Identification

Journal - 2006 (extrait)

Ecrit par Philippe Derivière 04.04.14 dans La Une CED, Bonnes feuilles, Ecriture

Journal - 2006 (extrait)

Aujourd’hui, acheté un livre de Stifter que je glisse au fond de mon sac et emporte en promenade pour une halte dans un parc ou à la terrasse d’un café. Je me retrouve finalement au Nemour devant une petite table qui fait face à une glace où je me vois. Avant j’avais horreur de me voir, mais je constate que ce n’est plus le cas, à vrai dire mon image me plaît ou, mieux encore, elle me plaît comme elle est. J’ouvre le livre – il s’agit des Deux-Sœurs – et tombe aussitôt sous le charme. Stifter est un petit maître mais la simplicité et l’équilibre de son style me ravissent. Ecrire de cette manière – ou vivre de cette manière – est ce qui me convient le mieux. Un moment plus tard, arrivent deux hommes que je ne tarde pas à reconnaître, du moins l’un d’eux. Il s’agit de L.M., conseiller littéraire de la Comédie Française. Nous avons été amants pendant une brève période mais il feint de l’ignorer après avoir été remercié. On ne chasse pas un conseiller de ce rang. Je l’observe dans le miroir, ses cheveux sont gris, ses joues mal rasées mais son apparence demeure malgré tout élégante. Un peu confus, je ferme mon livre, quitte le Nemour et poursuit ma route sous un soleil encore très beau. Je ne voudrais pas donner un ton désinvolte à cette note. En vérité, la fin de la journée a été gâchée par je ne sais quel remords au souvenir de cette relation manquée, comme tant d’autres l’ont été par ma faute ou plus exactement mon aveuglement. De retour chez moi, je crois comprendre pourquoi je me retrouve seul encore maintenant.

Il est seul à une table de bistrot, les yeux perdus dans le vague. Nos regards se croisent. J’observe son visage ovale et blanc couronné de boucles sombres. Le pinceau des sourcils, en bas d’un front trop vaste. Il s’appelle Daniele, étudie les langues à Paris mais son séjour touche à sa fin, bientôt il rejoindra sa famille à Venise. Son apparence me plaît, plus encore que sa trop rare conversation. Malgré sa timidité, il a de grandes ambitions dans la vie. Veut devenir diplomate et voyager à travers le monde. A déjà lu Yourcenar, Schopenhauer, etc. Sur le chapitre de l’amour, il attend bien entendu le prince charmant. Je le quitte à trois heures du matin en lui donnant mon numéro de téléphone. Léger regret de le laisser filer, sans doute à jamais.

 

Je veux noter en vitesse cette rencontre. Un inconnu approche du comptoir où je bois une bière. Jeune, visage aux traits orientaux, lèvres rouges. Voilà qu’il m’adresse la parole en allemand comme si nous nous connaissions depuis toujours. Völker étudie les mathématiques près de Munich, mais rêve de Paris. Il échoue dans ce bar avec une idée derrière la tête. En vérité, il y a en lui quelque chose d’animal, de franchement sexuel malgré son apparence d’étudiant bien sage. Quand il me parle, se tortille sans cesse, avance brusquement son visage du mien, puis recule. Un regard liquide, avec une pointe de détresse. Me suis demandé ce qu’il voulait, question bien idiote. Je crois qu’il ne veut rien. Malgré ce quiproquo, nous nous parlons les yeux dans les yeux. Est-ce que je rêve ? (son baiser dans le taxi, nos mains entrelacées). La suite ce soir à 10 heures au Duplex.

 

J’écris parce qu’il n’y a rien de mieux à faire. La vie s’accomplit en dehors de moi, loin de moi, sans moi. Je me sens comme un enfant devant une fenêtre. Le regret de ma solitude, le désir de prendre part s’éloigne doucement avec le temps. Aucune tristesse, plutôt une forme de joie.

 

A la Bibliothèque Mazarine, ce matin, une lumière vive éclaire une fenêtre donnant sur la Seine. Vue sur le Palais Royal et quelques passants. Sensation de me trouver au cœur du monde et en paix avec moi-même. Un homme devant moi travaille sans relâche, cheveux longs, visage énergique, genre voyageur. Au bout de la table, un étudiant au tee-shirt rayé moulant de belles épaules. Plus tard, à la Piscine des Halles, un homme jeune se promène nu dans les vestiaires. J’aperçois le bas de son dos juste avant la naissance des fesses.

 

Tenir un journal est une façon de célébrer l’ordinaire de la vie.

 

Il y a parfois quelque chose d’inexprimable dans une seule journée. Aujourd’hui je me suis promené aux alentours du Palais-Royal. Dans le jardin, un homme et une femme d’un certain âge occupaient un banc. L’homme était penché sur un livre tandis que la femme dormait toute étendue. Je me suis demandé depuis combien de temps ils vivaient ensemble.

 

Je réalise que la seule vie qui existe est celle qui nous est donnée au jour le jour.

 

L’horloge de l’église marquait neuf-heures et demie, je me trouvais à Saint-Germain avec une valise contenant mon matériel de représentant et, glissé dans un coin, le mince volume de Stifter. Le froid me faisait un peu trembler mais la journée s’annonçait par un beau ciel bleu. J’entre au Café de Flore, m’assied sur une banquette, puis ouvre Les Deux-sœurs et poursuis ma lecture avec grand plaisir. Une femme à ma droite feint de lire un journal, elle porte un pardessus d’homme sur lequel tombent de longs cheveux bruns, son allure a quelque chose d’exceptionnel, d’indéfinissable aussi. Je laisse promener mon regard sur les murs, puis retrouve ma lecture à l’endroit où le héros rencontre un jeune berger d’une grande beauté. Cette rencontre inattendue me ravit, je note que les descriptions de la nature sont superbes chez Stifter, admirable son sens de la vie qui dans ses romans (c’est aussi le cas dans l’Homme sans postérité) s’écoule avec une apparente tranquillité malgré le murmure de la douleur. Voilà qu’un individu apparaît à l’entrée du Flore, se dirige vers la femme au pardessus qui se lève à son tour, mais debout son apparence change, sa taille est fort petite, son profil aigu, presque vulgaire, quelque chose en elle me paraît louche. Impossible de dire quoi et d’ailleurs peu importe. Comme il est dix heures au cadran, j’interromps ma lecture, règle le garçon et quitte le Flore pour me lancer tant bien que mal dans cette journée que je voudrais déjà finie.

 

Je voulais terminer cette note, mais le courage m’a manqué ou bien étais-je seulement irrité par l’éboulement de cette journée pleine des milles tracas qui, si l’on n’y prend garde, occupent tout le champ. Ce ne sont pas ces notes (mon projet autobiographique encore moins) qui me préoccupent mais la difficulté de poursuivre mon effort tout en restant en contact avec le monde au dehors. Mon boulot m’occupe peu mais représente tout de même la moitié d’une journée, sans compter le temps perdu dans les transports et magasins. Je ne peux me plaindre du poids de la vie sociale, encore moins d’obligations familiales inexistantes, seule la solitude me pèse et d’une certaine manière m’encombre, alors qu’être seul me permet aussi d’écrire. Souvent me vient le désir de consacrer plus de temps à cette activité – une vie toute entière n’y suffirait pas – mais je ne sais quel doute m’envahit à cette idée, bien qu’il me paraît de plus en plus certain que pour moi l’essentiel s’y joue.

 

Quelques arbres se balancent, le soleil jette ses derniers feux dans la pièce où j’écris, c’est une belle journée d’avril qui prend fin. La fatigue m’empêche pourtant d’apprécier ce moment, même les visages dans la rue ne retiennent que très peu mon attention. En moi, il n’y a que lutte, je me sens comme une bête féroce enfermée dans une cage, comme un noyé qu’une main pousse sous l’eau. Une lutte pour exister entièrement, plutôt que coupé en morceau ou mis en bouteille par l’environnement.

 

Philippe Derivière


  • Vu : 1965

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Philippe Derivière

 

Formation en Philosophie (Université de Bruxelles et de Tübingen)

Boursier du Centre National des Lettres

Boursier du Ministère de la Culture de la Communauté française de Belgique.