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Houellebecq ou l'homo melancholicus - A propos de Sérotonine, par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy le 09.01.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Sérotonine – Michel Houellebecq, Flammarion - 352 p. janvier 2019 – 22 €

Houellebecq ou l'homo melancholicus - A propos de Sérotonine, par Cyrille Godefroy

Lecteurs, au seuil de Sérotonine, considérez le conseil de Dante aux portes de l'enfer : « abandonnez tout espoir, vous qui pénétrez ici ! »


Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle


De tous temps les vers de la mélancolie ont creusé leurs galeries obscures dans les tréfonds de l'âme humaine. De tous temps les vagues de l'absurde ont corrodé le rivage de la volonté humaine. De tous temps les tentacules de la solitude ont enserré le cœur des hommes. Il y a trois mille ans retentissait déjà le cri funèbre de l'Ecclésiaste : Vae soli !¹ L'artiste s'est particulièrement interrogé sur la difficulté à exister, concourant à l'éclosion d'un libido moriendi² formalisé par Sénèque, magnifié par Lautréamont : « Je veux mourir bercer par la vague de la mer tempétueuse. » Michel Houellebecq, le décadentiste léthargique, s'insère dans cette lignée d'écrivains capables de capter et de retranscrire au plus juste les convulsions du désarroi humain.

Dès son entrée en littérature, canal esthétique de la douleur, Houellebecq, de sa voix trainarde et indécise, déclamait : « Le monde est une souffrance déployée. » L'ensemble de son œuvre poétique et romanesque découle de cette déploration amarescente. Chaque page noircie par sa plume est une explicitation diluée de cet apophtegme, une archéologie de la décomposition, une extension du domaine de la mélancolie. Sérotonine élargit par ses flots placides le lit de ce mal-être hémorragique et dévastateur, versifié avec lyrisme et virtuosité par Baudelaire :


« Il me semble parfois que mon sang coule à flots,

Ainsi qu'une fontaine aux rythmiques sanglots.

Je l'entends bien qui coule avec un long murmure,

Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.

À travers la cité comme dans un champ clos,

Il s'en va, transformant les pavés en îlots,

Désaltérant la soif de chaque créature,

Et partout colorant en rouge la nature. »


L'homme sans qualités


Après un détour par l'art avec La carte et le territoire (2010), roman récompensé par le prix Goncourt, une incursion dans l'anticipation politique avec Soumission (2015), Michel Houellebecq repique à ses premières amours : la sexualité. Preuve, s'il en fallait, que la matière première chère à Freud turlupine toujours autant l'écrivain sexagénaire. Invariablement, Houellebecq se réécrit, se réinvente, renaît de ces cendres à chaque roman. Via ses personnages qui lui ressemblent, Houellebecq se dédouble à l'infini. Attelé à son anticonformisme lunaire et tourmenté, conjuguant la torpeur charismatique de l'huître et l'indifférence souveraine du chameau, Houellebecq est lui-même devenu un personnage à part entière : au cinéma, il peut se contenter d'incarner son propre rôle qu'il connaît sur le bout de ses doigts brunis par le tabac. Depuis Extension du domaine de la lutte (1994), tous ses héros puisent à la même source archétypale caractérisée par la faloterie, l'exténuation, l'individualisme, spécimen d'une tonitruante banalité autour duquel Houellebecq tisse, brode, sémantise à l'envi et auquel tout un chacun peut aisément s'identifier. Le narrateur de Sérotonine s'inscrit dans cette homogénéité identitaire à la fois éculée et jouventielle : Florent-Claude Labrouste, 46 ans, contractuel pour le ministère de l'Agriculture, végète dans « une tristesse paisible, stabilisée », s'enlise dans une lassitude existentielle que ne désavouerait pas le concile suprême de la neurasthénie. Cibichard forcené et morose comme son créateur, ennemi public numéro un des détecteurs de fumée, Labrouste entame sa journée par un cocktail tridimensionnel : caféine, nicotine, sérotonine. Une alchimie indispensable pour tenir le coup, pour supporter le monde qui l'entoure, qui l'oppresse, qui l'accable. Un autre adjuvant lui est nécessaire, comme Baudelaire, l'amour :


« J'ai cherché dans l'amour un sommeil oublieux ;

Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles

Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !»


Car s'il ne se fait aucune illusion sur la vie et sur ses semblables (seuls les animaux emportent son adhésion, principalement les poules et les vaches), Labrouste aspire à sa dose régulière de tendresse et, accessoirement, à juter dans un con, histoire de maintenir un niveau minimum d'estime de lui-même : « J'avais besoin d'amour en général mais en particulier j'avais besoin d'une chatte. »


La mécanique des femmes


Les relations entre les hommes et les femmes ont toujours titillé la curiosité littéraire de Michel Houellebecq, notamment les discordances sanctionnant la cohabitation entre les deux sexes. Avec une lucidité résignée et une franchise radicale, il saupoudre ses récits de spéculations inspirées d'un certain Schopenhauer, illustrant ici la complexité de la vie en couple, énonçant là l'épineuse conciliation du désir et du romantisme. Deux biographèmes ont forgé la voûte psychologique de l'adulte Houellebecq, ont influencé de façon notoire la nature de son rapport au monde et au féminin : l'abandon de sa mère et la tendresse dispensée par sa grand-mère. Et si l'amer émanait du vide laissé par la mère ? En tout cas, tiraillé entre le pouvoir calorifère du lien et le besoin viscéral d'indépendance, dansant autour du totem abandonnique sur un rythme libertin, l'auteur de Plateforme s'est marié en 2018 pour la troisième fois et paraît s'accrocher à la possibilité d'un bonheur axé sur un amour durable et harmonieux, sur une communion profonde, sans pouvoir toutefois l'accomplir complètement, dans ses romans comme dans sa vie. L'administration cornélienne d'éléments antagonistes touche tout individu confronté à l'épopée du couple. Seule fluctue la tolérance de chacun au compromis, à la frustration, à la solitude. Après deux ans d'une liaison bancale, Labrouste répugne aux accommodements liberticides et se languit de larguer sa compagne japonaise, Yuzu, une jeune pin-up frivole, infatuée et capricieuse avec laquelle il ne communique plus : « À mes yeux elle était devenue une araignée, une araignée piqueuse et venimeuse qui m'injectait jour après jour un fluide paralysant et mortel ». Un peu couard, Labrouste ne parvient à s'en délivrer ni plus ni moins qu'en disparaissant de la circulation. Il démissionne de son boulot dont il ne croît d'ailleurs plus aux vertus et se cloître dans un hôtel Mercure, pour s'y consumer consciencieusement, illustrant de la sorte une formule de Bouddha Çakya Mouni : « Celui qui a compris que sa douleur vient de l'attachement, se retire dans la solitude, comme le rhinocéros. » Seul, sans désir, « dénué de raisons de vivre comme de raisons de mourir », renâclant à se laver, Labrouste tempère son abattement par la prise quotidienne de Captorix, un antidépresseur nouvelle génération libérant l'afflux de sérotonine, prescrit par le pétillant docteur Azote : «Les effets secondaires indésirables les plus fréquemment observés du Captorix étaient les nausées, la disparition de la libido, l’impuissance... Je n’avais jamais souffert de nausées. »


À l'ombre des jeunes filles en fleur


Arrimé à sa déréliction, calé dans sa déliquescence, pavillon de la libido en berne, Labrouste s'agrippe à ses souvenirs et se remémore ses romances avortées et révolues. Si l'amour est un refuge, la nostalgie est ce reflet  miroitant sur les parois du néant. Houellebecq distille au passage quelques impudicités typiques de sa verve, parsème son émouvante évocation de giclées amorales, corrosives, farfelues ou cyniques (le chien n'est-il pas le meilleur ami de Houellebecq ?) : « Je n'aurais peut-être pas fait grand chose de bien dans ma vie, mais au moins j'aurais contribué à détruire la planète. » Le sentimentaliste misanthrope cède à une mièvrerie passagère et sème sur la papier quelques théories plus ou moins pertinentes, dont celle selon laquelle l'amour féminin serait pur, immédiat et inconditionnel tandis que l'amour masculin résulterait d'une réflexion, d'une maturation reposant exclusivement sur la reconnaissance des plaisirs sensuels prodigués par la femme. Au fil de ses souvenirs, il effeuille diverses formes d'amour : l'amour idéalisé, rêvé, mais tellement puissant (la fille d'Al Alquian), l'amour luxurieux (Yuzu), et se penche tout spécialement sur l'amour romantique incarné par Camille, désormais mère célibataire et figure emblématique de la famille décomposée. Espérant rédimer cette idylle défunte scarifiée par une infidélité, Labrouste sort de son trou, direction la Normandie où Camille réside. Là-bas, il se soumet avec ferveur aux délices du calvados, briguant en vain, dans le sillon creusé par Baudelaire, l'oubli bienfaisant :


« J'ai demandé souvent à des vins captieux

D'endormir pour un jour la terreur qui me mime ;

Le vin rend l'oeil plus clair et l'oreille plus fine. »³


Son escapade normande contribue à revivifier une amitié de jeunesse avec un aristocrate reconverti en paysan et à ouvrir un volet social caractérisé par la désespérance insurrectionnelle d'agriculteurs étranglés par le libéralisme bureaucratique à tout crin et ponctué par une confrontation apocalyptique avec les forces de l'ordre. Via Labrouste, spectateur impuissant de cette paupérisation et de cette déchéance collectives, Houellebecq ne manque pas d'affûter son relativisme légendaire : « Je me recouchai presque rasséréné tant il est vrai que nous rassure, au milieu de nos drames, l'existence d'autres drames, qui nous auront été épargnés. »


La tentation du néant


De quelle marge de manœuvre, fors la capitulation, l'anti-héros houellebecquien dispose-t-il, lequel a l'impression d'avoir passé son existence à échouer, à gâcher ses chances, à galvauder ses atouts, lequel ne se reconnaît plus dans le miroir que lui tend la société dont les sables mouvants et cannibales, tel un insecte, l'avalent ? : « Mon adhérence au monde, d'entrée de jeu limitée, était peu à peu devenue nulle. » Labrouste peut-il tout uniment rester vivant ? À l'instar de Houellebecq qui, malgré l'adversité, la désolation et la traîtrise, s'accroche à la vie, lutte pour ne pas déchoir irrémédiablement, se fait violence pour ne pas succomber à l'appel de la nuit éternelle, les feux de la rampe l'y aidant sans doute quelque peu. À l'instar de Cioran, sculpteur de déliquescence, escroc du gouffre, secrétaire sublime et universel de ses sensations, rescapé de ses convulsions incurables et de ses élucubrations paradoxales : « Ce qui m'a sauvé, c'est l'idée de suicide. Sans l'idée de suicide je me serais sûrement tué. Ce qui m'a permis de vivre, c'est que j'avais ce recours, toujours en vue. Vraiment, sans cette idée je n'aurais pas pu supporter la vie. » Sur les cendres du remords et du regret brasille encore quelque espoir. Un prénom, une image, un souffle. Pourquoi tant d'infortunés s'obstinent-ils à vivre, persistent-ils dans le désespoir, y compris après avoir lu Stig Dagerman et après avoir intégré que notre besoin de consolation est impossible à rassasier ? Quid de ceux qui continuent ? Par habitude ? Quid de ceux qui abdiquent ? Par lassitude ? Flaubert et consorts ont trouvé dans la passion écrivante un moyen de surseoir à l'intolérable (de persévérer dans l'intolérable ?) : « Je n'attends plus rien de la vie qu'une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. » Mais cette logothérapie ne suffit pas toujours, ne dissuade pas moult écrivains de mettre fin à leurs jours et à leur calvaire, parmi lesquels Hemingway, Brautigan, Dagerman, Caraco, Nerval, Tsvetaeva, Sénèque, Gary, Woolf, Pavese. Vincent la Soudière, poète martyr dont les écrits s'intriquent tragiquement à son vécu, à un point tel que son impuissance et sa désespérance ont phagocyté son œuvre, s'est lui jeté dans la Seine en 1993, en vertu d'une introspection maladive et délétère, emporté par la fatigue d'être soi : « Je sais qu'une sorte de fêlure empêchera toujours mon existence de s'accomplir... Je sens que ma vie est sans issue et j'appelle la mort à voix basse, à cris étouffés. »


L'écriture du désastre


À sa façon, Michel Houellebecq rejoint le cercle des esthètes du désespoir, macère dans les mêmes eaux que les caciques de l'acédie, les affidés de l'à quoi bon, bref tous ces écorchés sublimes embarqués sur le radeau de la méduse dérivant sur un océan crépusculaire. Avec Sérotonine, le Droopy de la littérature française féconde un roman intégral où le sexuel, l'affectif et l'existentiel s'entrelacent impeccablement. Certes, son ton monocorde peut lasser. Sa prose ressassante, relativement relâchée et élémentaire – d'aucuns diraient plate – désarçonne voire consterne les stylistes. Houellebecq s'en défend en citant Schopenhauer : « La première – et pratiquement la seule – condition d'un bon style, c'est d'avoir quelque chose à dire. » Or, le propos houellebecquien regorge de digressions sociologiques, psychologiques, métaphysiques, ethnologiques, sexologiques et se singularise par une dérision et une goguenardise revigorantes, une trivialité fataliste et désinvolte, matériaux dont l'agrégation façonne un style caractéristique, reconnaissable entre tous. Le ressort littéraire de Houellebecq, en sus de l'épuisement (sic), réside dans son sens de l'observation, dans l'écart qu'il interpose entre lui et la frénésie moderne. Cette distanciation le rend particulièrement sensible aux mutations profondes et aux courants océaniques innervant la civilisation occidentale et l'amène à anticiper certains évènements, à prophétiser certaines configurations, notamment en recensant les perdants de l'ultralibéralisme et en décelant les déficiences d'une classe moyenne intégrée socialement mais désintégrée moralement. Ainsi, en 2015, l'abstentionniste convaincu et partisan d'une démocratie directe affirmait dans Soumission : « L'écart croissant, devenu abyssal, entre la population et ceux qui parlaient en son nom, politiciens et journalistes, devait nécessairement conduire à quelque chose de chaotique, de violent et d'imprévisible. » En dépit de quelques formules à l'emporte-pièce jetées au débotté et n'alimentant que la mécanique peroxydée des maniaques de l'indignation, le chef de file de l'étiolement vital excelle dans l'esquisse d'une humanité essoufflée, vulnérable, compromise, navigue plus que jamais entre la cime des lettres et l'abîme de l'être.


Cyrille Godefroy


¹ Malheur à l'homme seul

² Désir de mourir

³ Ces trois extraits baudelairiens forment dans le désordre le poème intitulé La fontaine de sang


Un autre regard sur sérotonine (Léon-Marc Levy)



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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).