Identification

Il y a des journalistes partout, Marc Dachy

Ecrit par Sanda Voïca 28.08.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Gallimard

Il y a des journalistes partout, De quelques coupures de presse relatives à Tristan Tzara et André Breton, avril 2015, 192 pages, 18 €

Ecrivain(s): Marc Dachy Edition: Gallimard

Il y a des journalistes partout, Marc Dachy

Du (très) haut de ses connaissances et spécialisations, notamment sur les mouvements Dada et Surréalisme, mais pas seulement, Marc Dachy annonce d’emblée : « A partir de coupures de presse prélevées par les époux Arribey entre 1951 et 1986 environ, aimablement communiquées par la revue Histoires littéraires, et nombre d’autres sources (Fondation Arp, Bibliothèque littéraire Jacques Doucet), nous nous livrons ici à leur analyse sans prétendre à aucun caractère exhaustif ou scientifique à seule fin d’évoquer des moments des vies de Tristan Tzara et André Breton ». Dire aussi que le choix des coupures fait par ce couple n’est pas exhaustif.

Les sources de ces coupures : « […] articles des Lettres françaises, de L’Humanité, de la revue Europe, quelques-unes du Monde, du Figaro, et du Magazine littéraire […] ».

Mais l’auteur ne se contentera pas de cette dite évocation. Le livre s’avère être seulement le noyau d’un livre, je dirais virtuel, car il dépasse les pages mêmes du volume, en se prolongeant pas seulement dans les notes de fin de livre, mais aussi dans les autres textes et livres de l’auteur, comme dans ceux de beaucoup d’autres auteurs sur le sujet, et même dans un livre à venir, toujours de Marc Dachy, annoncé dans une note de fin :

« dans notre biographie de Tzara à venir […] ».

Donc un livre pas seulement iceberg, dont nous ne voyons que la partie émergée, mais un livre en mouvement ou livre-mouvement, car il brasse ce qui a été écrit et ce qui sera écrit (ou pourrait être écrit, pensé, commenté) sur le sujet (et ce livre-même !).

C’est un livre-traversée, surtout, une traversée à la fois très objective et très personnelle desdites coupures de presse. Alors les précisions, les extensions/digressions dans le texte même ou dans les notes ne sont pas rares. Chaque phrase est une mise au point, ou une précision (de plus), une correction des faits et/ou des noms – comme dans cette note 27, page 141 : « Notons une fois de plus la translation quasi automatique de Dada en surréalisme, erreur courante en France, en raison du chevauchement des deux courants » – mais aussi un démenti, un commentaire ou la détection d’une coquille, ou soulignement des ignorances ou approximations variées des différents auteurs cités, une indignation ou une admiration (envers une appréciation, ou formule, ou point de vue). De même qu’hypothèses, aversions ouvertement exprimées ou des éloges.

Les avis personnels ne manquent pas. L’humour aussi, quand il évoque Alain Bosquet mauvais commentateur du troisième tome des Œuvres complètes de Tzara : « […] un bosquet n’est pas un buisson ardent. Bosquet perd les pédales » (p.42).

Après la constatation de quelques manques aussi, d’articles de la période regardée, comme celui d’Alain Jouffroy dans L’Express, ou d’un entretien avec Madeleine Chapsal dans le même hebdomadaire, Marc Dachy fait ses propres coupures de presse, disons, de ces coupures. Le ton peut être neutre, admiratif, mécontent, drôle ou ironique, voire moqueur, compréhensif (ou pas), indigné…

Par le biais de ces mises au point permanentes, nous assistons presque à une réécriture des deux moments de l’histoire de la littérature – car les deux écrivains et mouvements étant « récupérés », on véhicule le plus souvent des clichés ou des fausses informations, oubliant d’aller lire les textes, quand on les a publiés. Ou les lisant « mal ». Alors le sujet de la première partie du livre pourrait être l’aperception de l’apport Dada !

Sur le rôle de la presse pour Tzara et dada, mouvement qu’il appelle « bombe à fragmentation dada » : « […] Dada aussi est partout puisque Dada instrumentalise les journalistes. Les initiatives et facéties dada sont suffisamment surprenantes, provocantes et inattendues pour que les rédactions ne puissent distinguer le vrai du faux. On entend déjà ici le concept situationniste futur : “Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux”, la thèse 9 de La société du spectacle de Guy Debord (détournement de Hegel). La presse est jouée, l’ennemi manipulateur manipulé » (p.18).

Et cela parce que « la presse ne donne jamais la totalité, mais bribes, caricatures et mensonges. […] La presse est un instrument de manipulation ? On peut la retourner contre elle-même. […] elle est donc l’ennemi, avec lequel il faudra ruser. Joyce n’est pas loin avec sa devise bien connue : “Silence, exil, ruse” » (p.13).

Un fin et très nuancé portrait de Tristan Tzara résulte des témoignages (se recoupant ou pas) des nombreux auteurs de ces articles. Avec quelques côtés inédits – ou du moins pas assez soulignés, mis en avant par Marc Dachy. Comme (trop) oublier qu’il était juif : « Il est difficile pour l’historien d’évaluer à quel point l’antisémitisme latent, inconscient, ou encore ouvertement exprimé, a pu influencer sur la vie de Tzara. Et tel n’est pas notre propos. Il importe pourtant de se pencher sur cette question, ne serait-ce que brièvement, en notant que pas une seule fois dans la liasse des petites coupures du Fonds Jean Arribey la qualité de Juif de Tzara n’est mentionnée, pas même dans les articles nécrologiques qui s’en tiennent à l’œuvre et n’évoquent jamais la biographie de Tzara » (p.23).

Parmi les traits de ce portrait : « Tzara, avant d’être le poète et le théoricien par qui le scandale (salvateur) arrive, est un jeune homme qui souffre de l’état du monde. Il soigne ses migraines à l’antipyrine, mais ne renonce pas (p.14). Il part à l’assaut de la culture et de la poésie, facteurs et complices de l’aliénation générale » (p.14).

Et : « Dans l’histoire de la culture française, Tzara fut l’homme qui se donne les moyens de ses convictions » (p.19).

René Hilsum : « Il était brillant, excentrique dans son habillement, et je garde le souvenir de quelqu’un hors du commun ».

Michel Leiris, sur sa poésie : « Ce que j’ai toujours aimé dans sa poésie, c’est la façon dont la logique et le langage lui-même s’y trouvent disloqués, comme si, pour être admis dans le secret des êtres et des choses, il fallait d’abord rejeter les moyens trop cloisonnés du discours. Alors que tant de poètes ont l’air de regarder le monde comme s’il n’était fait que pour eux, Tzara était si proche des choses que ses poèmes ont aisément l’allure d’un entrecroisement de soliloques qui jailliraient de toutes parts. L’on n’est pas sûr quand on les lit, que ce soit le poète qui parle plutôt qu’une goutte de sang, un tronc d’arbre, une lampe électrique ou un caillou. Sans doute la poésie a-t-elle atteint avec lui à un genre nouveau d’universalisme, où tout le monde a droit à la parole (par tout le monde, j’entends le monde entier avec tout ce qu’il y a dedans de grand et de petit, et pas seulement les hommes) » (pp.55-56).

Et nous sommes entièrement d’accord avec la conclusion de Marc Dachy même : « Il s’agit là d’une des remarques les plus fines qui aient été formées [sic : formulées ?] sur la poésie de Tzara » (p.56).

Pour expliquer l’apparente contradiction entre le Tzara exalté, sauvage, d’avant la deuxième guerre, et le Tzara discret, silencieux, d’après, Marc Dachy avance : « […] l’aporie s’explique par le contraste des époques. Le climat d’après-guerre et de la guerre froide porte-t-il à rire ? La mort de millions d’hommes, l’extermination nazie, les amis disparus, le champ de l’art moderne dévasté… Si l’on se remémore – mais qui s’en souvient ? – que l’avant-garde était douée de la plus magnifique des utopies – l’apport au corps social de toutes les ressources artistiques et intellectuelles, mêler l’art à la vie –, on peut se représenter comment dut être vécue la brutalité du cours de l’Histoire par une personnalité de l’envergure de Tzara qui incarna cette utopie, qui fut peut-être l’homme le plus averti, le plus convaincu des potentialités des arts dans le cours des années vingt, placé internationalement au cœur de plusieurs avant-gardes » (pp.29-30).

La légende (le mythe !) Tzara est copieusement légendée dans ce livre : l’auteur pas (assez) lu (publié tardivement), position critique envers la publication de ses Œuvres complètes (en 6 volumes), mises au point de ses convictions politiques, des raisons de sa brouille avec André Breton… La place de Tristan Tzara dans l’histoire de la littérature, et de certains de ses écrits est accentuée, voire révisée… (Voir Louis Aragon sur Cœur à gaz, en 1965 : « […] cette pièce était à mes yeux la plus remarquable image de l’art moderne » (p.37) (souligné dans le texte). Ou : « Tristan Tzara est LA référence pour [Allen] Ginsberg » (p.45).

Si le livre a deux parties, la première dédiée principalement à Tristan Tzara et l’autre à André Breton, on comprend vite qu’une séparation stricte est impossible, vu combien leurs débuts littéraires et les conséquences des deux mouvements sont inextricables. Même s’ils ne se sont plus vus pendant des dizaines d’années, leurs actions, textes et publications n’ont pas arrêté de résonner les uns dans les autres et (donc) de se contaminer réciproquement.

L’intérêt des coupures pour la partie consacrée à André Breton – sur lequel les textes, les essais, les témoignages, les livres, ses écrits en Pléiade, les films et tant d’autres documents sont impressionnants – est précisé d’emblée : « La “vertu” des petites coupures tient, dans le meilleur des cas, à quelques témoignages, bruits ou détails que l’on sauvera ici de l’oubli. Ce sont miettes oubliées, qui ont échappé le cas échéant à la sagacité des chercheurs, lesquels la plupart du temps n’épluchent pas la presse de l’époque, ou seulement une partie, à supposer qu’elle soit accessible, et lisent des imprimés qui ont mieux survécu au temps, ou des correspondances conservées par des collectionneurs et des bibliothèques. Au pire, elles attestent du climat de la perception d’un écrivain en l’occurrence considérable. Les articles journalistiques présentent un faible intérêt intellectuel, mais relevant du lieu commun et de la “rumeur” sont un baromètre qui vaut d’être observé. La formule de Debord – “ordures et décombres” – fait mouche » (pp.61-62).

Et cette précision sur les sources utilisées pour André Breton : « La majorité des articles que nous avons sous les yeux évoquent André Breton au moment de son décès ou le mentionnent dans les années ultérieures. Cela tombe à point, puisque Breton lui-même n’était plus là pour augmenter ses dossiers » (p.64).

Quant à un portrait nouveau d’André Breton, relevons ces quelques traits, directement ou indirectement esquissés : « La manière dont se conjuguaient, chez lui, le projet politique et le projet poétique me paraissait vitale » (Marguerite Bonnet, p.121). Et : « Breton est un de ces hommes très rares auxquels une intuition géniale fait proférer quelques-unes de ces paroles justes qui permettent d’avancer dans le mystère de l’univers » (Michel Carrouges, p.112).

Et c’est à Gaëtan Picon que « revient de définir le statut de Breton au moment de son décès et de lui attribuer une postérité […] non pas dans les activités du groupe qui lui survivra brièvement, mais du côté de Tel Quel […] » (p.107). Et Gaëtan Picon même : « A travers ce qu’écrit et pense Philippe Sollers ou ses amis de Tel Quel je vois Breton en filigrane ».

Rapprochements et similitudes entre Tristan Tzara et André Breton, quand André Breton déclare : « Je persiste à tenir les opérations de l’amour pour les plus graves » et Tristan Tzara, en 1950 : « Un certain humour m’a toujours fait considérer la littérature comme une activité sinon négligeable, du moins insuffisante à remplacer les manifestations de la vie, l’amour par exemple. La poésie pouvait les compléter, leur donner un sens plus aigu, mais en tant qu’activité littéraire, si elle prétend se placer sur ce terrain, elle me semble vouée au ridicule » (pp.52-53).

Une déclaration de Marcel Duchamp, de 1966, remarquée et relayée par Philippe Sollers dans Littérature et politique, vient à l’appui des mots d’André Breton : « Je n’ai pas connu d’homme qui ait plus grande capacité d’amour, un plus grand pouvoir d’aimer la grandeur de la vie. […] Il était l’amant de l’amour dans un monde qui croit à la prostitution. C’est là son signe » (Note 58, page 159).

A découvrir ou redécouvrir les paroles de Georges Bataille, Eugène Ionesco, Michel Leiris, Louis Aragon, Luis Buñuel, Philippe Soupault, Max Ernst, Georges Limbour, René Magritte, François Mauriac, François Bott, Sarane Alexandrian, et tant d’autres, dans leurs perceptions fines des deux écrivains et leurs mouvements respectifs.

Et surtout l’infinie défense de Tristan Tzara et d’André Breton par Marc Dachy.

 

Sanda Voïca

 


  • Vu : 1574

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Marc Dachy

 

Marc Dachy, né en 1952 à Anvers, est historien de l’art, éditeur (Transédition) et traducteur. Il se consacre aux avant–gardes. Il est notamment l’auteur du Journal du Mouvement Dada (Skira, 1989) auquel fut décerné le Grand Prix du Livre d’Art, de Dada au Japon (PUF, 2002), de Archives Dada/Chronique (Hazan, 2005), Dada, la révolte de l’art (Gallimard Découvertes, 2005, n°476). Il a traduit John Cage, Gertrude Stein, La Monte Young et Kurt Schwitters. Il a été résident de la Villa Kujoyama à Kyoto en l’an 2000.

 

A propos du rédacteur

Sanda Voïca

Lire tous les articles de Sanda Voïca

 

Sanda Voïca est née en 1962 en Roumanie. Publication de textes variés dans plusieurs revues roumaines et d’un recueil, Le Diable a les yeux bleus, éd. Vinea, Bucarest, 1999. Arrivée en France en 1999, elle écrit directement en français. Publications dans plusieurs revues littéraires, papier et numériques. Recueils publiés : Exils de mon exil, éd. Passage d’encres, 2015 ; Epopopoèmémés, éd. Impeccables, 2015. Présence dans l’anthologie Elles écrivent… elles vivent ici, en Normandie, éd. Les Tas de mots, 2014. Initiatrice et co-animatrice de la revue numérique Paysages écrits. Blog personnel : Le Livre des proverbes nouveaux