Jésus-Christ Rastaquouère, Francis Picabia

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Jésus-Christ Rastaquouère, Francis Picabia

Ecrit par Cyrille Godefroy 13.02.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Essais, Editions Allia

Jésus-Christ Rastaquouère, février 2018, 64 pages, 6,20 €

Ecrivain(s): Francis Picabia Edition: Editions Allia

Jésus-Christ Rastaquouère, Francis Picabia

 

Les élucubrations de Francis

L’excentricité dadaïste bat son plein lorsque Francis Picabia (1879-1953) torche ces quelques chutes de pensée dont la tapisserie finale forme un précis de décomposition accélérée. L’usine à gaz hilarant tourne à plein régime lorsque Picabia, un de ses ouvriers les plus ardents, publie en 1920 aux éditions Au sans pareil cet opuscule crépusculaire augurant une aube nouvelle. Ce chant écorché et crachotant, alliant le soufre et l’adonie, prose et poésie, prend racine sur les décombres amers et gris de la première guerre mondiale, objectivement la plus terreuse.

Picabia y dézingue le pouvoir et la vanité, le creux prestige et la fourbe probité : « Un cochon de lait m’est plus sympathique qu’un membre de l’Institut, et l’amertume me vient à l’estomac en contemplant dindons, paons et oies qui composent le dessus du panier-société ».

Picabia y culbute les artistes sérieux et les experts micropéniens : « Dans ce monde laissé pour compte, il n’y a plus que des spécialistes. Les spécialités séparent l’homme de tous les autres hommes. Poètes lyriques, poètes dramatiques, vous adorez l’art pour échapper à la littérature, et vous n’êtes que littérateurs. Peintres traînards, les régions que vous explorez sont de vieilles anecdotes. Musiciens, vous êtes des ricochets sur l’eau… ».

Picabia y pourfend la morale et toutes ses descendances consanguines : « La connaissance et la morale ne sont que papier à mouches, je conseille aux mouches de vivre dans les confessionnaux, les péchés étant une nourriture bien plus agréable que le caca ».

Picabia y crucifie la religion, notamment les icônes catholiques, rebaptise le fils de Dieu à sa guise, le raille sans perverse mignardise : « Jésus-Christ jockey ! Oui, il devient la curiosité des foules, il prend la course, tout le monde parie pour lui, résultat pour les parieurs : rien ».

Picabia y ridiculise les rhéteurs à tout crin, les raisonneurs de tout poil, les ronflants cartésiens : « Le bruit de vos phrases est sur vous tel celui des cloches que les vaches portent au cou ».

De même que le coquin du mouvement dada aurait pu se moquer du caca de l’émouvant dindon, il se gausse des pécores prenant la pose et s’abusant eux-mêmes. Il se déchaîne sur les adipeux pourceaux bouffeurs de saccharose et collectionneurs de diadèmes. Il se fout de « la folie des hommes qui comprennent et expliquent ». Il s’amuse de la gloriole des impétrants, méprise autant la tirade infatuée de l’autorité que la clameur matutinale du gallinacé désœuvré. S’appuyant résolument sur les principes en vue de les faire céder, à l’instar d’Oscar Wilde, l’agitateur désinvolte ne se fait aucune illusion sur le monde : « L’Univers que vous croyez connaître est le masque de la solitude ; vous êtes placés sous la domination des valeurs épidémiques : la névrose de l’Amour, la névrose de l’art, la névrose des croyances en un dieu ».

En tant qu’activiste dadaïste et auteur iconoclaste de Unique eunuque, il absout tout ce qui émane du subconscient, tout ce qui fait ombre dans l’homme, tout ce qui sort de la bouche humaine sans contrôle ni label. Du grotesque à l’incontrôlable, du putride au révoltant, de l’obscène à l’innommable, de l’éphémère à l’incandescent : « La bouche des hommes est un sexe inconscient ». De sa geste sèche, il renverse la table des valeurs, fracasse contre les murs de la détention le service en porcelaine des conventions, déclame debout à tue-tête des vers oblongs sans queue ni tête : « Un ami décédé / Remplace la chance ». Le père de la toile intitulée L’Œil cacodylate où ne figurent que des signatures d’artistes s’abreuve au vivier des contradictions bancales, des apories rieuses, des abjections bidonnantes, des striures absurdes, des paradoxes hydrocéphales.

Le pitre poète et peintre zutiste badine tous azimuts, se joue des bornes, du cadre déborde. Excite le verbe jusqu’à ce qu’il morde. Proclame sans désemparer la hideur de la norme, la stérilité de l’ordre. Quant à la vérité, elle est diffractée, insaisissable, multiple ou n’est pas. Elle ne dit rien de plus que le mensonge et compte autant d’unités qu’il existe de regards. Avec Jésus-Christ Rastaquouère, le chantre du hasard et du chaos pond une œuvre en liberté, élevée en plein air, sans clôture ni grumeau. Sa prose énigmatique, empreinte de dérision et de nihilisme, sans logique apparente, cette absence de rapport ne parlant qu’à notre inconscient, véhicule une grâce invisible et sauvage, magnifiée par l’élégante présentation des éditions Allia dont la douceur du papier donne envie de le mâchouiller. Ou de commettre un crime.

Je n’achèverai pas cet antifongique gloubi-boulga sans affliger la vigilance oekouménique ni estourbir le poreux lecteur par la mise en exergue de cette aporie rieuse résumant précisément l’esprit picabiesque, scrupuleusement sélectionnée dans l’opus sus-cité : « Il faut trouver un chemin et les chemins ne mènent nulle part ! »

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Francis Picabia

 

Francis-Marie Martinez de Picabia, né le 22 janvier 1879 à Paris (2e arrondissement)1 et mort le 30 novembre 1953 dans la même ville, est un peintre, graphiste et écrivain proche des mouvements Dada et surréaliste.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).