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Journal des Lisières, 52 suites, Alhama Garcia

Ecrit par Patryck Froissart 12.10.17 dans La Une Livres, Les Livres, Editions Unicité, Critiques, Poésie

Journal des Lisières, 52 suites, 4e trimestre 2016, 120 pages, 14 €

Ecrivain(s): Alhama Garcia Edition: Editions Unicité

Journal des Lisières, 52 suites, Alhama Garcia

 

Cet ouvrage original d’Alhama Garcia est l’occasion d’une triple découverte : celle d’un poète inspiré, celle d’un genre rarement pratiqué de façon globale en francophonie, et celle d’une maison d’édition, Unicité, qui a le mérite de publier de la poésie, acte méritoire hélas peu, insuffisamment, voire aucunement pratiqué par les grandes maisons d’édition.

L’art exclusivement pratiqué dans ce recueil est celui du tanka, art poétique dont nous avons présenté les règles dans la chronique de cet autre ouvrage du même auteur, publiée également dans la Cause Littéraire : Telluries.

Rappel :

Le tanka est une forme poétique lyrique japonaise classique de 31 syllabes sur un poème constitué d’un tercet et d’un diptyque, avec alternance 5-7-5 7-7.

Le tanka est donc construit en deux parties, la seconde venant conforter la première. Un tanka soucieux du respect des règles originelles doit marquer une légère pause entre les deux et ne traiter que d’un seul sujet à la fois. Il peut questionner mais ne donne aucune réponse. Le tanka est basé sur l’observation, non sur la réflexion. Il doit être un ressenti sincère et vécu, non imaginé. La première partie est traditionnellement un tercet de 17 syllabes de structure 5-7-5 (devenu plus tard haïku) et la deuxième un distique de 14 syllabes de structure 7-7. Il arrive cependant que la première partie soit le distique et la deuxième le tercet.

La première montre une image naturelle, tandis que la seconde peut éventuellement exprimer des sentiments humains ressentis, liés au sujet précédent, sans que cela soit une règle absolue. La pratique du tanka était réservée à la Cour impériale, et toute personne de rang inférieur surprise en train de pratiquer le tanka était condamnée à mort. Cela explique le succès populaire du haïku, beaucoup moins strict.

Spécialiste reconnu dans l’art du tanka, Alhama Garcia en regroupe ici exactement 364, soit un nombre équivalent quasiment à celui des jours d’une année, d’où le titre « Journal », répartis en 52 suites (pour les 52 semaines de l’année) qu’il a lui-même, morceau après morceau, initialement publiées pour une grande part dans les pages de notre magazine.

Chaque suite est constituée de 7 tanka.

On saisit la récurrence du nombre 7 à tous les niveaux de la composition, reflet de l’importance que la culture japonaise (comme de nombreuses autres) accorde à ce nombre.

La « suite de tanka » est en soi une figure poétique globale, que définit Alhama Garcia dans l’introduction :

« La suite de tanka, à la recherche d’un sentiment de cohésion perdue. La suite de tanka diffère du tanka-en-chaîne par son mode d’écriture strictement solitaire, dans la tradition poétique occidentale. […] Le premier tanka lance le thème […]. Dans les tanka suivants, on retrouve en continuité le même fil rouge, la même recherche de la variation exploratrice d’un espace unifié ».

Par exemple, à partir de la réminiscence fugitive, chez le poète, des lis en fleur dans le haut jardin, les sept tanka constituant Le guetteur dans les bois forment un tout poético-philosophique dans lequel les saisons qui transforment les arbres du jardin se confondent avec les âges de la vie sur laquelle plane l’ombre de la mort.

 

Ah ! sa beauté fane

sans désespoir sans révolte

dira-t-il comment

me fondre calme et paisible

dans le silence de l’arbre ?

 

Dans Tumulte entre les feuilles, le mouvement, né de l’odeur d’une pensée au fond d’un Gaffiot, emporte le poète dans une rêverie intertextuelle entrecroisant Baudelaire, les arbres en fleurs dans le jardin (image récurrente), une évocation du scribe assis, et la visiteuse complice d’une lecture d’Ovide. Jolies métamorphoses…

On retrouve ce jeu subtil de la polysémie de la feuille dans Vos écritures sont versatiles.

La présence récurrente des éléments de la nature (fleurs, arbres, fruits, jardins) peut faire place ponctuellement à des représentations rêveuses de scènes amoureuses en espace clos, comme dans cette suite au titre provocateur : J’ai l’art de dénouer le haut, mais le plus souvent les murs s’effacent et le décor des duos intimes se fait bucolique.

La lisière (évoquée par le titre) entre le cadre végétal d’une part et le milieu matériel créé par l’homme d’autre part est toujours floue, tremblante, évanescente, prompte à s’effacer au profit du premier…

Ainsi, dans Elégie des apparences :

 

l’odeur des chatons

je ne veux pas en parler

ni de nos nuits blanches

fenêtre ouverte aux étoiles

sous les fleurs des châtaigniers

 

Des chatons, l’auteur passe, dans une autre suite, à un portrait de sa chatte revenue : correspondance baudelairienne ou souvenir de la Pomponnette de Pagnol ?

 

Fifille est rentrée

aux grands yeux et taille fine

je l’ai reconnue

elle a sa manière à elle

de se frotter aux chevilles

 

Arbres, fleurs, chat, forêt, lune, jardin, bruyère, buis, nuit, étoiles, nuage, soleil, givre, averses, lézard, sauterelle, amours, amante… sont les éléments indéfiniment itératifs, redondants, avec lesquels l’auteur brosse d’un pinceau léger scènes et tableaux impressionnistes, délicats, toujours sensuellement, ou plutôt « sensitivement » différents, dans lesquels il inscrit indissociablement son être, sa nature, ses sens, sa pensée.

A petits traits, cela se goûte et se savoure.

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Alhama Garcia

 

Alhama Garcia est né en Espagne en 1944. Sa famille s’installe en France en 1952. Après ses études universitaires, à l’initiative d’Aragon, il participe aux Lettres Françaises à partir de 1970. Il publie La Saison des Cendres en 1973 aux Editeurs Français Réunis et collabore à la revue Action Poétique jusqu’en 1975. Depuis 1975, il vit dans le Massif des Maures. Il a enseigné l’histoire et la géographie jusqu’en 2005.

A noter : on trouvera toutes informations utiles sur le tanka dans la Revue du tanka francophone.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

Tous les articles et textes de Patryck Froissart

 

Rédacteur

Domaines de prédilection : littératures française, indienne, arabe, africaine, créole, étrangère en général

Genres : romans, poésie, éssais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Zulma, Actes Sud, JC Lattès

 

Patryck Froissart, originaire du Borinage, à la frontière franco-belge, a enseigné dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l'Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur de l'Education Nationale puis proviseur, et de diriger à ce titre divers établissements à La Réunion et à Maurice.

Professeur de Lettres, il a publié: en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en 2012, La Mystification, un conte fantastique (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions) pour lequel lui a été décerné le Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF.

Il est co-auteur de Fantômes (2012) et de La dernière vague (2012), ouvrages publiés par Ipagination Editions.

Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix.

Actuellement conseiller en poésie et directeur de publication pour les Editions Ipagination, rédacteur de chroniques littéraires, Patryck Froissart est engagé dans diverses actions en faveur de la Francophonie.

Membre de la SGDL (Société des Gens de Lettres), et de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France), Patryck Froissart est également membre du jury du Prix Jean Fanchette, que préside JMG Le Clézio.