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Introduction à La Recherche du temps perdu, Bernard de Fallois, par Fabrice del Dingo

Ecrit par Fabrice del Dingo le 16.10.18 dans La Une CED, En Vitrine, Les Chroniques, Les Livres

Introduction à La Recherche du temps perdu, Bernard de Fallois, Editions de Fallois, août 2018, 320 pages, 18 €

Introduction à La Recherche du temps perdu, Bernard de Fallois, par Fabrice del Dingo

Nul ne connaissait mieux l’œuvre de Proust que Bernard de Fallois. Son Introduction à La Recherche du temps perdu en est la meilleure preuve. Il parle de cette somme romanesque d’une manière passionnée, magistrale et limpide, parvenant à rendre simple et concis ce qui ne l’est pas toujours. Et, surtout, il donne furieusement envie de déguster, ou de relire, les sept volumes qui la composent.

L’auteur évacue en quelques pages la biographie de Proust ; rien ne sert de connaître la vie d’un écrivain pour apprécier et comprendre son œuvre car « les vrais livres sont les enfants du silence et de la nuit » et « l’homme qui écrit, peint ou compose n’est pas celui qui dîne en ville, bavarde avec des amis, leur envoie des lettres ou leur fait des confidences ».

Du côté de chez Swann reçut un accueil tiède et décontenança ses lecteurs. Ce premier volume comporte pourtant le volet le plus célèbre de La Recherche, Un amour de Swann, « un Proust en réduction, un Proust pour ceux qui n’ont pas le temps de lire Proust. (…). Nous rions de Mme Verdurin et de ses fidèles, nous souffrons avec ce pauvre Swann, nous sourions de sa naïveté en le voyant souffrir pour Odette car il est le seul à ne pas avoir compris qu’elle était une demi-mondaine ».

A l’ombre des jeunes filles en fleurs apporta la célébrité à Marcel Proust qui obtint le prix Goncourt. C’est « le livre d’un homme que la vie a fait beaucoup souffrir » mais pas d’un homme qui la hait. C’est la même histoire que celle de Swann mais avec les rôles inversés. Swann, homme mûr et séducteur aguerri se comporte comme un enfant avec Odette et ne guérit de sa douloureuse maladie qu’à son insu, sous l’effet du temps qui passe et lui apporte l’oubli. Le narrateur, encore enfant, se comporte en adulte et suicide en lui l’amoureux de Gilberte et « à sa grande surprise n’est recherché par elle, ne fait l’objet de ses attentions, ne devient son ami qu’à partir du moment où elle lui est devenu indifférente ».

Bernard de Fallois voit dans Le côté de Guermantes « une peinture sans ménagement de la société mondaine » et l’occasion pour Proust « de nous donner une grande leçon de relativisme et une étourdissante démonstration de son talent comique ».

Car le dieu qui règne sur cette société s’appelle le snobisme, qui est un dieu tout puissant mais caché. Comme le dit la duchesse de Guermantes, grande prêtresse du salon à la mode, la première fois qu’elle rencontre le narrateur : « vous n’aimez pas le monde, comme je vous comprends, c’est assommant ». De Fallois précise : « on reconnaît un snob à ce qu’il déteste les snobs et n’a pas de mots trop durs pour condamner le snobisme des autres ». Et encore « ce que Proust excelle à mettre en scène (…) c’est la bêtise des gens intelligents ».

Nul ne s’en sort à son avantage : les domestiques ne sont pas moins snobs que leurs maîtres et les Verdurin, bourgeois, sont aussi cruels que les Guermantes, nobles. « Personne n’échappe à l’ironie mordante de Proust – personne, même pas lui ».

Après la comédie, Proust s’attaque « à la plus célèbre des sociétés secrètes, la plus secrète aussi, car jusqu’à Proust aucun explorateur n’avait osé la visiter ». Sodome et Gomorrhe est un voyage à l’intérieur de cette peuplade inconnue, réprouvée, maudite mais toujours vivace, que la Grèce antique appelait des « pédérastes », le Moyen-Age des « bougres », la Renaissance des « sodomites », le dix-neuvième des « invertis » et « notre époque qui préfère les termes scientifiques, des homosexuels ».

Certains, Gide notamment, ont reproché à Proust d’avoir fait de son narrateur un homme qui n’aime pas les garçons, pour donner le change. Bernard de Fallois juge absurde l’idée qu’il ait voulu préserver sa réputation. Mais il voulait juste que son lecteur puisse s’identifier à lui. « Il n’éprouvait ni honte ni fierté à être ce qu’il était ». Il nous dit tout « de l’homosexualité – tout, jusqu’aux perversions » et décrit sans complaisance Charlus au sommet de la gloire « régnant sur les milieux aristocratiques qui l’admirent et qui le redoutent » puis sa déchéance, tel un Don Quichotte « prêt à prendre un conducteur d’autobus pour Dulcinée » et berné par Morel comme son ami Swann l’avait été par Odette.

Le lien avec le volume suivant s’appelle Alfred Agostinelli. Ce jeune protégé de Proust qui l’hébergea quelque temps avec sa femme meurt dans un accident d’aéroplane. Il est probablement l’inspirateur du personnage d’Albertine qui apparaît dans La Prisonnière. Mais Proust n’a pas attendu Agostinelli pour découvrir la jalousie. Elle est déjà pour lui « l’expérience fondamentale, l’essence même de l’amour avec lequel elle se confond ». Albertine est pour le narrateur l’équivalent d’Odette pour Swann, à la fois le plus grand amour de sa vie et un enfer.

Un enfer pour tous les deux. Pour le narrateur car il pense qu’Albertine le trompe avec Melle Vinteuil (la fille du compositeur) et pour Albertine car elle n’a pas le droit de sortir seule et doit téléphoner pour dire où elle se trouve et quand elle rentrera.

Tout est bizarre dans le spectacle étrange que constitue La Prisonnière, souligne Bernard de Fallois, « l’aventure, les sentiments, les personnages. Cette passion folle et chaste à la fois, cette fiancée soumise et insaisissable, ce geôlier qui exerce sur elle une surveillance de tous les instants, (…) mais n’hésite pas, dès qu’elle est partie, à regarder par la fenêtre les petites blanchisseuses qui passent ».

Proust, conclut-il, « nous présente un miroir de sorcières. Nous nous penchons dessus, croyant y voir des monstres : et c’est nous-mêmes que nous voyons ».

Albertine disparue, le sixième volume de la Recherche, est pour Bernard de Fallois l’histoire d’une triple disparition. Épuisé par ses efforts pour guérir de sa jalousie, le narrateur a décidé de renvoyer Albertine. Mais elle a pris les devants et s’est enfuie juste avant qu’il ait eu le temps de lui annoncer sa décision. Et alors qu’il attendait un soulagement de son départ, il n’en souffre que davantage.

Le deuxième disparition trouve sa place quand, après avoir multiplié les manœuvres pour la faire revenir et qu’il s’imagine arrivé à ses fins, le narrateur apprend la mort d’Albertine dans une chute de cheval.

« Obsédant et douloureux au début », le souvenir d’Albertine s’éloigne insensiblement et, à la fin du roman « il n’est plus question d’Albertine, ni du souvenir d’Albertine, ni de la souffrance ». Elle a disparu pour la troisième fois.

« Le héros de La Prisonnière cherche désespérément à cesser de souffrir ». A l’inverse « le héros d’Albertine disparue cherche désespérément à continuer à souffrir. Cette souffrance c’est son amour même. (…) Mais ses efforts sont tout aussi vains ».

Albertine disparue est un tour de force. Proust a réussi à peindre l’oubli, « c’est-à-dire le contraire d’une réalité, une absence progressive, une décoloration, un vide ».

« Arrivé au terme de son récit, l’auteur lève le masque et nous avoue que le narrateur, c’était lui, et que le livre qu’il va se mettre à écrire au moment où il prend congé de nous, c’est celui que nous venons de lire. La fin est un commencement ». C’est en ces termes que de Fallois évoque Le Temps retrouvé.

Proust y transpose sa vie comme il avait transposé ses amours pour que ses lecteurs puissent s’identifier à son héros et « il en fait celle d’un jeune homme ingénu, paresseux, dilettante », dans laquelle il suppose que ses lecteurs se reconnaîtront plus facilement que « dans la destinée douloureuse, solitaire, héroïque d’un grand artiste ».

Le temps retrouvé est aussi la découverte de la vieillesse, cette réalité qu’on découvre si rarement « puisque les jeunes gens ne savent pas qu’ils deviendront vieux, et que les vieux ne savent pas qu’ils le sont devenus ».

Les années ont passé et, lors d’une matinée chez la princesse de Guermantes, le narrateur bavarde de longues minutes avec une grosse dame avant de comprendre que c’est Gilberte.

Le temps s’est écoulé et celui qui fut le petit Marcel n’est plus celui qui se déguisait en narrateur mais l’auteur de La Recherche du temps perdu que d’aucuns considèrent comme la somme romanesque la plus importante du vingtième siècle.

Quant au lecteur, il est temps pour lui de refermer le livre de Bernard de Fallois et d’ouvrir Du côté de chez Swann.

« La fin est un commencement ».

 

Fabrice del Dingo

 

Bernard de Fallois, décédé en janvier 2018, a fondé la maison qui porte son nom. Il est l’auteur de deux livres, et vraisemblablement, de nombreux manuscrits inédits.

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A propos du rédacteur

Fabrice del Dingo

 

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A publié quatre livres dont des pastiches sous le titre global de « Rentrée littéraire ». Y figuraient notamment l’inénarrable Premier roman de Margarine Peugeot, la fille cadette de Dieu, et les testicules alimentaires de Michel Ouelleburne (éditions J-C Lattès).

 

Prix concours en 2010 pour « La tarte et le suppositoire » signé Michel Ouellebeurre (éditions de Fallois 2011).

A publié « Mein lieber Sarko » d’Angela M (éditions de Fallois 2012).

A également prêté sa plume à quelques ouvrages d’auteurs à la dérive

A concocté de nombreux pastiches en prose ou en vers : http://dominikdevillepai.e-monsite.com/

A collaboré à la revue Critic@.

A publié un roman, "Barcarolle" en Février 2014 aux Editions de Fallois sous la signature de Fabrice Amchin.