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J’ai couru vers le Nil, Alaa El Aswany (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 10.07.19 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays arabes, Roman

J’ai couru vers le Nil, septembre 2018, trad. Gilles Gauthier, 432 pages, 23 €

Ecrivain(s): Alaa El Aswany Edition: Actes Sud

J’ai couru vers le Nil, Alaa El Aswany (par Tawfiq Belfadel)

 

L’Egypte des faux-semblants

Le roman est labyrinthique et se présente comme un ensemble de petits romans avec des intrigues diverses et de nombreux personnages. Tout se passe au Caire et ses environs en 2011, année de la révolution contre Moubarak et le système politique.

« La place Tahrir était devenue une petite république indépendante, la première terre égyptienne libérée de la dictature » (p.200).

Il y a d’abord le général Alouani, haut grade de la Sécurité qui donne souvent l’ordre de torturer et de tuer. Sa fille Dania, future médecin, choisit la révolution aux cotés de son ami pauvre Khaled et défie ainsi son père Alouani qui est contre la révolution.

Il y a ensuite Mazen, un ingénieur dans une cimenterie ravagée par la corruption. Il s’engage dans la révolution en compagnie de son amoureuse Asma qui, elle aussi, défie son père qui est contre la révolution.

En plus, il y a Achraf, un riche copte qui choisit la révolution parmi les jeunes. Ce choix annonce la rupture avec son épouse qui est contre la révolution.

Il y a aussi le prédicateur cheikh Chamel qui attire des millions d’Egyptiens par ses fatwas et ses prêches. Contre la révolution, il soutient le pouvoir et l’aide à réussir la contre-révolution en déclarant que la révolte des Egyptiens n’est qu’un complot occidental.

Par ailleurs, il y a Nourhane, une journaliste TV qui multiplie les mariages pour réaliser ses intérêts matériels. Comme Chamel, elle aide le pouvoir à installer la contre-révolution.

Enfin, il existe d’autres personnages partagés entre révolution ou contre-révolution. Quels destins auront-ils ces jeunes de la révolution dans une Egypte pleine de faux-semblants et d’hypocrisies ?

Alaa El Aswany déconstruit les stéréotypes classiques faisant de l’Egypte un paradis. Il peint une Egypte faite de faux-semblants et d’hypocrisies. Le général Alouani semble un pieux et sérieux pratiquant musulman, mais ordonne de torturer et de tuer. La journaliste Nourhane semble une sérieuse femme voilée mais arnaque ses maris pour défendre ses intérêts… Autrement dit, l’auteur peint le thème de l’Egypte mensongère à travers divers sous-thèmes comme l’hypocrisie, le mensonge, la corruption, la dictature.

Voici un court extrait qui illustre les choix thématiques du romancier :

« Les Égyptiens vivent dans “une république comme si”. Ils vivent au milieu d’un ensemble de mensonges qui tiennent lieu de réalité. Ils pratiquent la religion d’une façon rituelle et semblent pieux alors qu’en vérité ils sont complètement corrompus. Tout en Egypte est “comme si” c’était vrai, alors que ce n’est que mensonge sur mensonge, à commencer par le président de la République qui gouverne grâce à des élections frauduleuses, mais que le peuple complimente pour sa victoire (…). En Egypte tout est mensonge, en dehors de la révolution. La révolution seule était la vérité. C’était pour cela qu’ils la détestaient, parce qu’elle dévoilait leur corruption et leur hypocrisie » (pp.421.422).

Comme dans ses précédents romans, l’auteur utilise un mécanisme double : la simplicité profonde. Avec une langue limpide, l’auteur raconte des scènes et des faits qui paraissent ordinaires, mais qui grâce à une lecture avertie miroitent des réalités profondes et subversives. En somme, son écriture est constituée de deux couches : une simple et une autre profonde. Le romancier s’est largement inspiré de la réalité égyptienne en insérant même des témoignages de manifestants. Certains extraits ressemblent plutôt à des chroniques vu que le romancier est aussi chroniqueur. En d’autres termes, Alaa mêle divers types et mécanismes narratologiques : l’épistolaire, le polar, la chronique… Le roman est un ensemble cohérent de nombreuses unités disparates.

Le roman se compose de plusieurs chapitres. La narration se balance de narrateurs-personnages au narrateur-omniscient. Ce mécanisme renforce l’intrigue et attire l’attention du lecteur.

Enfin, à travers une fiction nourrie de vérités, Alaa El Aswany rend hommage aux gens de la révolution, la seule vérité égyptienne. Il fustige aussi ceux qui ont transformé l’Egypte en République de « Comme si ». Une plume audacieuse, un roman poignant.

 

Tawfiq Belfadel

 

Note : Alaa El Aswany est poursuivi en justice en Egypte à cause de ce roman et de ses chroniques. Lire l’article ici :

http://www.lacauselitteraire.fr/alaa-el-aswany-et-le-crime-de-la-litterature-par-tawfiq-belfadel).

 

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A propos de l'écrivain

Alaa El Aswany

 

Alaa El Aswany est né en 1957 dans la vallée du Nil. Il a exercé le métier de dentiste tout en menant en parallèle une carrière de chroniqueur et de romancier. Ses romans sont traduits en français et publiés chez Actes Sud. Automobile Club d’Egypte est son dernier opus, paru en 2014.

A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.