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Hommage à l'oeuvre de Jean-Baptiste Para : porter le silence

Ecrit par Matthieu Gosztola 16.11.11 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

Hommage à l'oeuvre de Jean-Baptiste Para : porter le silence

À l’occasion de la republication en 2011 de La faim des ombres (Obsidiane, collection Les solitudes, 118 pages, 14 euros).


André Velter, qui le connaît très bien (il a animé avec lui l’émission radiophonique « Poésie sur parole » sur France-Culture), présente ainsi Jean-Baptiste Para dans le septième numéro de la revue Caravanes parue chez Phébus : « Le titre de son premier livre publié, Arcanes de l’ermite et du monde, indique bien ce mouvement incessant, cette méditation continue qui, sans nier les vertus de la mise à l’écart, choisit pourtant de passer à l’action […] ». Nul homme autre que Para n’est peut-être davantage attentif aux voix du monde, dans toute leur diversité, leur singularité, au travers de l’entreprise sans cesse recommencée de la revue Europe (qui cherche à faire exister les voix dans leur unicité et dans leurs liaisons avec des voix amies, quel que soit leur terreau d’origine, européen ou mondial), au travers de ses traductions, nombreuses…, et nul homme autre que lui n’est peut-être, dans le même temps, davantage (avec une telle force) attentif au silence : « [t]oi qui retiens ta bouche de parler » ; « [d]es journées entières / je donne mon cœur au silence » (La faim des ombres).

Encore faudrait-il définir ce que l’on entend ici par « attention ». L’attention n’est pas scrutatrice, elle n’est pas vraiment une attention. Elle est plus que ça. Elle se confond avec son objet, car elle le fait exister. Elle est regard porté sans attente sur l’objet qu’elle fait naître à lui-même en lui permettant de se reconnaître comme pouvant être sans qu’il soit besoin pour lui de se conformer à un horizon d’attente : le regard (toute écoute est d’abord un regard, une autre forme de regard) comme instrument mais aussi levier de liberté ; pacte scellé avec ce qui survient, pacte qui, dans sa formulation, nous retire le droit d’attendre que survienne ce qui survient, ce qui advient et qui ne peut néanmoins survenir, advenir, que suite à ce pacte.

L’œuvre poétique de Para fait davantage que faire palpiter le silence dans son creuset, ce silence, qu’en faire palpiter la nécessité. Elle le porte. Non pas comme l’on porte quelque chose les bras repliés, ou à bout de bras. Elle le porte pour se confondre avec lui : « [l]e poème s’apprend / à plat ventre dans les orties. / Je sais que je dois étouffer ma voix. » « [I]l écrit son poème à coups d’épingle / dans une feuille d’érable » (La faim des ombres). Mais elle se confond avec lui tel qu’il est véritablement, une pleine présence, tout sauf une absence, tant l’intensité de la voix de Para se confond avec l’intensité d’un éclat qui se tient en-deçà, au-delà de la texture langagière. Un éclat qui dure et qui est l’éclat d’une matière qui se déplie en nous.

Quel est notre relation au silence ? À écouter l’ordinaire des conversations, et l’ordinaire de nos pensées, quand elles épousent ce qui semble l’évidence, souvent, il effraie. Il est ce qui suscite l’angoisse, ou la gêne, comme si la parole était lien entre les êtres alors que « [n]os voix » restent « des barques sans lien » (La faim des ombres). Il renvoie à ce qui n’a pas de fin, car pas de commencement. Ce qui semble débuter depuis toujours, depuis l’avant de nos vies. Ce qui semble devoir ainsi continuer dans l’après. Bien après. Quand la poussière des mondes dansera seule dans le cosmos. Ballet dont la stupéfiante beauté sera d’autant plus déchirante qu’il n’y aura nul regard pour la cueillir. Lorsque ce sera une beauté sans objet, comme l’est toute vraie beauté : il n’est que d’ouvrir les yeux, face aux arbres, pour se rendre compte de ça. Il n’est que d’être réceptif aux « bienfaisances de l’arbre, ce que nous recevons de lui, ce qu’il suscite et inspire dans le cœur et la pensée de l’homme, tout ce dont nous lui sommes redevables », ainsi que l’écrit Para au sein de son compte rendu du livre de Salah Stétié Dans le miroir des arbres, dans le numéro d’octobre 2011 consacré à Whitman de la revue Europe.

Le silence peut être celui « des vanités du XVII° siècle où il triomphe comme signe de l’arrêt du temps et de la vie, quand le mutisme même des instruments de musique se couvre de poussière », ainsi que l’écrit Para au sein de la rubrique « Les Arts » du numéro d’avril 2011 de la revue Europe (n° 984, Georg Trakl, Christa Wolf), dans un article intitulé « Vers la lumière et le silence, Piet Moget ». Ce silence, ce silence en particulier n’est pas le silence du vivant, le silence que nous connaissons. La mort, « arrêt du temps et de la vie », se tient au-delà du silence que nous connaissons. La mort et l’oubli, l’oubli qui est, pour nous, le versant amer de la mort, la mort et l’oubli sont ce silence habité d’une foison de choses sans tintement qui se tient dans la main fermée du temps. Ce silence donne une image de la mort, de cette étendue sans fin en laquelle on échoue à s’inscrire autrement que pour s’abstraire de toute présence possible. Il est « le sceau d’un lieu […] » (« Vers la lumière et le silence, Piet Moget »).

Il ne nous est pas possible de découvrir cette forme, cette texture de silence, il ne nous est pas permis d’en connaître la géographie intime, ignorant que nous sommes de son absence ou non de coutures. De son tombé sur le sol. Du toucher que peut composer la main avec lui. De son rebond possible, sur le mat de la moquette (grande maison désertée de nos vies, fuies par nous, malgré nous, se tenant immobiles et brûlantes dans un monde déserté par nous), et dans le dédale labyrinthique des pensées. Puisque nous ne serons pas là pour pouvoir tendre la main, puisque nous nous tiendrons irrémédiablement par-delà le ruisseau de ronces, par-delà vivre. Puisque ne sera présent que l’absence. Mais il nous est permis de l’imaginer : « […] un instant le silence / écume de cruauté, soulève le froid / de la nuit, parmi les scirpes et les roseaux […] » (La faim des ombres).

Le silence que nous connaissons est certes d’abord façon qu’a l’être d’occulter l’horrible, ce silence-ci se confondant alors, d’une certaine manière, avec l’oubli : « tu peux rêver d’oubli, cette dent / de farine » (Arcanes de l’ermite et du monde, Temps actuels, Messidor, 1985, collection Petite sirène). Un oubli réinventé car il s’agit d’occulter non pas en vérité l’horrible mais le ressenti lié à l’horrible – qui fait ployer l’homme du côté du ressentiment et brouille son regard – en n’oubliant rien de ce qui en fait la substance. Aussi, comme l’écrit Velter : « [l]’enjeu, pour Jean-Baptiste Para, tient à ce que l’on pourrait appeler le bon usage de l’oubli… Autrement dit : comment garder mémoire sans conforter la haine, comment ne rien oublier des choses inhumaines tout en faisant part humaine à l’oubli ? » Le poème n’est ainsi nullement sauvé de l’histoire, l’histoire qui est « un cauchemar dont j'essaie de m'éveiller », ainsi que le dit Stephen Dedalus dans Ulysse de Joyce. Il devient « un moment d’herbe et de nuit / entre les dents des morts » (Arcanes de l’ermite et du monde).

Mais le silence que nous connaissons lorsque sentir et ressentir deviennent connaître – c’est-à-dire ainsi que l’œuvre de Para nous y invite continûment –, ce silence-là, qui n’est pas seulement vivant mais qui « confirme la vie » (« Vers la lumière et le silence, Piet Moget »), est surtout plénitude, clarté : « [s]ilence, bonté calcaire de la main, / une même clarté pesait sur ma nuque » (La faim des ombres). Ce silence est seule vie, incandescente vie, et par conséquent « toujours vulnérable » (« Vers la lumière et le silence, Piet Moget »). Non pas manteau au sein duquel il serait possible de s’abriter du froid du vacarme, non pas refuge, mais « arche » : « [d]e silence est ton arche / inchangée  / issue de la mêlée / des ronces // de silence-libération ! un bleu / redoublé de bleu, aux déclivités / du bleu, une matérielle / action de grâce / – cela est presque / trop / comme ouvrant dans le sol / tu avais ressassé / une clémence avant demain, une allégeance / au tournoiement » (Arcanes de l’ermite et du monde).

Non pas seule « arche » mais peinture épaisse que le couteau du calme déplace sur la toile de vivre : vivre devient respirer dans cette échappée, dans ce plongeon hors du fracas, hors même de la rumeur. Dans ce plongeon, saut sans mouvement par quoi s’opère le saut, dans le vrai ruisseau du temps. Vivre devient cette attention soutenue, acméique aux choses. Le « silence […] signe la qualité d’une écoute, d’un regard ». C’est un silence « qui élague, déblaie et porte l’émotion sensorielle à [un] degré d’intensité où, comme le silence, elle n’impose rien […] » (« Vers la lumière et le silence, Piet Moget »).

Vivre se confond avec ce mouvement de ressac de la respiration du regard sans visée (pur accueil), de l’étendue sans fin et pourtant minuscule du corps pour l’étendue sans fin et pourtant minuscule de l’amarrage naturel (en escalade, l’amarrage naturel est un point d’amarrage dénué de matériel métallique, comme un arbre, une lunule, un bequet rocheux), mais possiblement (et en vérité) multiple, qu’offre le visible. Possiblement multiple, c’est-à-dire à jamais infini : « [l]’enfant aux mains barbouillées de mûres / Éprouve l’immensité dans chaque direction » (La faim des ombres). À jamais infini même, et c’est la vertu première du silence que de nous pousser à ce recueillement qui n’est pas introspection, lorsque l’on ferme les yeux : « Des journées entières / je donne mon cœur au silence / et si je ferme les yeux je vois / un cyprès blanc auprès d’une source / une aire de sable où marchent les paons / un mouchoir mouillé de salive / la silhouette des saints / sur le fond d’or de l’icône […] » (La faim des ombres). Le silence devient opération grâce à quoi peut advenir le « jeûne des yeux », si l’on reprend la formulation du titre de l’ouvrage paru aux éditions du Rocher en 2000 : Le jeûne des yeux et autres exercices du regard.

Le silence, l’effroi ? Où se situe l’effroi lorsque rien n’est « impos[é] » (« Vers la lumière et le silence, Piet Moget ») ? « J’entends le bruit de l’eau qui coule dans ma gorge / Puis de nouveau le silence – il ne me fut jamais poison. » « Je ne m’abrite plus du silence », conclut Para dans La faim des ombres. N’existent plus alors l’effroi, l’angoisse, l’idée sous-jacente de l’abandon, la peur de la mort et le préambule et la conclusion de la souffrance quand on évoque le silence (sans avoir à risquer un mot pour ça qui ne soit pas lui – les mots de Para sont des mots qui le portent, qui ne le brisent pas) : lorsqu’on le porte en soi, dans sa vie, lorsqu’on en porte l’idée entre ses lèvres fermées. Si l’on peut « chang[er] [s]on sourire pour un silence aux lèvres dures » et si la voix peut être « une eau douce », le silence est surtout, « tendre » (La faim des ombres), ce « réel palpitant » (« Vers la lumière et le silence, Piet Moget ») qui fait exister la plénitude, et c’est grâce, vraie grâce sauvée du dédale où court l’impatience, vrai minotaure, grâce car entièrement gratuite, et c’est miracle sans cesse répété : « [p]lus haut que toi, ton silence patiente / comme un panier de prunes bleues » (La faim des ombres).

C’est « un silence où rien ne pèse mais où tout a sa densité » (« Vers la lumière et le silence, Piet Moget »). Il n’est, pour cela, que d’écouter en lâchant prise (mais rien de plus difficile), en refusant qu’advienne ce qui justifiera l’écoute en tant qu’écoute, le bruit ou la musique, en somme ce qui rendra l’écoute vraiment écoute en la rendant réceptacle de ce qui arrive pour être abrité, ou dévisagé avec l’ouïe, seul regard plongeant ses racines dans une intériorité non, peut-on penser, entièrement façonnée par des habitudes de pensée. Car toute écoute est, pense-t-on, écoute de quelque chose. L’écoute si elle ne fait pas advenir ce qui lui donne existence en tant qu’écoute devient seule matière, et non plus étendue où le bruit et la musique peuvent courir, et se hausser au moyen de différentes intensités : murmure ou chute d’un galop qu’est le cri ; en sachant qu’un murmure peut avoir plus de violence qu’un cri : « Une langue parlant avec douceur / peut briser des os » (La faim des ombres).

Cette matière, l’œuvre de Para nous invite à la reconnaître autant qu’à se tenir, maintenir, en elle, car cette œuvre déploie ce silence, déployant, mais toujours avec une musicale retenue, des mots qui sont déjà habités par lui, jamais concessions faites aux exigences de la rumeur et du bruit, et déployant le silence qui entoure – peuple – la lecture que l’on peut faire des livres qui la contiennent en l’organisant intuitivement (lire Para dans le bruit – j’en ai fait l’expérience à de nombreuses reprises, et ça se vérifie à chaque fois –, c’est déjà tomber du bruit pour retrouver la nappe phréatique du silence que seule fait naître la véritable écoute, et cette écoute, cette qualité d’écoute, c’est toujours l’œuvre sur laquelle elle se pose, halo imprécis, qui la suscite, entièrement), et déployant le silence tonal qui suit la lecture et touche presque les mots, non, se déplie en eux, par ses racines, car ils n’en sont pas le versant, ils en sont le visage. Comment, dès lors, considérer qu’une parole sur le silence puisse être paradoxale ?

Le silence advient, comme nous l’avons évoqué, lorsque l’écoute cesse d’être écoute de quelque chose sans perdre en rien son intensité qui la caractérise en tant qu’écoute (qui la fait écoute), mais une intensité qui n’est pas façon modulée qu’a l’être d’être aux aguets, ou alors il faut retirer à ce terme la notion de danger qui s’y rattache : douceur possible d’être aux aguets. N’est-ce pas le propre de chaque lecture intensément vécue ? C’est en tout cas le propre de la lecture des livres de Para.

« Il manque toujours un mot pour prolonger le guet », est-il stipulé dans La faim des ombres. Non, il n’en manque plus. Ce mot est pleine voix du silence : « [m]a langue est la rose fermée / par où l’ombre descend ». Le « silence » peut « parle[r] » (La faim des ombres). C’est « la parole qui bat contre [l]a joue / comme un papillon derrière la vitre » (ainsi que l’écrit Véra Pavlova, telle que Para l’a traduite avec son frère – voir L’animal céleste, anthologie traduite du russe, Éditions L’Escampette, 2004), sans qu’il soit besoin d’ouvrir les lèvres. Il n’est que d’ouvrir La faim des ombres, ou Arcanes de l’ermite et du monde, premier et (pour l’instant) dernier recueil d’une œuvre qui montrent, de par la structure cyclique qu’ils instaurent, toute l’unité de l’œuvre complète, tout le grain persistant de la voix.

« Pour moi, / le silence et la voix / se sont aimés / comme la braise et l’encens / dans un poème qui dure / le temps que la pluie cesse. // […] Tout scintille dans la paume du monde. » « Souviens-toi d’être né dans le matin des neiges / et de naître encore dans un bleu qui s’étrangle / pour qu’afflue la parole sans voix » (La faim des ombres).


*


« Maintenant il écoute le silence / qui monte de la masse granuleuse. / Entre un silence et un autre silence / passent des bissectrices de lumière » (La faim des ombres). Lire Para, c’est être dans cette lumière. Non pas y entrer, mais marcher dedans, et marcher dedans comme si on ne l’avait jamais quittée.


Soyons seule écoute à cette parole, alors, car nulle exégèse ne saurait l’approcher véritablement :

« Tu restes captif du silence des galeries / un point engendre l’impatience / quel prix a-t-il si tu ne sais / t’en détourner // si le silence est, qu’il soit / et que ton pas t’y transporte, il te déportera / comme le lierre // réseau libre de tout centre / il ne prodigue aucun remerciement / ne songe pas tant à ses liens, à ses lèvres // si tu le contemples jusqu’à ce que naisse / un peu de lierre en toi, il n’y aura / pas moins d’homme // qui commence à être lierre, plus ductile il voit / s’épuiser les feintes dispenses // un vert nouveau devient l’hélice de sa vie // il était là depuis toujours, ô pourquoi / tout ce temps dans l’idée fixe de l’oubli / s’il n’est que cela même à traverser / qui nous devance et nous rejoint // la route est la compagne au pas décidé / qu’il ne soit plus de jour / sans minute légère // et l’allégresse d’acquiescer » (Arcanes de l’ermite et du monde).


Matthieu Gosztola


Pour découvrir l’œuvre de Jean-Baptiste Para :


Arcanes de l'ermite et du monde, Temps actuels, Messidor, 1985.

Une semaine dans la vie de Mona Grembo, MEET, 1986.

Longa tibi exilia, Éditions AEncrages & Co, 1990.

Atlantes, Arcane 17, 1991.

Le jeûne des yeux et autres exercices du regard, Éditions du Rocher, 2000.

La faim des ombres, Obsidiane, 2006.


  • Vu : 1878

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com