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« Je dis nous » : un choix de proses de Giono dans la Pléiade (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 09.09.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Un roi sans divertissement et autres romans, Jean Giono, Gallimard, Coll. Bibliothèque de la Pléiade, mars 2020 1360 pages

« Je dis nous » : un choix de proses de Giono dans la Pléiade (par Matthieu Gosztola)

Vous vous souvenez du Hussard sur le toit ? « Avant qu’il crie : “Qu’avez-vous ? Pauline !” elle eut comme un reflet de petit sourire […] charmant et elle tomba, lentement, pliant les genoux, courbant la tête, les bras pendants. Comme il se précipitait à ses côtés elle ouvrit les yeux et fit manifestement effort pour parler, mais elle dégorgea un petit flot de matières blanches et grumeleuses semblables à de la pâtée de riz. Angelo arracha le bât du mulet, étendit son grand manteau sur l’herbe et y plia la jeune femme. Il essaya de lui faire boire du rhum. La nuque était déjà dure comme du bois et cependant tremblante comme des coups énormes frappés dans les profondeurs. Angelo écouta ces appels étranges auxquels tout le corps de la jeune femme répondait. Il était vide d’idées. Il eut seulement conscience que le soir tombait, qu’il était seul. […] Il tira alors le corps de la jeune femme, plus loin de la route, plus avant dans les buissons. […] Il tira les bottes de la jeune femme. Les jambes étaient déjà raides. Les mollets tremblaient. Les muscles tendus faisaient saillie dans la chair. De la bouche qui était restée emplâtrée du dégorgement de riz sortaient de petits gémissements très aigus.

Il remarqua que les lèvres se retroussaient sur les dents et que la jeune femme avait une sorte de rire cruel et même carnassier. Les joues s’étaient creusées et palpitaient. Il se mit à frictionner de toutes ses forces les pieds glacés. […] Il se dressa et prit dans le bât tous les vêtements lourds susceptibles de donner un peu de chaleur. Il trouva assez de petit bois et même une grosse souche de pin. Il alluma du feu, fit chauffer des pierres, installa une sorte de coussin sous cette tête dont il ne connaissait plus le visage et dont le poids l’étonna. Les cheveux qui coulèrent sur ses mains étaient rêches et comme travaillés par une chaleur de désert. Angelo avait placé de gros galets dans le feu. Quand ils furent très chauds, il les enveloppa dans du linge et il les plaça près du ventre de la jeune femme. Mais les pieds étaient devenus violets. Il recommença à frictionner. Il sentait le froid fuir de ses doigts et monter dans la jambe. Il souleva les jupes. Une main de glace saisit sa main. “J’aime mieux mourir”, dit Pauline. Angelo répondit il ne savait quoi. Cette voix, bien qu’étrangère, le mit dans une sorte de fureur tendre. Il se débarrassa de la main avec brutalité et arracha les lacets qui nouaient la jupe à la taille. Il déshabilla la jeune femme comme on écorche un lapin, tirant les jupons et un petit pantalon de dentelle. Il frictionna tout de suite les cuisses, mais, les sentant chaudes et douces, il retira ses mains comme d’une braise et revint aux jambes, aux genoux qui déjà étaient pris par la glace et bleuissaient. Les pieds étaient blancs comme de la neige. Il découvrit le ventre et le regarda avec attention. Il le toucha des deux mains, partout. Il était souple et chaud mais parcouru de tressaillements et de crampes. Il le voyait habité de formes bleuâtres qui nageaient et venaient frapper la surface de la peau. Les gémissements de la jeune femme jaillissaient maintenant assez forts et sous le coup de spasmes. C’était une plainte continue qui ne trahissait pas une très grande douleur, qui accompagnait le travail profond d’une sorte d’état ambigu, qui attendait, espérait même, semblait-il, un paroxysme où le cri alors devenait sauvage et comme délirant. Ces spasmes qui secouaient tout le corps se reproduisaient de minute en minute, faisant craquer et se tendre le ventre et les cuisses de Pauline chaque coup, le laissant exténué entre les mains d’Angelo après chaque attaque. Il ne cessait pas de frictionner. Il s’était débarrassé de sa veste. À chaque cri il sentait le froid reprendre avantage, monter le long de la jambe. Il s’attaqua tout de suite aux cuisses qui s’ocellaient de taches bleues. Il renouvela le petit nid de pierres brûlantes autour du ventre. Il s’aperçut brusquement qu’il faisait nuit noire, que le mulet était parti. “Je suis seul”, se dit-il. […] [I]l appela. Sa voix fit un petit bruit d’insecte. […] Il ne savait que frictionner sans arrêt. Ses mains lui en faisaient mal. Il fit des frictions à l’eau-de-vie. Il renouvelait à chaque instant les pierres chaudes. Il tira avec précaution la jeune femme le plus près possible du feu. La nuit était devenue extrêmement noire et silencieuse. […] [L]a fatigue physique le faisai[t] de plus en plus maintenant tourner les regards vers la nuit. […] Il s’étonnait, il s’effrayait même un peu du vide de la nuit. […] Il ne cessait cependant de s’activer à réchauffer sous ses mains ces aines en bordure desquelles le froid et la couleur de marbre étaient toujours au repos. Enfin, il eut toute une série de petites pensées très colorées, de lumières très vives dont quelques-unes étaient cocasses et risibles et, à bout de forces, il reposa sa joue sur ce ventre qui ne tressaillait plus que faiblement, et il s’endormit. Une douleur à l’œil le réveilla ; il vit rouge, ouvrit les yeux. C’était le jour. Il ne savait pas sur quoi de doux et de chaud sa tête reposait. Il se voyait recouvert jusqu’au menton par les pans de son manteau. Il respira fortement. Une main fraîche toucha sa joue. “C’est moi qui t’ai couvert, dit une voix. Tu avais froid” ».

Maintenant, relisez l’extrait en vous figurant qu’Angelo, c’est Giono, et que Pauline, c’est le langage. Giono, qui, ainsi qu’il l’affirme dans « Aux sources mêmes de l’espérance » (L’Eau vive), « chante le rythme mouvant et le désordre », fait en effet au langage ce qu’Angelo fait à Pauline. Ni plus. Ni moins. Il n’est que d’ouvrir ce volume de la Pléiade à n’importe quelle page pour s’en rendre compte. Ainsi le début de Pour saluer Melville : « La traduction de Moby Dick […], commencée le 16 novembre 1936 a été achevée le 10 décembre 1939. Mais, bien avant d’entreprendre ce travail, pendant cinq ou six ans au moins, ce livre a été mon compagnon étranger. Je l’emportais régulièrement avec moi dans mes courses à travers les collines. Ainsi, au moment même où souvent j’abordais ces grandes solitudes ondulées comme la mer mais immobiles, il me suffisait de m’asseoir, le dos contre le tronc d’un pin, de sortir de ma poche ce livre qui déjà clapotait pour sentir se gonfler sous moi et autour la vie multiple des mers. Combien de fois au-dessus de ma tête n’ai-je pas entendu siffler les cordages, la terre s’émouvoir sous mes pieds comme la planche d’une baleinière ; le tronc du pin gémir et se balancer contre mon dos comme un mât, lourd de voiles ventelantes ? Levant les yeux de la page, il m’a souvent semblé que Moby Dick soufflait là-bas devant, au-delà de l’écume des oliviers, dans le bouillonnement des grands chênes. Mais, à l’heure où le soir approfondit nos espaces intérieurs, cette poursuite dans laquelle Melville m’entraînait devenait plus générale en même temps que plus personnelle. Le jet imaginaire fusant au milieu des collines pouvait retomber et les eaux illusoires se retirant de mon rêve pouvaient laisser à sec les hautes terres qui me portaient. Il y a au milieu même de la paix (et par conséquent au milieu même de la guerre) de formidables combats dans lesquels on est seul engagé et dont le tumulte est silence pour le reste du monde. On n’a plus besoin d’océans terrestres et de monstres valables pour tous ; on a ses propres océans et ses monstres personnels. De terribles mutilations intérieures irriteront éternellement les hommes contre les dieux et la chasse qu’ils font à la gloire divine ne se fait jamais à mains nues. Quoi qu’on dise. Quand le soir me laissait seul je comprenais mieux l’âme de ce héros pourpre qui commande tout le livre. Il marchait avec moi sur les chemins du retour ; je n’avais toujours que quelques pas à faire pour le rejoindre et dès la nuit noire tombée, au fond des ténèbres, le devenir. Comme si d’un pas plus long je l’avais atteint et que je sois entré dans sa peau, mon corps se couvrant aussitôt de son corps comme d’un grand manteau ; portant son cœur à la place du mien, traînant lourdement moi aussi mes blessures sur les remous d’une énorme bête de l’abîme. / L’homme a toujours le désir de quelque monstrueux objet. Et sa vie n’a de valeur que s’il la soumet entièrement à cette poursuite. Souvent, il n’a besoin ni d’apparat ni d’appareil ; il semble être sagement enfermé dans le travail de son jardin, mais depuis longtemps il a intérieurement appareillé pour la dangereuse croisière de ses rêves. Nul ne sait qu’il est parti ; il semble d’ailleurs être là ; mais il est loin, il hante des mers interdites. Ce regard qu’il a eu tout à l’heure, que vous avez vu, qui manifestement ne pouvait servir à rien dans ce monde-ci, traversant la matière des choses sans s’arrêter, c’est qu’il partait d’une vigie de grande hune et qu’il était fait pour scruter des espaces extraordinaires. Tel est le secret des vies qui parfois semblent nous être familières ; souvent le secret de notre propre vie. Le monde n’en connaît jamais rien parfois que la fin : l’épouvantable blancheur d’un naufrage inexplicable qui fleurit soudain le ciel de giclements et d’écume ».

Dans son admirable préface, Denis Labouret a raison d’affirmer que « [l]’usage extrêmement riche et varié que Giono fait de la métaphore dans son œuvre peut s’interpréter […] comme la recherche toujours renouvelée d’un moyen d’expression capable de relier entre eux les êtres, les éléments et les règnes qui composent ce monde, par-delà toutes les frontières qui les séparent ». Il faut le redire : relier entre eux les êtres, les éléments et les règnes qui composent ce monde, par-delà toutes les frontières qui les séparent. En somme : faire advenir le nous. Mais attention, il faut préciser ce que signifie ce « nous », ainsi que le fait – magnifiquement – Marielle Macé dans Nos cabanes. Car « “nous” ne désigne pas une addition de sujets (“je” plus “je” plus “je”…) mais un sujet collectif, dilaté autour de moi qui parle : moi et du non-moi, en partie indéfini, potentiellement illimité, moi et tout ce à quoi je peux ou veux bien me relier. Benveniste le disait, et c’était une surprise : “nous” n’est pas le pluriel de “je”, un pluriel dénombrable découpé dans le plus grand ensemble de “tous”. Non, ce n’est pas comme ça que le pronom se construit. “Nous” est le résultat d’un “je” qui s’est ouvert (ouvert à ce qu’il n’est pas), qui s’est dilaté, déposé au-dehors, élargi. “Nous” ne signifie pas : les miens, tous ceux qui sont pareils que moi ; mais : tous ceux qui pourront être le “je” de ce “nous”, l’endosser, le reprendre à leur compte, en éprouver la force. Il ne s’agit pas avec “nous” de dire qui je suis, de me déclarer ; il ne s’agit même pas de dire comme qui je suis ; mais ce que nous pourrons faire si nous nous nouons. “Nous” ne saurait ouvrir à la question de l’identité (en es-tu ?), mais à la tâche infinie qui consiste à faire et défaire des collectifs (oui, aussi défaire), des pluriels suffisamment soudés pour qu’ils puissent s’énoncer. (Peut-être “nous” est-il alors quelque chose comme le pluriel de “seul” : il ne se fait pas à partir de nos “je”, affirmés ou vacillants, mais à partir de nos solitudes ; il les met en commun, c’est-à-dire qu’il les rassemble, les surmonte en les rassemblant, et à certains égards les maintient. Nous faisons et défaisons des collectifs avec ces solitudes et non pas malgré elles. Nous ne nouons rien d’autre, et c’est déjà tellement, que notre égal tremblement, nos égales potentialités.) ». Et Marielle Macé d’énumérer des impératifs : « Prendre soin de ce qui se murmure, de ce qui se tente, de ce qui pourrait venir et qui vient déjà : l’écouter venir, le laisser pousser, le soutenir. Imaginer ce qui est, imaginer à même ce qui est. Partir de ce qui est là, en faire cas, l’élargir et le laisser rêver. Cela se passe à même l’existant, c’est-à-dire dès à présent dans la perception, l’attention et la considération : une certaine façon de guetter ce qui veut apparaître, là où des vies et des formes de vie s’essaient, tentent des sorties hors de la situation qui leur est faite ; et une certaine façon d’augmenter ces poussées, de soutenir les liens en voie de constitution, de prendre soin des idées de vie qui se phrasent, parfois de façon très ténue, comme autant de petites utopies quotidiennes : oui, on pourrait vivre aussi comme ça ».

« [V]ivre […] comme ça », pour Giono, c’est planter des arbres. Cette activité, du fait de la dépense d’énergie qu’elle implique, ne peut que rendre le corps heureux, si l’on se remémore le récit de Georges Navel intitulé Travaux : « Il n’est pas de terrassier qui ne se réjouisse de son lancer de pelle. De la répétition du même effort naît un rythme, une cadence où le corps trouve sa plénitude […]. [S]i la terre est bonne, glisse bien, chante sur la pelle, il y a au moins une heure dans la journée où le corps est heureux ». Planter n’importe quel arbre ? Non : planter des chênes. Cette activité n’est la propriété de personne, étant le fait de tous : il n’est que de faire appel à sa volonté. En 1962, à un correspondant affirmant que planter des arbres est un loisir de riches (cf. Bulletin de l’Association des amis de Jean Giono, n°5, printemps-été 1975), Giono répliqua : « Bien entendu, nous n’avions pas de terre, pas de sous pour acheter des arbres à planter, et nous plantions joyeusement des arbres. Je dis nous, car j’avais six à sept ans et j’accompagnais mon père dans ses promenades. Il portait dans sa poche un petit sac qui contenait des glands. Les glands sont gratuits sous les chênes. Il avait une canne à bout ferré ; on peut dire qu’elles sont gratuites aussi, il y en a dans toutes les familles. Le reste était une affaire de jarrets. À certains endroits des collines, sur quelques replats, devant une belle vue, dans des vallons, près des fontaines, le long d’un sentier, mon père faisait un trou avec sa canne et enterrait un gland, ou deux, ou trois, ou cinq, ou plus, disposés en bosquets, en carrés ou en quinconces. C’était une joie sans égale : joie de le faire, joie d’imaginer la suite que la nature allait donner à ces gestes simples. Tout en continuant ces sortes de plantations nouvelles, nous allions visiter celles des années précédentes. Les glands plantés dans ces conditions donnent naissance à des chênes une fois sur dix ; c’est une belle proportion. Quels cris quand nous découvrions un de nos sujets bien robuste ! De quels soins nous l’entourions, grillages pour le protéger de la dent des lapins et des chèvres, petites goulées d’eau qu’on apportait dans une bouteille pendant la saison sèche ».

C’est parce que planter des chênes est une activité qui remonte à l’enfance, que ce geste dérisoire (confié à l’incertitude des années nombreuses, car l’efflorescence appartient au temps long), ce geste magnifique (quoi de plus majestueux, de plus pérenne qu’un chêne ?), plonge ses racines dans toute l’œuvre de Giono. Dans Que ma joie demeure, Bobi propose à Jourdan de planter des amandiers rouges et des haies d’aubépine, puis l’interroge : « Tu n’as jamais planté de chênes ? ». Dans Les Vraies Richesses, Giono, évoquant les « gestes premiers », invariablement faits « par un homme seul, ou une femme », en énumère trois, et le dernier, l’essentiel, le plus longuement décrit, est « le geste machinal de s’en aller à l’automne dans les hautes collines molles de pluie comme à la promenade, et puis à tous les endroits de terre tendre, on jette un gland et on l’enfonce d’un coup de talon, et ça fera un chêne dans deux cents ans et parfois dans une après-midi on jette comme ça sur la terre cinq cents glands sur les collines, dans les vallons, tout le long de la route qu’on fait à travers la terre communale (sans propriétaire, mais qui appartient à tous) ». Dans Le Hussard sur le toit, Angelo se demande s’il est « plus patriote que le berger lombard, qui se distrait en plantant des glands du bout de son bâton, pendant qu’il garde les moutons sur les plateaux déserts ».

Il était logique que ces seules évocations de Giono, ces seuls coups de vent déplaçant les nuages des œuvres romanesques et donnant à leurs ciels leur géométrie, se transforment en un entier récit, celui-ci serait-il bref. Il s’agit bien sûr – vous l’avez deviné – de L’Homme qui plantait des arbres. Ce récit est né d’une commande faite durant le mois de février 1953 par The Reader’s Digest, pour sa série « The Most Unforgettable Character I’ve Met » (« Le personnage le plus extraordinaire que j’aie rencontré »). Ici, le témoignage d’Aline Giono est essentiel : « Mon père aimait beaucoup les commandes. Il n’était jamais si heureux que lorsqu’on lui demandait d’écrire tant de pages sur tel sujet, et sa satisfaction était à son comble si l’on précisait le nombre de signes. […] Quelques semaines passèrent, et un beau jour mon père descendit de son bureau, traversa la salle à manger où je travaillais et alla trouver ma mère dans sa cuisine. Son visage reflétait la stupéfaction. Il venait de recevoir une deuxième lettre du Reader’s Digest, d’un ton bien différent de la première : on y traitait mon père d’imposteur et, dans un mouvement de vertueuse indignation, on lui renvoyait son texte en précisant qu’on ne pouvait pas le publier. Il s’était passé la chose suivante : le Reader’s Digest, revue sérieuse, soumettait les textes envoyés à une véritable petite enquête. […] Évidemment, les enquêteurs avaient fait chou blanc. Pas d’Elzéard à Banon, pas de forêt enchantée à Vergons (Var) [en fait dans les Alpes de Haute-Provence], bref une imposture manifeste. D’où cette réaction outragée. Mon père trouvait la situation cocasse, mais ce qui dominait en lui à l’époque, je me le rappelle fort bien, c’est la surprise qu’il puisse exister des gens assez sots pour demander à un écrivain, donc inventeur professionnel, quel était le personnage le plus extraordinaire qu’il ait rencontré, et pour ne pas comprendre que ce personnage était forcément sorti de son imagination ».

Lorsque le récit, enfin, paraîtra, pareil intérêt pour la façon, toujours problématique, que peut avoir le réel (mais qu’est le réel ?) de se marier avec un récit, d’épouser ses inflexions, pareil intérêt animera les lecteurs, comme en témoigne la réponse formulée par Giono, suite à la volonté de la Conservation des eaux et forêts des Basses-Alpes de savoir si son texte correspondait à une quelconque réalité : « Cher Monsieur, / Navré de vous décevoir, mais Elzéard Bouffier est un personnage inventé. Le but était de faire aimer l’arbre ou plus exactement faire aimer à planter des arbres (ce qui est depuis toujours une de mes idées les plus chères). Or, si j’en juge par le résultat, le but a été atteint par ce personnage imaginaire. Le texte que vous avez lu dans Trees and Life a été traduit en danois, finlandais, suédois, norvégien, anglais, allemand, russe, tchécoslovaque, hongrois, espagnol, italien, yiddish, polonais. J’ai donné mes droits gratuitement pour toutes les reproductions. Un Américain est venu me voir dernièrement pour me demander l’autorisation de faire tirer ce texte à 100.000 exemplaires pour les répandre gratuitement en Amérique (ce que j’ai bien entendu accepté). L’université de Zagreb en fait une traduction en yougoslave. C’est un de mes textes dont je suis le plus fier. Il ne me rapporte pas un centime et c’est pourquoi il accomplit ce pour quoi il a été écrit. J’aimerais vous rencontrer, s’il vous est possible, pour parler précisément de l’utilisation pratique de ce texte. Je crois qu’il est temps qu’on fasse une “politique de l’arbre”, bien que le mot politique me semble bien mal adapté. / Très cordialement ».

Soit le fragment d’Héraclite : « Ethos anthrôpô daimôn ». Le philosophe et poète Michel Deguy, dans ses Écologiques, attentif aux « modes vernaculaires de l’exister millénaire », ose cette traduction : « Le séjour de l’homme c’est son génie ». Et Peter Sloterdijk d’asséner dans « Précis d’anthropotechnique » (vérité que l’homme s’évertue à oublier, à chaque instant) : « Pour tout organisme, son environnement est sa transcendance ». Qui mieux que Giono l’a signifié ? Et à mille lieues de toute théorisation. L’Homme qui plantait des arbres (qui sera bellement mis en traits et en couleurs par Frédéric Back, en 1987, pour Radio-Canada) est une histoire. Des histoires, autrement dit des fictions narratives, c’est bien de cela, en définitive, qu’il s’agit avec l’ensemble des œuvres rassemblées dans l’édition dont nous rendons compte aujourd’hui, l’étiquette de « roman » paraissant à certains égards discutable (Un roi sans divertissement et autres romans est le titre de ce volume de la Pléiade), – Pour saluer Melville étant une forme de préface romancée, Faust au village et L’Homme qui plantait des arbres se présentant comme des nouvelles (quand bien même l’auteur délaissait ce terme), et Giono voyait dans Colline « un poème en prose démesuré », ainsi qu’il le confia à Luce Ricatte. Ce que montre parfaitement L’Homme qui plantait des arbres – et plus largement l’œuvre complète, et ce présent volume de la Pléiade, qui, en un choix pertinent, parvient à en conserver la substantifique moelle –, c’est la pertinence d’une remarque de Karen Blixen : « On a raconté des histoires depuis que le langage existe et sans histoires, l’espèce humaine aurait péri comme elle aurait péri sans eau ».

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com