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Joie suprême, Tchouang-tseu (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 19.12.18 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Joie suprême, Tchouang-tseu, Folio, octobre 2018, trad. chinois Liou Kia-hway, 112 pages, 3,50 €

Joie suprême, Tchouang-tseu (par Cyrille Godefroy)


Tandis que, suite à la lecture de cet opuscule de Tchouang-tseu, je m’apprêtais à me frotter à la rédaction de ma petite chronique hygiénique, une ombre en forme de questionnement vint griser mon esprit enfariné et assombrir mon papier immaculé, ou vice-versa : n’encourrais-je point un cuisant discrédit à concocter un texte sur un livre prônant le non-agir, bafouant de la sorte la philosophie globale dudit bouquin ?

N’ayant d’autre choix, sous peine de rendre copie blanche, que de creuser un peu cette notion du non-agir, laquelle est la pièce maîtresse du discours de Tchouang-tseu, je m’aperçus que le sage chinois l’appréhendait davantage comme l’expression de la nature de l’homme que comme une réelle inertie. Or, la nature du chroniqueur ne consiste-t-elle pas à écrire des chroniques ? Celle du cycliste à pédaler, celle du fumeur à fumer, et celle du meurtrier à tuer ? Ça ne s’arrange pas, sieur Godefroy.

C’est alors que je pensai à Sartre et à son garçon de café, au distinguo entre nature et fonction. Le garçon de café joue et surjoue sa fonction de serveur, s’applique à se convaincre lui-même et à convaincre autrui qu’il est garçon de café. Dans cette perspective, il se conforme à un protocole de gestes et d’attitudes, colle à une image normative. L’homme n’est pas (ne naît pas) garçon de café, il joue à l’être. Il fait sienne une condition qui ne coïncide pas avec son être, sa nature. Mais alors, quelle est la nature de l’homme ? Sartre allègue que l’essence de l’homme nous échappe, qu’elle n’est que pur néant, pure liberté, un espace où tout est possible, une sorte de vide vertigineux et angoissant. Pour juguler ce vide angoissant, l’homme, en toute mauvaise foi, s’adjuge toutes sortes de fonctions, se coltine toutes sortes d’occupations, s’arroge toutes sortes de responsabilités.

Appliquons ces quelques prémisses à l’actualité : l’homme-manifestant joue, certes sérieusement, au manifestant, l’homme-CRS joue rigoureusement son rôle de CRS. Une fois en uniforme, sa fonction de CRS prime sur toute autre considération. Qui sait si ce CRS, s’il avait raté le concours de policier, ne serait pas aujourd’hui dans les rangs des manifestants, à jouer tout aussi sérieusement son rôle de manifestant ? À la vie, jusqu’à la mort. Rien d’étonnant à ce que, consécutivement à ces prises de fonction aléatoires (et alimentaires), émergent d’épineux cas de conscience, s’amorcent des refoulements plus ou moins vivaces et, en toute logique psychanalytique, des névroses plus ou moins accentuées.

J’en oublierais presque que ma fonction présente ne consiste pas à écrire une chronique sur L’être et le néant de Sartre mais sur Joie suprême de Tchouang-tseu. Donc, quelle est la nature de l’homme selon Tchouang-tseu ? Il ne l’explicite que vaguement, tout au moins aux yeux brouillés d’un occidental. Il déploie sa doctrine, le Tao, au gré de contes brefs et d’anecdotes, naviguant sur sa jonque entre généralités creuses et apophtegmes sensés, abstractions fuligineuses et paradoxes édifiants, préjugés caducs et sagesse éternelle, préceptes absolus et circonstances relatives. On frôle la tautologie quand il sous-entend que la nature de l’homme consiste à suivre le cours naturel et spontané des choses. Disons-le tout aussi maladroitement, la nature de l’homme reviendrait à se plier aux lois de la nature, à saisir « l’unité originelle », à vivre en harmonie avec l’univers. On est bien avancés, ma pauvre Lucette. Tout au plus croit-on comprendre que l’homme ne perdrait rien à se dépouiller de toutes les fonctions, conventions, responsabilités, artifices dont il s’affuble, naturellement oserais-je dire malicieusement, à longueur de journée, afin de combler son vide. Le serpent se mord la queue et il en jouit.

« Le vide est grandeur », nous balance benoîtement ce bon Tchouang-tseu, manifestement le genre de type à s’éclater dans une salle d’attente ou dans un embouteillage. Il préconise, dans une formule délicieusement antinomique, de « pratiquer le non-agir », de restreindre le spectre de nos désirs afin d’aiguiser notre sensibilité, afin de nous rendre disponibles, réceptifs aux oscillations les plus infimes de notre environnement. Être, dans le plus simple appareil. Or, l’aspiration au détachement et au dépouillement manifestée par le Tao se marie difficilement avec les mœurs modernes, éminemment activistes, productivistes, consuméristes, croissantistes. Suggérer un refrènement des désirs à une horde de barbares prêts à s’étriper pour des pots de Nutella en promotion revient à demander au soleil de se lever à l’ouest.

À son époque, Tchouang-tseu déplorait déjà la futilité de l’être humain, son orgueil, sa vanité, son ambition et son avidité. Il fustigeait son incorrigible propension à briguer les honneurs, la renommée, le pouvoir, la richesse. Au détriment de la paix et de la quiétude : « Le vide, la tranquillité, le détachement, l’insipidité, le silence, le non-agir sont le niveau de l’équilibre de la nature, la perfection de la voie et de la vertu ». En décrétant l’indifférenciation du beau et du laid, du bien et du mal, de l’être et du néant, il ouvre sur un horizon d’une limpidité déroutante et escompte un salutaire déconditionnement mental. Lao-Tseu, l’autre promoteur du Tao, ajoute, alpinistes amateurs tenez-vous bien : « Le haut et le bas se touchent ».

À écouter Tchouang-tseu, le CRS ne perdrait rien à s’asseoir en lotus dans la rue insurgée et à laisser les choses se faire, à laisser couler tel le rocher au milieu de la rivière, quitte à recevoir quelques pavés sur le citron et finir par vraiment lâcher prise. Au demeurant, si tout un chacun était taoïste, il n’y aurait pas de manifestants ni de pavés volants. Tout ce qui arrive étant bon, la pauvreté se confondant avec la richesse. De là, une question : n’aurait-on pas, depuis la naissance de Tchouang-tseu il y a deux mille trois cents ans, régressé en matière de sagesse ? Ne comptez pas sur moi pour répondre. Il est peu probable qu’on ait gagné en simplicité, en humilité, en tempérance.

Au royaume des ismes le taoïsme voisine avec le stoïcisme dont la devise est « supporte et abstiens-toi ». Ces deux courants préconisent de ne pas s’affliger de la maladie, de l’invective, de la pauvreté, de la mort de sa femme… Tchouang-tseu opine : « Si je me lamentais en sanglotant bruyamment, cela signifierait que je ne comprends pas le cours du destin ». Épictète complète : « Ne demande pas que ce qui arrive, arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux ». Ces deux zigs auraient sympathisé et devisé autour de quelques verres dans une taverne qu’ils eussent causé de gros dégâts.

Après avoir insolemment transgressé moult préceptes tchang-tseuistes, j’achève ma chronique sur ces débris aphoristiques. Ce n’est pas demain la veille que je cesserai de creuser aveuglément telle une taupe la terre de la condition humaine, que je cesserai de traquer la quintessence du minerai littéraire, que je cesserai de me payer de mots au lieu de me nourrir de silence, au lieu de me retirer dans un antre et prendre pleinement possession de mon vide. Perpétuant de la sorte une quête faite de vanité, de dispersion, de confusion, au lieu de passer simplement comme le nuage, de rayonner sagement comme le soleil : « Celui qui parle trop et raffine sur tout ne connaîtra jamais la paix » (Lao-Tseu).


Cyrille Godefroy


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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).