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Hors du charnier natal, Claro

Ecrit par Emmanuelle Caminade 03.03.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Inculte

Hors du charnier natal, Inculte, janvier 2017, 137 pages, 15,90 €

Ecrivain(s): Claro Edition: Inculte

Hors du charnier natal, Claro

 

« Il était une fois un certain Nikolaï Mikloukho-Maklaï ».

C’est cet anthropologue russe du XIXème siècle dont « le destin s’invite sur [sa] page » qui amorce ce nouveau livre de Claro. « Prendre une vie déjà vécue, la tremper dans d’autres couleurs, lui imaginer de vagues dérivés – quel écrivain, en sa paresse infinie, ne rêve pas d’une telle entreprise ? »

Sauf que l’auteur y revisite moins la vie de cet étonnant aventurier voyageur qui s’était immergé au sein d’une peuplade de Nouvelle Guinée n’ayant jamais rencontré d’homme blanc, qu’il n’en dépèce les morceaux pour s’en nourrir, dévorant « à petites dents de lait ce qui reste de sa carcasse » et nous livrant à l’occasion des lambeaux de sa propre biographie, tout aussi sujets à caution. Et il y dissèque surtout sa création naissante, dévoyant son texte à mesure qu’il avance sur des sentiers qui bifurquent, faisant craquer les coutures et dénouant les ficelles de son art pour interroger les fondements de son écriture et remonter aux racines de son être-écrivain.

Hors du charnier natal n’est donc pas une biographie romancée, même bifide, et s’avère plutôt un récit arborescent s’aventurant dans les profondeurs de ce « noir magma qui infuse jusqu’à la moindre de nos respirations », vers cet « épicentre du séisme vital » – celui de l’écriture, qui ébranle de même Marie-Hélène Lafont au travers de ses Chantiers. Un récit ouvrant « une trappe, située quelque part en soi » dans laquelle chute l’auteur après y avoir jeté son héros, et dont la dynamique vitale – soulignée par le titre emprunté à un poème de José Maria de Heredia – nous entraîne dans le mouvement d’une écriture et dans les arborescences d’une pensée.

Claro, avec la faconde et l’inventive et corrosive dérision qu’on lui connaît, y passe ironiquement en revue la panoplie s’offrant aux grands artificiers, se moquant de lui-même et n’épargnant ni « les escrocs de l’adjectif », ni les lecteurs qu’il convie dans sa cuisine littéraire : « On pourrait également imaginer un souffleur un éclairagiste pour parfaire la scène et lui conférer ce miasme de crédibilité qui dilate les narines avides de pittoresque ». Il y questionne ses appariements de mots incongrus et se perd dans le libre jaillissement de la poésie, nous ouvrant grand la porte de son arrière-cuisine et nous faisant basculer à sa suite. Et il nous renvoie ainsi aux « béances » où nos propres lectures prennent leur respiration.

« En nous somnole un autre ».

Cet incipit rimbaldien ouvrant le chapitre 0 faisant office d’introduction – que ne renierait pas Oliver Rohe, le dédicataire du livre –, embarque d’emblée le lecteur dans ce récit d’aventures à la conquête de la langue. Car nous abritons bien également non seulement un autre mais tout « un peuple en petit » (1) ne demandant qu’à grimper sur nos tréteaux d’opérette :

« En nous, sachez-le, trépignent et s’agitent des êtres dont nous n’avons pas la moindre idée, ces êtres n’ont ni corps ni esprit, ce sont des fantômes, enfants de nos songes et mensonges, auxquels nous commettons l’imprudence de confier nos projets ».

Et le « je » de cet auteur en lequel murmure « un ersatz de narrateur » aura bien du mal à tenir à distance les personnages qu’il habite ou qui l’habitent…

Claro a beau prétendre ne rien entendre à « Nikolaï Machinchose », entre ce Russe et lui, entre « le papou blanc » (2) et l’écrivain au « clavier cannibale » (3) pour qui l’écriture semble une transe chamanique, il y a sans doute plus de « zéro connivence ». Et l’écriturecomme la lecture semble prendre pour lui « les aspects d’un cas de possession », d’abdication de soi.

Délaissant la trajectoire de cette figure pourtant éminemment romanesque (on pourra toujours lire la biographie de Nikolaï – qui comme toute vie racontée n’est qu’un « violent processus de défiguration »), Claro choisit ainsi de « décamper » plutôt que de « camper », d’incarner son personnage. Et on ne retrouvera pas dans ce livre le souffle de ses romans, notamment celui de CosmoZ.

Hors du Charnier natal est en effet plutôt une plongée en apnée vers les sources de l’écriture qui nous fait ressentir l’ivresse vertigineuse et jubilatoire des profondeurs. Une sorte de « généalogie de l’algue » aussi (évoquant la démarche du poète corse Jean-François Agostini), brisant les sédiments pour remonter à ces cellules primitives dont les ramifications successives enrichirent l’atmosphère en oxygène et rendirent possible la vie, nous faisant pénétrer dans un univers pouvant s’atomiser et se recomposer à l’infini.

Et ce livre semble s’inscrire dans la continuité de Comment rester immobile quand on est en feu, le dialogue d’un écrivain avec ses ombres primant cette fois sur le dialogue entre les deux aspirations de la langue. Un écrivain-éponge un et multiple cherchant dans « la décomposition de la matière et l’épuration des formes, la clé du dynamisme originel ». Un écrivain refusant le confort des « illusion[s] gazonnée[s] » et préférant fouler cette herbe « nue et piétinée » chère à René Char, celle de « la ronde mystérieuse des morts et des vivants ». De l’éternel recommencement.

 

Emmanuelle Caminade

 

1) Dans Un peuple en petit (Gallimard, 2009) le héros d’Oliver Rohe, un acteur qui ne rêve que d’incarner Richard III, finira par se prendre pour Willy, le personnage qu’il joue dans Mort d’un commis voyageur…

2) Le papou blanc, récit de voyage de Nikolaï Mikloukho-Maklaï (éditions 10/18, 1995)

3) « Le clavier cannibale » est le nom du blog personnel de l’auteur

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A propos de l'écrivain

Claro

Né en 1962, Claro est l’auteur d’une quinzaine de fictions – dont Livre XIX(Verticales, 1997), Madman Bovary (Babel n° 1048), CosmoZ (Actes Sud, 2010), Plonger les mains dans l’acide (Inculte, 2011), Tous les diamants du ciel (Actes Sud, 2012) –, ainsi que d’un recueil d’essais, Le Clavier cannibale(Inculte, 2010).
Également traducteur de l’américain (une centaine d’ouvrages traduits : Vollmann, Gass, Gaddis, Rushdie…), Claro codirige la collection “Lot 49” au Cherche-Midi avec Arnaud Hofmarcher et est membre du collectif Inculte. Il tient un blog littéraire : “Le Clavier cannibale” (http://towardgrace.blogspot.fr).
Claro vit à Paris avec sa femme, la cinéaste Marion Laine, et leurs quatre enfants.

 


A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.