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Hommage à Philip Roth (3) : Un homme, par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy le 14.06.18 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Un homme, Philip Roth, Folio, 2009, trad. Josée Kamoun, 192 pages, 7,25 €

Hommage à Philip Roth (3) : Un homme, par Cyrille Godefroy

Lorsque le rideau tombe

Philip Roth (1933-2018) laisse derrière lui une œuvre considérable. Depuis Goodbye, Columbus en 1959, son seul recueil de nouvelles, à Némésis en 2010, cet iconoclaste écrivain aux caractères bien trempés a commis près d’une trentaine de romans qui lui ont valu de nombreuses récompenses, hormis, féroce injustice, le fameux Nobel de littérature. Il est rare de rencontrer un auteur aussi prolifique, régulier et inspiré que cet américain d’origine juive né à Newark (New Jersey), fervent admirateur de Franz Kafka, Saul Bellow et William Faulkner.

En 2005, alors que Philip Roth le septuagénaire intègre de son vivant la prestigieuse Library of America (l’équivalent de La Pléiade), il entame, au retour des funérailles de Saul Bellow, la rédaction du roman Un homme, premier opus de la tétralogie Némésis (Un homme, Indignation, Le Rabaissement, Némésis). À diverses reprises, Roth s’était déjà plus ou moins frotté au thème délicat de la mort. En axant entièrement cette nouvelle fiction sur le trépas, la décrépitude physique, la vieillesse ainsi que sur son ombre, la nostalgie, Roth réussit la prouesse insigne de composer une partition à la fois pétillante et profonde. Avec un réalisme et une lucidité poignants, sans aucune complaisance ni pathos, l’écrivain caméléon capte les derniers soupirs d’un père, les dernières caresses du temps sur un corps meurtri, les derniers soubresauts d’un cœur désemparé.

Le roman s’ouvre sur une fin. Une fin de vie. L’éloge funèbre fait à un homme. Feutre de l’enterrement. Vestige de solennité. Un homme ordinaire, aimé par les uns, détesté par les autres. Un être singulier dont l’individualité exacerbée s’est abîmée sur les esquifs de la société. Une âme égarée dans la complexité des ressentis, coincée entre le vouloir-vivre et le devoir-mourir. Une âme confrontée à l’inéluctable perte d’intégrité. Avec sa dextérité coutumière, Roth rembobine, multiplie les flash-backs. On découvre peu à peu la vie de ce créateur publicitaire à travers ses pépins de santé, ses opérations, sa déchéance finale. Au fil des pages, le portrait s’affine, se densifie, se nourrit de ses réactions face aux vicissitudes que le sort lui a réservées. Au crépuscule de son existence, cet homme se retourne sur son passé, passe au crible du jugement dernier les relations qu’il a entretenues avec ses trois épouses, ses enfants, ses collègues, ses parents, son frère. Embringué dans le flux du quotidien, tiraillé entre ses pulsions charnelles et son aspiration à la stabilité, il a surfé sur l’écume des évènements à un rythme alerte, sans tergiverser. Il a vécu dans l’instant, cueilli innocemment les fleurs qui s’offraient à lui.

Or, du bilan qu’il dresse de son parcours exsude une rosée de remords et de regrets. Il cogite, creuse le pourquoi, cherche un sens à tout ça. Jadis toujours entouré, il ne peut se dispenser, une fois la vieillesse venue, d’éprouver un sentiment lancinant de malaise, de frustration et de solitude : « La rage et le désespoir d’un malade sans joie, qui n’avait pas su éviter le piège le plus mortel de la longue maladie : l’aigrissement du caractère – c’est ainsi qu’il avait détruit le dernier lien qui l’unissait encore à ceux qui lui étaient le plus chers… Dorénavant, il devrait s’en sortir tout seul jusqu’au bout ». Se dépouillerait-il inconsciemment du futile afin de se préparer à périr dans un ascétisme de rigueur ? En tout cas, nulle illusion n’adoucit sa mélancolie, nulle croyance n’édulcore sa déréliction : « La religion était une imposture qu’il avait démasquée très tôt dans sa vie, elles lui déplaisaient toutes ; il jugeait leur folklore superstitieux, absurde, infantile ; il avait horreur de l’immaturité crasse qui les caractérisait, avec leur vocabulaire infantilisant, leur suffisance morale, et leurs ouailles, ces croyants avides ». Malgré une passion tardive pour la peinture, cet homme glisse insidieusement vers les rives de l’amertume et du désenchantement. Ses failles, ses contradictions et ses travers remontent à la surface. Son penchant pour le libertinage répercute l’écho lugubre de la culpabilité : « Il faut dire que décomposer les familles, c’était sa spécialité. N’avait-il pas spolié trois enfants d’une enfance structurée ? ».

Quoi qu’il fasse, la mort rôde à sa porte, étend son emprise. L’obsession du néant l’empêche de vivre pleinement, sereinement. Le rive à ses souvenirs. L’odeur de cendre corrompt son esprit, altère sa liberté, aiguise son tourment : « Il était entré dans un processus de rétrécissement, il lui faudrait boire jusqu’à la lie le calice de ses jours sans but, jours sans but et nuits incertaines, témoin de sa dégradation physique irréversible, en proie à une tristesse incurable, dans l’attente, l’attente de celui qui n’a rien à attendre ». Les décès en cascade des personnes de sa génération attestent de l’imminence de l’estocade fatale promise dès la naissance par la Grande Faucheuse. Demain, la terre tournera sans lui. Malgré la lassitude, malgré le délitement des liens, malgré l’absurdité du combat dont la conclusion ne souffre aucun doute, il faut continuer à vivre : « La vieillesse est une bataille sans trêve, et tu te bats alors même que tu n’en as plus la force, que tu es bien trop faible pour livrer les combats d’hier ».

À l’aune d’une écriture assagie, tout en délicatesse et sensibilité, Philip Roth esquisse avec sa maestria habituelle le précis doux-amer d’une décomposition. Accessoirement, le romancier aux 30 reflets déroute les eunuques endimanchés du lance-flammes médiatique, les adorateurs agréés de la bégueulerie, les pharisiens effarouchés qui l’ont avidement vilipendé, le qualifiant hâtivement d’obsédé sexuel, d’égotiste, de misogyne voire d’antisémite, déversant sur lui leur venin comme un torrent de boue dévalant une montagne sacrée.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).