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Impression(s), soleil, Dir. Annette Haudiquet (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 02.07.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Impression(s), soleil, Dir. Annette Haudiquet, MuMa & Somogy éditions d’art, 2017, 223 pages, 29 €

Impression(s), soleil, Dir. Annette Haudiquet (par Matthieu Gosztola)

Plus que jamais peut-être, nous sommes éphémères, comme un oiseau se frayant un chemin de chant plus ou moins malhabile dans le ciel du silence (puisque l’on deviendra, tous, un silence parmi les silences), – plus que jamais il nous faut dater. Soient Raoul Lefaix, « L’Hôtel de l’Amirauté », 1928 (photographie noir et blanc sur papier collé sur album Le Havre en 1928, 1928, Le Havre, bibliothèque municipale) ; Séeberger (Frères), « Coucher de soleil sur la mer au Havre », vers 1900 (négatif sur verre au gélatino-bromure d’argent, Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine) ; A. M. Noël, « Le Cotre pilote Fernand, H 19, dans la brume du port », vers 1893-1901 (tirage photographique sur papier noir et blanc, Le Havre, bibliothèque municipale, fonds iconographique Philippe Manneville) ; Anonyme, « Le Bassin de [la Barre] » – improprement identifié comme le bassin de l’Eure – (photographie positive sur verre, Paris, Fonds Colbert, LabEx EHNE) ; Alfred Soclet, « Grand Quai – Manutention à l’arrivée du bateau de Caen », début du XXe siècle (tirage d’après négatif sur plaque de verre, Le Havre, Centre havrais de recherche historique, fonds Soclet) ; Georges Asselin, « Le Havre, bains Marie-Christine », vers 1900-1910 (négatif noir et blanc stéréoscopique sur plaque de verre, Le Havre, archives municipales) ;

Paul Émile Joseph Wanhout, « Scène de plage et bains de mer au Havre », vers 1890-1910 (négatif noir et blanc sur plaque de verre, Le Havre, bibliothèque municipale) ; Paul Émile et Joseph Wanhout, « Scène de plage et bains de mer au Havre », vers 1890-1910 (négatif noir et blanc sur plaque de verre, Le Havre, bibliothèque municipale).

Les photographies, longuement regardées, qui ouvrent, pleine page, ce catalogue d’exposition, nous enseignent ceci : seuls importent la lumière (regardez les arbres, les frondaisons, écoutez le bruissement), « circul[ant] comme un enfant qui jouerait », et l’instant. L’un(e) amoureuse de l’autre (on ne dira pas qui aime qui), comme l’ont si bien compris les impressionnistes. Du dialogue qui s’établit entre l’un(e) et l’autre naît, pour nous qui vivons, l’impression première, naïve, seule valable. Car oui, il importe de « montrer un entêtement extrême à rester dans l’impression primitive qui est la bonne ». Cette parole est d’Eugène Boudin (1824-1898), dont Claude Monet (1840-1926) dira, de frappante manière : « Il m’a tout appris ». En une lettre, Monet, disert, se confiera sur les difficultés inhérentes à son métier : « Je deviens d’une lenteur à travailler qui me désespère, mais plus je vais, plus je vois qu’il faut beaucoup travailler pour arriver à rendre ce que je cherche : l’“instantanéité”, surtout l’enveloppe, la même lumière répandue partout et plus que jamais les choses faciles venues d’un seul jet me dégoûtent ». Et dans un autre courrier, s’enthousiasmant des effets extraordinairement changeants de l’atmosphère, il ajoutera : « [I]l fait un temps des plus variables, mais c’est splendide. […] Que de choses merveilleuses, mais ne durant pas cinq minutes, c’est à devenir fou ».

Que de choses […] ne durant pas cinq minutes… S’il est un auteur qui a su prolonger l’exaspération heureuse de Claude Monet, c’est bien Marcel Schwob (1867-1905), celui-ci avançant dans Le Livre de Monelle : « Regarde toutes choses sous l’aspect du moment. Laisse aller ton moi au gré du moment. Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction. Aime le moment. Ne crains pas de te contredire : il n’y a point de contradiction dans le moment. Tout amour qui dure est haine. Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge. Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice. Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt. Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur. Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons entre les choses. N’attarde pas le moment : tu laisserais une agonie. Vois : tout moment est un berceau et un cercueil : que toute vie et toute mort te semblent étranges et nouvelles ».

Que de choses merveilleuses… S’il est un auteur qui a su, reliant la lumière aux arbres, en prendre pleinement conscience, c’est bien Philippe Jaccottet (1925-), qui remarque avec la minutie que l’on dirait être l’outil – premier – d’un peintre : « À travers le figuier encore à peine orné de feuilles, pareil à un filtre gris-rose : la lumière de l’après-midi. Mais est-ce vraiment un filtre, une grille, un réseau ? Je dirais plutôt que l’arbre lui-même semble de la lumière lignifiée ». Ce peut être un figuier. Ce peut être, tout aussi bien, un peuplier : « [L]a lumière est une puissance inouïe et je pense que nous l’aimons plus que tout ; mais comme les grandes passions ne nous apparaissent quelquefois qu’à l’imperceptible tremblement d’une main de femme, ou à cette larme vite essuyée, s’il n’y avait ici ces peupliers pour l’accueillir et s’en éclairer, que saurions-nous de la lumière ? ».

Parce que toutes les personnes, enfants, femmes, hommes, vieillards, qui y figurent, n’auront plus jamais, lorsque la lumière paraît, le sentiment de son salut englobant (choses et êtres, minéralité et organismes, végétaux et invisible), n’assisteront plus jamais – de fleur en fleur, d’arbre en arbre, du ruisseau à la mousse et de la mousse au ruisseau, de la glycine au mur et de la poubelle à l’asphalte –, à l’incessante métamorphose de la lumière en lumière, ne vivront plus, dans la hâte ou la lenteur, une seule minute de bonheur, de joie, d’ennui, de douleur, ou de sommeil, nous bouleversent les photographies qui ouvrent ce catalogue d’exposition.

Et je ne peux m’empêcher de songer au sémiologue Roland Barthes (1915-1980) qui voudrait me consoler en faisant intervenir le sacré ; pour lui, au contraire, la Photographie a trait à la résurrection : elle « ne remémore pas le passé (rien de proustien dans une photo). L’effet qu’elle produit sur moi n’est pas de restituer ce qui est aboli (par le temps, la distance), mais d’attester que cela que je vois, a bien été. Or, c’est là un effet proprement scandaleux. Toujours, la Photographie m’étonne, d’un étonnement qui dure et se renouvelle, inépuisablement. Peut-être cet étonnement, cet entêtement, plonge-t-il dans la substance religieuse dont je suis pétri ; rien à faire : la Photographie a quelque chose à voir avec la résurrection : ne peut-on dire d’elle ce que disaient les Byzantins de l’image du Christ dont le Suaire de Turin est imprégné, à savoir qu’elle n’était pas faite de main d’homme, acheïropoïétos ? » (La Chambre claire).

Curieux mot. Corrigeons son orthographe : acheiropoïètes. Comme le souligne Barthes, ce mot grec signifie : « non créé par une main », « non fabriqué ». Le mot apparaît dans l’Évangile de Marc, « dans le contexte polémique des fausses accusations proférées contre le Christ : on dit qu’il prétendait détruire le Temple en trois jours et en reconstruire un acheiropoïète, non fabriqué. C’est dans ce sens que le mot apparaît chez saint Paul, pour désigner les réalités célestes ». Le mot est aussi employé pour désigner « un objet formé naturellement, et non par l’art ; cette acception, opposant l’art à la nature, explique l’emploi du mot pour les icônes peintes par saint Luc : il faut comprendre acheiropoïète non seulement dans le sens de “non fabriqué” mais de “non imaginé” » (Dir. Louis Frank et Philippe Malgouyres, La fabrique des saintes images : Rome-Paris, 1580-1660, Louvre éditions & Somogy éditions d’art, 2015).

Information : Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition Impression(s), soleil qui fut présentée au MuMa (Musée d’art moderne André Malraux du Havre) du 10 septembre au 8 octobre 2017, exposition s’inscrivant dans le cadre de la manifestation « Un été au Havre » célébrant les 500 ans de la ville et du port du Havre (27 mai-8 octobre 2017).

 

Matthieu Gosztola

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com