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James Joyce fuit…, Catherine Gil Alcala (2ème critique)

Ecrit par Marie du Crest 01.06.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Théâtre

James Joyce Fuit… Lorsqu’un Homme Sait Tout à Coup Quelque Chose, suivi de Les Bavardages sur La Muraille de Chine, Editions La Maison Brûlée 2015, 107 pages, 13 €

Ecrivain(s): Catherine Gil Alcala

James Joyce fuit…, Catherine Gil Alcala (2ème critique)

 

« Volume blanc »


La bibliographie de Catherine Gil Alcala s’organise selon une appartenance à un genre littéraire préétabli : théâtre, nouvelles, et poésie, mais également selon des œuvres à la marge du théâtre et de la poésie qu’elle nomme « Théâtre Poésie, notée en italiques » comme Zoartoïste, Maelstrom excrémentiel et le volume blanc qui sera l’objet de notre propos. L’histoire de la littérature française nous apprend que le théâtre durant de longues périodes s’est écrit en prose (comédie) ou en vers (comédie et tragédie), que le poème dramatique y a tenu une place de choix et que nombre d’auteurs contemporains s’inscrivent aussi dans une vraie poétique. L’éditeur parle, au sujet des textes proposés dans le volume, « d’écritures soit jouées soit ayant fait l’objet de performances ». Ces indications montrent bien que Catherine Gil Alcala ne veut pas dans ses deux textes véritablement choisir le camp du théâtre en excluant le chant poétique et que l’enjeu tient dans l’acte d’écrire.

La première chose qui frappe le lecteur des deux œuvres, c’est l’importance des formes mises en œuvre et leur multiplicité. La matière textuelle s’affirme d’abord comme refus d’un tissu lisse et unique du langage et ce au profit du fragment qu’il s’apparente à un verset, à une « mise en pièces » au sens de destruction. Primauté de la liste comme dans la Bible. L’idée d’un continuum s’épuise laissant place à des répliques, à des élans poétiques détachés de celui qui les précède ou les suit. L’usage fréquent de points de suspension fonctionne à la fois comme continuité impossible et comme rupture. L’architecture générale elle aussi répond à cette esthétique de la cassure (sens et forme) : les œuvres sont organisées en « scènes » ou en « bavardages » numérotés et désignés par un titre plus ou moins long. Pourtant il y a dans les textes de Catherine Gil Alcala la tentation de la totalité, de l’épuisement de l’énumération, d’une recherche effrénée du pouvoir-dire comme en témoignent ses listes des personnages exubérantes rassemblant auteurs, mythologies antiques, panthéon personnel, extravagances linguistiques (l’hypomane dépensièreprincesse éternueuse dans un donjon d’uranium…), références et clins d’œil divers de Monsieur Lustucru à infante défunte par exemple, souvenirs de cinéma avec la Lulu de Pabst et géographies mentales (homosexuelle macédoniennehermogénien mozambicain). Le langage lui-même se donne non pas comme logos, ordre du monde, mais au contraire comme désordre absolu : il est tantôt « bavardage sidéré », « parlotes émerveillées », divagations, commérages, tantôt dialogue paradoxal de cinéma muet. Tout est refus de la continuité et donc refus, anéantissement du récit de la fabula. De quoi s’agit-il ? De quoi est-il question ici ? demeure une aporie.

La dernière scène de James Joyce Fuit… apparaît d’ailleurs comme un art poétique, posant ses propres préceptes, p.55 :

La multitude des paroles s’est mise à claironner, à gronder, à chuchoter, à hurler, à caresser la glotte, à glouglouter, à éructer, à haïr, à aimer, à s’émerveiller, à proférer des obscénités, à poétiser…

Les maîtres de Catherine Gil Alcala sont entre autres Michaux, Rimbaud, Artaud. Des poètes et un poète/homme de théâtre justement. Le théâtre, en vérité, dans les deux textes, est affaire de dire, d’adresse à quelqu’un, de « conversation » comme le révèle notamment l’entretien entre les auteurs (Homère, Michaux, H. Melville, Henry Miller…) dans le premier, ou les échanges entre Humpty Dumpty et Buck Mulligan dans le second. Lui et Louise dialoguent, l’inspecteur qui empeste le pectoral comme dans toute trame policière pose des questions lors de sa pseudo-enquête. James Joyce monologue et la sourde muette parle. La parole de théâtre est capable de franchir les portes de l’au-delà : des hommes morts, la concierge et la reine Rouge, réincarnent Louise, et le chœur polyphonique des voix intérieures, quant à lui, se fait entendre.

Ce qui toutefois donne chair à la voix et au théâtre, c’est l’actrice « extraordinaire », l’éternelle Lulu projetée sur l’écran de cinéma, surface hallucinatoire tout comme le plateau, la scène d’un théâtre qui ne représente pas mais vocifère le monde, celui de l’auteure.

 

Marie Du Crest

 

On peut retrouver sur le site www.editionslamaisonbrûlée.fr des éléments complémentaires. En outre plusieurs vidéos en ligne sont disponibles notamment sur Daily motion. On se reportera également à une chronique de Didier Ayres consacrée à Zoartoïste dans la Cause Littéraire.

On peut aussi lire l’article de Murielle Compère-Demarcy sur la même œuvre : http://www.lacauselitteraire.fr/james-joyce-fuit-catherine-gil-alacala

 

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A propos de l'écrivain

Catherine Gil Alcala

 

Catherine Gil Alcala a longtemps navigué entre plusieurs disciplines, la poésie, le théâtre, la performance, la musique, les arts plastiques… Expérimenter en toute liberté pour traduire le langage de l’inconscient, des rêves, de la folie… qui sont ses obsessions, ses thèmes de prédilection.
Depuis quelques années, elle privilégie l’écriture, plusieurs de ses textes ont été joués au théâtre ou ont fait l’objet de performances musicalo-poétiques.

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.