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J’aurais dû prendre des photos, Yves Artufel

Ecrit par Samuel Dudouit 25.03.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Gros Textes

J’aurais dû prendre des photos, 2012, 70 pages, 6 €

Ecrivain(s): Yves Artufel Edition: Gros Textes

J’aurais dû prendre des photos, Yves Artufel

 

Yves Artufel est un grand mélancolique et comme tout grand mélancolique, il cache cela sous un humour un peu désabusé et beaucoup de dérision. Mais il ne faut pas s’y fier, ce qui est en jeu dans son écriture n’est en rien dérisoire et s’il évite l’esprit de sérieux, ce n’est jamais pour tomber dans le n’importe quoi.

La mélancolie est la musique que font le temps et la présence quand, décidément, ils se loupent. Pour la présence, citons simplement :

« Je n’ai jamais été pleinement

là où je suis

Je me rends compte de ça ce soir

Je vois bien que

personne n’en a rien à foutre

En fait ce n’est con que pour moi » (p.7).

Le temps d’Yves Artufel alterne donc entre le passé et le futur, mais un futur déceptif qui, d’une certaine façon, se joue déjà au passé. En fait, presque tous ses poèmes pourraient être écrits au futur antérieur. Le poète ne cesse de s’imaginer le « plus tard » sur un mode défait, abandonné. La vie est une longue (encore que – mais la sensation du temps lui donne cependant une certaine profondeur) décrépitude, faite de grands ratés, de gros loupés, d’innombrables impossibilités (« A côté de mon pain quotidien / qui jusqu’à présent m’a été accordé, / je peux aussi goûter / mes foirades quotidiennes » p.4-5), au milieu desquels de petits instants de grâce toute simple attendent d’être aperçus juste avant de disparaître. Et de cela, Yves Artufel ne se plaint pas. Sa poésie n’est pas une plainte mais bien une revendication (décalée, évidemment) d’appartenance :

« On est du côté des entrepôts déserts

avec sur la devanture

un écriteau marqué “à vendre”

mais qui ne se vendront jamais,

on est du côté des sentiers abandonnés.

Faut le savoir » (p.12).

Le poème s’écrit comme une longue promenade remplie de souvenirs, ou comme des trajets sous la pluie sur l’autoroute. Il est à la fois moyen de transport et « chanson des disparus ».

« je parle fleuve

et d’un pont très vieux sur la Loire

je parle crépuscule

la table est mise

les grillons chantent

dans des semences d’étincelles

qui font une écharpe de nos dimanches

je parle écharpe

toujours un peu celle de Fanon

toujours au cou d’une absence

histoire de faire marcher le poème

qui connaît bien la chanson des disparus » (p.36)

Chez lui, si le poème est toujours plus ou moins au futur antérieur, la présence, elle, est souvent au conditionnel et le temps est déjà loin où les matins étaient encore ouverts comme l’éventail infini du possible et tout près de toucher à une éternité qui ne dit pas son nom. Aussi, sa poésie est celle d’un deuil généralisé, le deuil de toute enfance qui serait encore possible en soi mais qu’on retrouve à l’extérieur, dans d’autres êtres, dans la nature, les animaux, les choses et dont le poème garde encore un temps la chaleur : « Voici quelques gouttes de temps encore chaudes mais plus pour longtemps dans une bassine rouge » dit le titre d’un poème. Un temps seulement, car :

« tu sais mon capitaine

le temps me fait encore

le coup de l’aéroglisseur

je vais semer ces échantillons de vie

dans le tiroir d’éternelles ritournelles

qui chantent à tue-tête

des moitiés d’absence

j’écouterai quelque temps

ces traces se dissoudre dans l’air

où décidément rien ne germe

où je remplis obstinément le panier troué

des restes de tout ça » (p.44)

Mes phrases sont bien évidemment beaucoup trop contournées pour parler de sa poésie, elles empruntent des mots qu’on ne trouve pas dans ses vers où tout est en même temps très simple et touche immédiatement la peau et la mémoire là où ça fait quelque chose.

Sa poésie ne paie peut-être pas de mine (ça reste à définir tout ça), mais ça ne change rien : Pour moi Yves Artufel est un excellent poète, capable de s’effacer juste ce qu’il faut pour laisser passer les sensations dans le courant de ses mots, donner à sentir ce qui ne peut qu’échapper lorsqu’un être tente d’être présent à un autre.

« L’attente éclose, la vie en creux,

la fumée qui monte dans le ciel d’hiver,

il faudrait écrire ça à quelqu’un » (p.64)

 

Samuel Dudouit

 


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A propos de l'écrivain

Yves Artufel

 

Yves Artufel, né en 1959, instituteur pendant 25 ans dans les Hautes-Alpes où il réside depuis toujours, a créé la revue et les éditions Gros Textes en 1991. Plus de 400 ouvrages ont été publiés sous cette enseigne. Il est l’auteur de trois ouvrages : Mes amours déboussolées (2000), Ma vie en rose (2006) et J’aurais dû prendre des photos (2012), ainsi que d’un polder dans la revue Décharge, Il faut repeindre le moteur. Il a également publié en revue dans les années 90. Depuis 2010, il est éditeur à plein temps et bouquiniste. Quand il ne s’occupe pas de livres, il jardine ou promène son chien.

 

A propos du rédacteur

Samuel Dudouit

 

Né en 1968. Fait du vélo d’appartement en écrivant des poèmes et déraille régulièrement à la recherche du « Perpetual-Motion Food » car il n’est pas André Marcueil (tant pis). Co-anime avec Sanda Voïca la revue numérique Paysages écrits.

https://sites.google.com/site/revuepaysagesecrits/

Par ailleurs attend d’être moins con.

http://samueldudouit.blogspot.fr/