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Je suis Alep, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel 05.01.17 dans La Une CED, Ecriture

Je suis Alep, par Tawfiq Belfadel

 

Aujourd’hui, ma ville Alep est morte. Pas hier. Je n’ai pas reçu un télégramme. J’ai vu ça de mes propres yeux d’enfant solitaire.

Alep est calcinée. Alep baigne dans le sang. Alep est ensevelie sous la poussière. On a tué ma ville. On a coupé la dernière veine d’espoir. Ma ville a été violée en silence, chez elle.

Je suis un enfant sans parents, et maintenant sans ville. Je sens en moi le bruit des bombes et l’amas des ruines. Ma ville est morte sous votre silence. Vous nous avez fabriqué une marionnette avec une barbe et un drapeau noir. Ensuite vous l’avez clouée sur l’estrade en nous obligeant de regarder. Vous nous avez volé notre pays, ensuite notre vie, et enfin notre sourire. Mon frère Alyan est mort ailleurs, bercé par les vagues, les lèvres figées sur un soupir. Et vous n’avez que pris des photos de lui ! Mon frère Alyan n’a intéressé le monde que par sa position sur le sable. Comme l’histoire de ce Meursault qui a tué un Arabe sur une plage déserte : il vous a tellement séduit par ses mensonges que vous avez oublié l’Arabe criblé.

Vous avez tué notre seul clown qui nous réconfortait, qui nous faisait voyager au pays des merveilles. Vous avez criblé ses poupées et effacé notre sourire. J’ai encore sur ma peau les traces de sa peinture et la sensualité de son nez en coton. Elles sont indélébiles. Ô grandes personnes, vous êtes hypocrites !

Ce n’est pas la guerre qui me fait mal, mais votre hypocrisie complice, vous grandes personnes. Vous montez sur les terrasses des immeubles délabrés juste pour prendre des photos et éterniser notre malheur. Cachés derrière vos écrans, vous inventez des néologismes, et vous changez des photos de profils sur les réseaux sociaux en guise de solidarité. Vous organisez des forums internationaux pour compter nos morts. Votre enfant a une chambre à lui, moi je n’ai même pas de pays. J’ai une nationalité, mais mon pays n’a pas de géographie à lui. Votre enfant a des jouets, un cartable et il dessine des moutons. Moi je ne sais dessiner que des morceaux de chair pour ressusciter mon père et ma mère déchiquetés par la bombe. Votre enfant lit des contes et écoute des chansons douces. Moi, je n’ai jamais lu Darwich ou écouté Fairouz car il n’y a pas de couleurs chez moi.

Les grandes personnes sont méchantes et hypocrites.

On arrive dans votre pays avec la quête de bras fraternels alors que vous nous écrasez en nous qualifiant de mendiants. « Nos SDF nous suffisent déjà ! » vous vous dites, alors que vous dénoncez la discrimination subie par vos propres enfants. Vous construisez des ponts pour mieux refuser l’Autre. Nous ne sommes pas des sans-abri, nous sommes des SANS-VIE.

Ma ville est morte cette nuit alors que vous fêtez l’anniversaire du Prophète. Lui qui incitait à la paix et à la fraternité. Chères grandes personnes hypocrites, vous rendez hommage au Prophète deux fois par an : le jour de son anniversaire, et le jour de la publication d’une caricature.

Ô chers muftis cachés dans des mosquées gigantesques ! Vous appelez à la guerre dans mon pays pour gagner une place au Paradis, alors que vous quittez votre djellaba pour vous promener à Istanbul et Paris. Votre enfant mange du chocolat. Moi, je me nourris de lamentations. Votre enfant a un parfum. Moi, je sens la poussière.

Les grandes personnes sont inhumaines.

J’ai perdu mes parents, mes rhizomes identitaires, puis mon pays, puis ma ville, puis mon frère Alyan, puis notre clown, puis mon avenir.

Les autres et moi-même, nous avançons les mains vides et vidés de nous-mêmes. Vous avez qualifié cette scène de Jour du Jugement, la Fin du Monde… Non, c’est le début pour moi. C’est la Renaissance. Chères grandes personnes hypocrites, vous regardez les photos de mon Alep, et moi j’en sors pour me libérer. Je marche, sans savoir où aller, à la recherche de mon enfance et de ma ville morte en moi.

Demain dès l’aube, je trouverai mon Alep en moi et je serai libre. Grandes personnes hypocrites, demain dès l’aube les rôles s’inverseront : vous perdrez votre Alep en vous, votre frère Alyan, votre clown, et votre  sourire ; vous serez dans une photo de ruines, et je vous regarderai en silence.

 

Tawfiq Belfadel

 


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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.