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IGNitiés par Albert Jacquard

Ecrit par Henri-Louis Pallen 19.11.12 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

IGNitiés par Albert Jacquard

Je voudrais livrer ici mon sentiment global sur l’œuvre d’un homme dont j’ai lu tous les ouvrages (au dernier près) ainsi que sur ses actions d’éveil des consciences. J’ai pu mesurer son acuité et son impact auprès d’un amphithéâtre bondé de professeurs stagiaires au centre IUFM de Saint-Denis où je me trouvais moi-même en charge de leur formation.

Entre le « Feu ! » inaugural de Blaise Pascal qui carboniserait l’âme, et l’à peine moins célèbre «Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné» d’un Eugène Grindel encore en chrysalide, flamme circonscrite au feu de camp ou de cheminée, une lampe frontale se trouve être la seule arme de l’homme venu rencontrer nos étudiants. Si je tiens pour une chance d’être l’un de ses contemporains, c’est que je suis sensible au rayonnement inextinguible de cette lampe et que, Berkeley ou pas, elle ne disparaît pas souvent de ma vue. Oh, pas celle que Diogène tenait allumée en plein jour dans les rues d’Athènes en lançant à la cantonade «Je cherche un homme», loin de là. Sa clarté serait trop crue, et bien sûr cynique. D’abord, entendons-nous bien : il ne la brandit pas. Et ce n’est pas à proprement parler une lampe. Plus petit, plus humble, plus simple. On peut faire l’hypothèse - vision parmi d’autres -, qu’il s’agit de quelque veilleuse, aussi efficace que discrète, et intemporelle. Elle vient du dedans, inhérente à son verbe. Elle trouve sa réalité dans l’adéquation, peu aperçue de façon aussi nette jusqu’alors, entre un discours et une façon d’être au monde.

Cette lumière chaude qui nous rapproche de lui me paraît proche, dans sa résonance, de celle de l’huile sur toile « Madeleine à la Veilleuse » où Georges de La Tour instaure avec une rigueur de moyens équivalente un face à face dérangeant entre l’être humain et son devenir. En effet, la démarche intellectuelle d’Albert Jacquard semble consister à rapprocher cette petite flamme des interrogations fondamentales et de plus en plus urgentes qui se posent à nous ; tout son luxe architectural dans la parole, l’abondance de recours variés et insolites à un champ incroyablement vaste de savoirs, maniés sans fioriture mais avec la noblesse de la vraie générosité, vise à nous questionner en nous donnant moins des réponses que des éléments de réflexion pour approfondir les sujets, en saisir une complexité à vrai dire le plus souvent insoupçonnée. Vivre la question est fécond parce qu’éclairant ; quand on l’explore dans toutes les directions qu’elle présuppose on est salutairement ramené à nos justes proportions devant l’infinité des choses qui nous en échappent.

Dans une autre œuvre créatrice (Albert Jacquard étant aussi pour moi, assurément, un créateur) Philippe Jaccottet a exprimé ce sentiment dont le paradoxe est qu’il s’impose comme l’aboutissement de la connaissance véritable : «Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance, Plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne». Si une humilité sans doute analogue empêche Albert Jacquard d’être jamais péremptoire, il ne s’en montre pas moins obstiné dans l’apostrophe au commode prêt-à-penser sur lequel il est facile de ne pas s’interroger, dans l’interpellation des stéréotypes, dans la méthodique mise à jour du bien-fondé -c’est à dire du caractère vital - des « lièvres » qu’il soulève, dont j’étais loin d’avoir une exceptionnelle acuité de perception. Ne pas s’interroger ou mal le faire, en l’occurrence d’une façon sélective ou lacunaire, sont deux stratégies d’évitement certes pourvoyeuses d’un semblant de paix dans l’immédiat, mais si dangereuses à plus long terme pour tout le monde que j’irais presque jusqu’à les qualifier de coupables dès lors qu’on a conscience de ne pas être seul. Donc la «lampe» ou l’idée que je m’en fais (pour aller vite) n’a pas disparu, depuis, de ma vision interne ; et je pense que nous sommes un grand nombre dans ce cas. Une telle chaleur humaine au service d’un humanisme si profond et si pur, étayé par une telle somme de science devenue limpide dans la voix et le regard d’un homme de cette stature, ne se déprogramme pas, ne se désinstalle pas une fois imprimée dans nos fibres. J’eusse voulu prolonger cet embrasement du cœur autant que de l’esprit, et suis sûr en cela d’être d’une grande banalité, qui me réjouit : en termes d’indépendance d’esprit, de courage intellectuel et de mise en cohérence entre les paroles proférées et l’engagement dans les actes, j’ai davantage besoin d’un homme comme Albert Jacquard que de prétendus originaux beaucoup moins rares qui soit par esprit de contradiction -pas toujours bien placé - soit pour produire un dérisoire contre-effet pourraient se laisser aller à dégainer le sarcasme ou abonder dans l’ « à quoi bon ? » ou dans le « bof ». Non merci, après pareille manne. A l’attention de ces contradicteurs spirituels ou désabusés que je sais rarissimes vis-à-vis d’Albert Jacquard, je rappelle ces lignes du René Char première période (Moulin premier XLIII, 1935-36) : « Tout bien considéré, sous l’angle du guetteur et du tireur, il ne me déplaît pas que la merde monte à cheval ». Le message global explicite de notre généticien conférencier, puissante leçon à intégrer dans notre façon individuelle et collective de gérer le capital bonheur (terme englobant les constituants de notre équilibre) que la vie nous offre, est suffisamment clair pour cheminer en nous durablement et atteindre ce que nous avons de meilleur. Ce Nicolas Flamel d’aujourd’hui, en quelque sorte, semble en quête de transmutation du réel pour le bénéfice de l’Homme du XXIème siècle et des suivants. Chantre éclairé de la pensée mathématique, rationnelle et scientifique, il n’en éprouve pas moins de confiante fascination pour la métamorphose alchimique qu’il veut possible : celle de l’être égocentrique et matérialiste que nous sommes en être mû par une conscience du bien commun de l’humanité. Consuméristes, productivistes, gouvernés en presque toute chose par le mythe de la quantité, englués dans nos incohérences, nos pesanteurs, nous sommes le plomb visé par l’Alchimie de son Verbe, que le cœur et la pensée doivent transformer en or. Ses alambics à lui, ses cornues multiformes et retorses, ses aludels, se seraient plutôt changés en un vaste accélérateur de particules pacifiquement braqué vers nos neurones amorphes ou atteints d’atonie sélective dès lors que certains problèmes fondamentaux nous sont posés. Mais l’humanisme et l’idéalisme sont aussi purs. Quels dons n’avons-nous pas pour nous en détourner ! Et pourtant… Le dérangement en vaudrait sacrément la peine.

Le plus souvent inavoué à nous-mêmes, notre attachement aux multiples façons commodes de penser par représentations figées ou fossiles, (qui reviennent à ne pas penser) à la seule fin de pérenniser la tyrannie exercée par l’homme sur le vivant et ce qui lui reste de cadre de vie, fût-ce au prix d’une menace de destruction à terme, est source de sérieux malentendus avec le monde. Rien d’alarmiste néanmoins dans le ton d’Albert Jacquard. Ni trémolo ni vibrato sur quelque paradis perdu venu des imageries d’Epinal ou d’ailleurs, mais des accents plutôt futuristes que passéistes pour apponter sur la conscience citoyenne de chacun, que nous proclamons, ou revendiquons pourtant plus souvent que nous ne la traduisons dans nos actes de vie quotidienne. Il ne va pas au-delà du rôle qu’il s’assigne, qui semble être en l’occurrence de poser simplement mais obstinément près de nous la veilleuse représentée par Georges de la Tour, à la flamme douce projetant une lumière cuivrée et interrogative sur le visage sensuel de la jeune Madeleine en ce qu’il représente de potentiel de vie. L’auteur d’ouvrages phares conçus par lui pour être à la portée de chacun et qui le sont effectivement, soumet encore d’autres centres d’intérêt à l’écoute et à la lecture perspicaces. Parmi eux, au delà de son contenu informatif et explicatif, certes déjà suffisant pour combler largement l’esprit d’un honnête homme, point aussi mais à contrejour, dans le filigrane, (dans le style, la respiration du contenant) comme un discours subliminaire mais aussi ferme, axé sur une vision poétique du monde. Il croit au rôle de la poésie dans la cité. L’intuition et la sensibilité se révèlent aussi des sources cognitives dont maint savant a su décliner l’importance, le plus souvent pour mettre en lumière tel aphorisme ou vers visionnaire de quelques poètes, qui avait pu choquer ou faire scandale en son temps mais fut ultérieurement confirmé par la science comme le célèbre vers octosyllabique d’Eluard «La Terre est bleue comme une orange » dont le premier cosmonaute témoin à distance de notre vieille planète a dit qu’il formulait l’exacte vérité à ses yeux ; mais plus exceptionnel encore paraît l’inverse, à savoir la présence au sein même du discours ou du raisonnement d’un scientifique de la dimension poétique prise dans une acception non réduite à une rhétorique de l’image, mais conforme à la rigoureuse définition de Mallarmé


« La poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux de l’existence ».

Rien d’ésotérique chez l’un ni chez l’autre, mais une façon bien «jacquardienne» du premier, repérable et identifiable parmi tous les autres et tranchant de la déduction scientifique, d’organiser selon des figures très diverses des données de natures multiples (philosophiques, mathématiques, physiques, génétiques, sociologiques, statistiques) dont il extrait élégamment la quintessence en une construction harmonieuse frappée au coin de l’économie, où le recours à l’argument scientifique, voire à la démonstration mathématique, illustre moins ou étaye moins une pensée qu’il n’instaure une relation allégorique entre le sensible et le sensé, les sens et le sens, et ne débouche sur une authentique vision. Poésie sous-jacente à l’œuvre d’Albert Jacquard : quelle forte thèse psychocritique à développer ! Dans le droit fil de ces noces que l’on pourrait aussi appeler « correspondances », les venues ou présences auxquelles il se soumet, considérant son âge et la probable fatigue au regard de ses activités toujours multiples relèvent encore d’une générosité hors normes et d’un humanisme sans faille.

Il me souvient que dans l’amphi de l’IUFM, au terme d’une longue série de patientes réponses qui avaient suivi sa conférence sur l’éducation, il l’avait conclue, en disant de mémoire à la centaine de personnes l’un de nos plus beaux textes d’amour, signé Gérard de Nerval Instant de grâce. Poignant partage, nos respirations suspendues.

 

Henri-Louis Pallen


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A propos du rédacteur

Henri-Louis Pallen

 

Originaire de l’Isle-sur-la-Sorgue, passionné de littérature depuis mes études primaires. J’ai été, entre autres correspondances, un proche de René Char et de Marcel Arland. Prix Froissart 79, auteur de poèmes publiés en revues, européennes (Sud, Europe, Revue de Belles-Lettres, Courrier International d’Etudes Poétiques, Poémonde, Marginales, etc.) et américaines (World Literature Today, Books Abroad) ainsi que de pièces de théâtre et de romans ; textes pour la promotion desquels je n’ai jamais eu le temps de consumer mes énergies et mes attentes, pris sans douleur dans le tourbillon professionnel. Retraité de l’enseignement secondaire puis supérieur depuis septembre 2010 (Titulaire du poste Prag 210, IUFM de l’Académie de Créteil, Universités Paris 12 et Paris Est Marne-la-Vallée) je vis plus que jamais mes chemins d’écriture marqués par l’exigence, comme mon engagement premier et principal.

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