Identification

Je ne pars pas

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi 13.03.11 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers

Nouvelle

Je ne pars pas


C’est le beau milieu de l’été, il regarde par la fenêtre le jardin aménagé « à la française », avec ses buis ronds et son petit labyrinthe, si précieusement ordonné. Tout est à la mesure, et l’équilibre parfait.

Les enfants viendront dîner ce soir : ses deux fils avec leurs amoureuses. Lui a son regard perdu dans le vide. Sa vie est en train de basculer dans l’inconnu. Et il n’a rien vu venir. Pourtant ce qui lui arrive aujourd’hui était prévisible par n’importe qui d’autre que lui et sa famille.

Depuis qu’il l’a rencontrée, cette femme a partagé son existence en deux, et tout son être. Echafauder mille plans secrets, cacher, mentir, pour la voir, pour l’embrasser, lui sont devenus comme une seconde nature. Une nature délicieuse et venimeuse. D’un venin dont il éprouve à chaque instant la douleur autant que le plaisir. Et l’inévitable impasse.


Il lui avait dit : je suis entier, je ne pourrai pas mener une double vie éternellement. Elle lui avait répondu : rien ne dure éternellement. Et cette réflexion ne cessait depuis de hanter son esprit. L’aimerait-elle toujours ? Et s’il quittait tout pour elle, serait-ce pour la vie ? Malgré le doute, il savait qu’il devrait prendre un jour sa décision. Pour elle, ou sans elle. Mais il ne vivrait pas sempiternellement dans un double mensonge. Non, ce n’était pas dans sa nature.

Il regarde le jardin, pour oublier, s’oublier, vider sa tête, rien qu’un moment, se laisser aller dans les méandres du labyrinthe qu’il connaît par cœur. Se rassurer, en contemplant ce qu’il possède déjà, et qu’il a contribué à rendre si harmonieux. Pourquoi l’abandonnerait-il ? Ce confort, cette famille bien faite. Jusqu’à ce jour, il n’avait pas eu le cœur de détruire cette belle apparence. Pourquoi « détruire » ?

Et s’il ne s’agissait pas de cela.

Au moment où elle est entrée dans sa vie, rien n’était différent d’aujourd’hui. Sans qu’il en eût conscience, déjà place était faite pour elle. Les enfants élevés, l’épouse rangée. Elle était arrivée, et ce fut tout. La vie a horreur du vide, dit-on.

Elle est arrivée dans son existence alors même qu’il la connaissait déjà, depuis longtemps, de loin, à peine.

Mais il y eut cet instant précis où elle s’est installée dans son désir, à cette place qu’il n’avait pas imaginée. Elle l’avait révélée d’un coup, remplie de tout son être, et elle lui avait montré en la créant, combien elle avait été vide avant elle. Il l’aima. Il l’aimait.

Il n’avait sans doute jamais aimé auparavant, c’est ce qu’il pense à présent. Et pourtant, le voilà qui hésite à la choisir, à ne choisir qu’elle. Partir. Tout risquer pour ne pas la perdre. Risquer de la perdre et tout perdre. Tout : c’est-à-dire rien au fond, songe-t-il, en regardant ses buis. Rien si ce n’est cela : un beau jardin bien ordonné.

Une voiture s’avançait dans l’allée. Il jeta un coup d’œil à sa montre ; les enfants étaient en avance, ça ne leur ressemblait pas. Et il eut comme un pressentiment, à la fois heureux et malheureux. Il était sensible et intuitif : deux qualités que sa femme n’avait jamais su lui reconnaître à leur juste valeur. Elle le jugeait faible plutôt ; et curieusement, il n’avait jamais essayé de la contredire. Il en avait fait son refuge secret ; sa faiblesse, son armure.

C’est Marc, le premier, ce soir. Il tient sa fiancée par la main. Ils ont l’air très épris. « Jean et Charlotte auront un peu de retard ! Salut P’pa ! » « Salut fiston ! » Et il embrassa son fils, et April qu’il chérissait comme sa propre fille. Sa femme adorait ses fils, et particulièrement Marc. Tous les quatre, ils commencèrent à prendre l’apéritif. Et c’est à l’instant de servir le champagne, qu’une première tempête se leva, aussi soudaine qu’espérée.

Les amoureux n’y tenaient plus de l’annoncer enfin : ils allaient se marier, April était enceinte ! La nouvelle du mariage, pour prévisible qu’elle fût, se doublait de celle qualifiée d’ « heureux événement », ce qui provoqua un raz de marée émotionnel chez la mère, qui étouffa un sanglot : elle venait d’apprendre qu’elle allait être en même temps belle-mère et grand-mère, jalouse et comblée, ce qui la figea dans un rôle qu’elle ne connaissait pas encore : le compromis. Le père, lui, tout à coup, se sentit très vieux et très jeune tout ensemble ; ce paradoxe temporel et existentiel, ce déchirement, s’empara de lui avec une violence insupportable. Sentiment d’injustice et désir de liberté montés ensemble, comme dans une savante et audacieuse préparation alchimique et détonante.

Pour la première fois, il aurait pu se lever, et quitter la maison, la femme et les enfants d’un seul élan. Oh ! Il en eut un désir fou. Une fraction de seconde, il s’était vu le faire, se lever et tout quitter là, comme ça.

Mais il demeura enfoncé dans le canapé, incapable de dire un seul mot, lourd de toute son âme.

Ainsi la double nouvelle fit-elle l’effet d’un feu d’artifice aussi fracassant qu’éphémère. Et tout retomba. Et rien ne retomba dans l’ordre. Par chance, Jean et Charlotte firent irruption au milieu de cette parenthèse de néant qui menaçait d’engloutir la joie et l’enthousiasme de circonstance. Leur arrivée raviva la flamme, et l’on répéta la bonne, la merveilleuse nouvelle ! Et tous enfin furent au bonheur de ce bel avenir familial. Sauf.

Lui cependant n’en finissait pas de colmater cette brèche béante qui le séparait des siens. Ce qui aurait dû le rassembler de l’intérieur, cette famille en pleine prospérité, le disloquait encore davantage en profondeur. Scindé d’avec lui-même depuis sa rencontre avec elle, il le devenait à présent de sa famille réunie par le projet des épousailles et d’une naissance qui le laissait à part. Car la nouvelle, pour l’ébranler, prenait un sens dévié en son cœur : l’autre paradoxe, cette fois vis-à-vis des autres, et qui le submergea tout à coup, était le sentiment clair et inespéré de ressentir pour lui-même cette envie de se fondre à l’être aimé entièrement. L’envie de le déclarer à la face du monde, devant l’église et les hommes, que oui, lui aussi, il aimait ! Il aimait une autre femme.

Au lieu de cela, il resta interdit. Attitude qui fut interprétée par sa femme à haute voix, comme l’expression d’une émotion trop forte, et donc indicible. En quoi elle ne se trompait pas.

Le dîner, la soirée… gais, légers. A part lui. Il avait quelque chose d’absent, que personne ne sembla remarquer. Et le pire pour lui était de reconnaître tout au fond de son être qu’il serait désormais et pour toujours absent aux autres, s’il voulait rester présent à lui-même.

Puis tout ce petit monde alla se coucher, content d’être une famille unie.

Le lendemain devait marquer le début des grandes vacances ; chacun et sa chacune prendraient la route pour un lieu de villégiature : les enfants d’un côté, les parents de l’autre. Les parents en l’occurrence étaient attendus sur la Côte d’Azur, chez leurs amis de jeunesse.

Durant tout le petit déjeuner, il demeura silencieux. Comme il avait les petits matins bougons, personne n’y prêta vraiment attention. Tandis que sa femme, encore sous le choc, et tout excitée par la perspective du mariage de son fils préféré, se trouvait atteinte d’une logorrhée compulsive. Elle n’avait pas dormi de la nuit, prévoyant déjà dans sa tête l’organisation des noces dont elle comptait s’occuper personnellement dès leur retour, début septembre.

A la pensée que toutes les vacances allaient avoir pour unique sujet de conversation le mariage, il sentait déjà que ses nerfs ne tiendraient pas deux jours.

Quoi ? était-il jaloux ? Jaloux de son propre fils ! Oui.

Lui aussi avait envie d’être heureux ; comme s’il ne l’avait jamais été. Du moins, il ne s’en souvenait pas. Pas avec cette passion : heureux enfin ! Lui avec elle. Elle qu’il aimait, et qui l’aimait. Elle le lui avait murmuré comme malgré elle, après l’amour. Il l’avait embrassée très tendrement et lui avait répondu : « Je ne peux pas te dire que je t’aime ».

Donc je t’aime. Il ne pouvait pas le dire. Alors il l’avait dit en ne le disant pas. Sorte de théologie négative. Etait-il certain qu’elle avait bien compris son impossible aveu ? Il l’avait sentie trembler dans ses bras, et son baiser s’était fait plus tendre encore.

Soudain, en songeant à ce « je t’aime, moi non plus », il ne supporta plus de n’être pas avec elle, partout et tout le temps. C’était un manque physique, une torture qui lui serrait la gorge et le ventre ; il étouffait.

Les enfants venaient de monter dans leurs voitures ; l’heure était aux dernières recommandations, avant les signes de la main devant le portail. Puis ils démarrèrent et disparurent l’un après l’autre, derrière le chemin. Et ce fut le silence total.

Puis sa femme dit : je vais terminer les bagages. Il ferma le portail, fit quelques pas sur la pelouse du jardin. Son jardin. Sa femme, c’était la maison ; lui, le jardin, son domaine.

Mais aujourd’hui, il y percevait comme une forme d’hostilité ; et de son côté, pour la première fois, il éprouvait un rejet du véritable culte qu’il lui avait consacré durant toutes ces années. Un désaveu de part et d’autre.

C’était chez lui, pourtant.

Alors il réalisa qu’il ne pourrait jamais renoncer à tout cela : quitter cette vie si bien huilée. Au fond, il n’était pas si malheureux. C’était sa vie. Et l’idée de faire de la peine à sa femme, à ses enfants, le paralysait comme si un étranger s’était mis à penser à sa place. Non. Il n’abandonnerait pas tout ce qu’il avait construit. Il avait une maîtresse, bon. Il n’était pas le premier à vivre pareil dilemme. Après tout, plein d’hommes s’en accommodaient. Oui, au fond, il avait de la chance. Il se trouvait submergé de désir et de tourment, comme un adolescent. Il était amoureux. C’était une chance. Une chance extraordinaire ! Qu’avait-il à gémir ainsi sur son sort ? Tout ça parce que son fils allait se marier !

Mais c’était justement comme si son fils lui volait sa place, son désir, sa chance.

Trois semaines loin d’elle, de ses bras, de ses baisers ! Bien sûr, il l’appellerait au téléphone aussi souvent qu’il le pourrait. Il penserait à elle, la désirerait à la folie, compterait les jours, les heures, enverrait des SMS, attendrait ses SMS… Il passerait ses vacances à combler son absence, et savait qu’il n’y arriverait pas. Cette séparation forcée lui apparaissait déjà intolérable. Vacances de leur amour. Aller là où il ne voulait pas. Ne pas être là où il appartenait : près d’elle, avec elle, en elle. Son amour, sa vie, sa chance.

Son cœur se mit à battre trop fort, trop vite. Il eut soudain envie de pleurer. A son âge, comme un enfant, à rebours, quand les vacances sont finies et qu’il faut rentrer. Ses yeux rivés à la pelouse si douce ; son âme sur l’arrondi des buis, posée en papillon silencieux. Il rêvait de s’envoler de là à chaque seconde. Et ne s’envolait pas.

« Les valises sont prêtes ! As-tu préparé l’auto ? » Depuis l’annonce du mariage, la voix de sa femme avait retrouvé une sorte de gaîté juvénile. Elle-même paraissait avoir rajeuni ; son regard avait retrouvé son pétillement qui l’avait séduit, il y a longtemps. Trop longtemps.

Trop tard.

« Eh bien ? Tu es prêt ? On y va ? J’ai pensé, pour les fiançailles… »

« Je ne pars pas » s’entend-il dire, comme pour lui lui-même.

Sans doute trop doucement, car il répéta aussitôt et plus fort : « Je ne pars pas ! »

Tout le jardin se tut.

Et elle : « Tu ne pars pas… ? »

« Non. Plus jamais. C’est fini. »

Elle eut une fraction de seconde d’hésitation, ne sachant si elle devait comprendre la chose ou son contraire. Mais elle vit le regard de son mari changer pour toujours.

Et tout son monde se renversa.

« Je ne pars plus avec toi, nulle part », dit-il encore.

« Je ne pars plus dîner avec toi, je ne pars plus chez des amis avec toi, je ne pars plus faire des courses avec toi, je ne pars plus en vacances avec toi. Je ne pars plus avec toi. »

C’était comme si ses jambes ne le portaient plus vers elle, l’empêchaient de continuer sa route avec elle. Il n’aurait pu faire un seul pas de plus. Son corps maintenant refusait ce que son cœur avait déjà renié depuis des mois. Son corps parlait. Et dans ce qu’il avait de plus imparable, paralysé.

« Tu ne pars plus ? Avec moi ? »

« Jamais ».

« Mais… »

Elle aurait pu s’effondrer. Ou bien hurler. Ou se précipiter sur lui. Elle demeurait sur la frange, pétrifiée, indécise encore sur l’interprétation définitive à donner de cette déclaration dont la brutalité la laissait muette ; toute l’ambigüité de la situation qu’il avait supportée depuis ces derniers mois avait été transférée chez sa femme, encore sous l’effet de la surprise, et ne voulant toujours pas comprendre ce qu’elle comprenait.

Lui, enfin, savait. Il n’irait pas plus loin.

Et son regard se porta à nouveau sur l’arrondi parfait des buis de son jardin. Et pour la première fois, il sentit leur parfum exaltant.


Laurence Pythoud Grimaldi


  • Vu : 2253

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Laurence Pythoud Grimaldi

Ecrivain, a publié deux romans ("Homme marié, je vous aime" et "La Danse du ventre"), plusieurs nouvelles (dans Supérieur Inconnu, La Presse littéraire, La Vie Littéraire, Reflets du Temps), un livre-poème, "Fièvre", illustré par Michel Haas...

Critique d'art, a été rédactrice de la revue L'Oeil, et a préfacé de nombreux catalogues d'expositions d'artistes.
"Il ne faut pas comprendre. Il faut perdre connaissance" Paul Claudel