnets inédits, Georges Brassens

 

 

Ce journal, ces carnets, on pouvait les voir en 2011, lors de la grande expo Brassens organisée à la Cité de la Musique. Émouvante écriture sur de simples cahiers d’écolier, précieux manuscrits façon vide-poche, réunissant pêle-mêle des textes en travail, des bribes de poèmes, des bons mots, des notes personnelles… Georges Brassens en avait longtemps poursuivi la pratique, mais capricieusement, au hasard de ses envies, sans l’assiduité des bons élèves qui s’y seraient astreints. De 1946 à 1953 d’abord, un premier journal des années de jeunesse, intitulé Le vent des marécages. De 1953 à 1955 ensuite, trois agendas griffonnés. De 1963 à 1981 enfin et surtout, ce fameux Journal que la mort interrompt.

Et voici que sous la houlette de Jean-Paul Liégeois, les éditions du Cherche-Midi ont décidé de publier cet ensemble disparate. Frénésie d’époque, que cette rage de tout publier : peut-être une poignée d’érudits, deux ou trois improbables thésards, un collectionneur fétichiste y trouveront quelque part leur content. N’empêche. Tout « Brassenssophile » qu’on soit, on peut se demander à quelle nécessité cette démarche obéit, et légitimement s’interroger sur l’intérêt d’avoir par exemple sous les yeux les innombrables ébauches de quelque 41 chansons en gestation. On a beau vouloir chercher à nous convaincre qu’on retrouvera Brassens comme « un insolent timide, un réservé audacieux, un individualiste généreux, un féroce tendre, un provocateur tolérant, un désespéré joyeux, un lucide truculent », ainsi qu’on le présente à juste titre en introduction. « Égal à lui-même », paraît-il… Difficile de ne pas le voir plutôt dans ces pages comme « inégal à lui-même », ce qui, loin d’amoindrir le talent du bonhomme, en souligne bien au contraire l’humanité, l’humilité d’infatigable travailleur remettant sans cesse son ouvrage sur le métier. Il n’y a pas de génie qui tienne. Il y a du courage, de l’humour (beaucoup d’humour, lorsque, parmi quelques saillies qui font mouche, il attribue par exemple des notes, bonnes ou mauvaises, aux publics des villes qu’il parcourt) et beaucoup d’autodérision, aussi.

Et l’on est d’autant plus surpris par ces lignes inégales que les notes de bas de page, qui renseignent notamment sur les redites, ou sur les échos avec l’œuvre chantée, se révèlent parfois d’une étonnante insignifiance. Après une préface paresseuse de Francis Cabrel, dont on aurait pensé qu’il aurait eu pourtant bien des choses à dire, et d’un tout autre intérêt, suivie d’un avant-propos de Jean-Michel Boris, on est par exemple ravi d’apprendre, sans blague, que « Schleus » est « l’un des nombreux vocables péjoratifs pour désigner les Allemands pendant l’occupation de la France par les troupes nazies» (sic, p.66) ou que « Tifs »… signifie « cheveux. Mot d’argot » (sic, p.292). Voilà qui valait bien la peine.

Reste heureusement quelques perles. On retiendra par exemple que « ce dont souffrent le plus les braves culs-de-jatte / C’est qu’on ne leur fasse jamais de croche-pattes ». Ou ce rappel qui résonne « pour tous » assez fort aujourd’hui : « Petits bâtards, ne vous inquiétez pas / Jésus non plus n’avait pas de papa ». C’est assurément peu.

Comme il l’écrit lui-même, il n’y a sans doute « pas plus emmerdant qu’un cadavre », a fortiori lorsqu’il est aussi encombrant, aussi insaisissable, aussi gratte-poil que celui qui a pour nom Georges Brassens, lui qui par bonheur n’acceptait de mourir… « sous aucun prétexte ».

 

Frédéric Aribit


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A propos de l'écrivain

Georges Brassens

 

Georges Brassens, né à Sète, le 22 octobre 1921 et mort à Saint-Gély-du-Fesc le 29 octobre 1981, est un poète auteur-compositeur-interprète français.

Il met en musique et interprète, en s’accompagnant à la guitare, plus d'une centaine de ses poèmes. Outre ses propres textes, il met également en musique des poèmes de François Villon, Victor Hugo, Paul Verlaine, Paul Fort ou encore Louis Aragon. Il reçoit le Grand prix de poésie de l'Académie française en 1967.

Il enregistre quatorze albums entre 1952 et 1976. Auteur de chansons populaires françaises, parmi lesquelles : Le Gorille, Les Copains d'abord, Chanson pour l'Auvergnat, Les Amoureux des bancs publics, La Mauvaise Réputation, Je me suis fait tout petit, Les Trompettes de la renommée, Supplique pour être enterré à la plage de Sète…

A propos du rédacteur

Frédéric Aribit

 

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Rédacteur

Né en 1972 à Bayonne, partage son temps entre Itxassou, au Pays basque, et Paris, où il enseigne les Lettres à l’École Jeannine Manuel.

Bibliographie :

- Comprendre Breton, essai graphique, avec Eva Niollet, Éditions Max Milo, 2015.

- Trois langues dans ma bouche, roman, Belfond, 2015.

- « Les Fées », in Leurs Contes de Perrault, collectif, collection Remake, Belfond, 2015.

- André Breton, Georges Bataille, le vif du sujet, L’écarlate, L’Harmattan, 2012.

- « La dernière nouvelle » ; « Urbi et Orbi », Prix de la nouvelle de l’Œil Sauvage, Éditions de l’Œil Sauvage, Bayonne, 2000.

- « Noctambulation », La Ville dans tous ses états, Prix des Gouverneurs (Prix de la nouvelle de la ville de Bayonne), Éditions Izpegi, 1997.

Auteur de nombreux articles publiés en revues en France (Patchwork, Loxias, Les Cahiers Bataille, Chiendents, Recours au poème…) ou à l’étranger (Roumanie, Grèce).