Identification

Hommage à Baudelaire XIII.8 - Edgar et Charles (8), par Alain Cuzon

Ecrit par Alain Cuzon 16.06.17 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Hommage à Baudelaire XIII.8 - Edgar et Charles (8), par Alain Cuzon

 

En quête de vérité

L’habitation se transforme avec la présence d’une deuxième femme qui s’installe petit à petit dans des commodités qui déplaisent fortement à Cigale. Cette dernière lui lance des regards transperçants qu’il vaut mieux éviter.

Edgar surprend alors cette inspectrice dans une toute autre allure que celle qu’il connaît depuis quelques jours, et s’en félicite. C’est une vraie femme qui se cache sous la tenue d’inspecteur de police, transformée dans ce costume marin léger, de couleur bleu et blanc avec marinière. Les cheveux longs et roux sont maintenus sur la nuque par un catogan de couleur blanche. Edgar en est très ému, et se demande si l’inspectrice n’entame pas une partie de séduction à son encontre. Il félicite la dame pour son élégance, mais remet les rôles à leur place, et n’oublie pas qu’il y a un ou plusieurs assassins qui gravitent dans son entourage.

Katarina l’interroge à nouveau sur le contenu de la nouvelle traduite par Charles, et lui demande son avis sur les réelles motivations qui ont amené Charles sur cette île perdue dans la baie de Chesapeake. Visiblement elle ne croit pas un seul instant à la retraite sécuritaire auprès d’un vieil ami. Elle connaît bien les méthodes du Yard, et en général celles des polices occidentales. Elle parle plusieurs langues dont le français, l’anglais, et l’allemand si tant est que ce soit une langue à part entière. Edgar ne lui apporte aucune précision, et en tout cas, pas ses conclusions à lui, qu’il souhaite étayer rapidement mais discrètement. Il est véritablement impressionné par la culture policière de cette inspectrice, qui lui inspire le respect. Cette femme est précurseur de la police scientifique, c’est un fait acquis !

Les soirées sont chaleureuses à Chesapeake, les dîners aux bougies également, et parfois des insectes participent à la décoration des plats, Cigale n’y est pas étrangère, mais sa position reste précaire au vu des antécédents de son frère. Une soirée pas comme les autres, sans doute bercée par le clapotis des vagues sur la plage, une soirée un peu plus arrosée également, malgré une enquête qui n’avance pas, et Edgar se laisse guider dans la chambre de cette femme élégante et pertinente, pour une nuit torride. Une nuit comme Edgar en a rarement connues ces dernières années vouées au célibat, à la manière d’un moine anachorète. Les deux êtres ont laissé parler leurs corps tandis qu’au dehors les grenouilles et criquets les accompagnent de leur chant nuptial. Cigale reste en éveil, profondément meurtrie par cette aventure.

Le couple se lève le lendemain dans une forme restreinte, chacun ayant payé un lourd tribut à cette nuit agitée ! Mais celle-ci a permis à Edgar d’évacuer de son esprit la douleur de la perte de son ami, il reste convaincu que les actes graves s’enchaînent de manière imprévisible, comme si les âmes se déchaînaient fuyant le monde réel.

Dans son retour à la réalité, et se promettant de ne plus souscrire aux avances de Katarina, au moins durant l’enquête sur son ami, Edgar doit profiter de la journée pour étayer ses hypothèses et se rendre sur le navire britannique. Il doit néanmoins demander l’autorisation à son chaperon de quitter l’île pour quelques heures, car il est consigné à résidence pour sa protection. Il va donc prétexter une impérieuse nécessité de se rendre à son journal le Baltimore Post pour finaliser une édition spéciale sur la migration des continentaux de l’Est, par exemple.

Katarina, redevenue inspectrice, accueille cette demande avec agacement, la surveillance et la protection n’ont pas de sens si le protégé se promène à son aise. Les suppliques d’Edgar touchent néanmoins le cœur de l’amante d’une nuit, et elle accepte de le « relâcher » quelques heures à condition qu’il réintègre l’îlet en fin d’après-midi. C’est la navette de l’inspectrice qui le déposera au port, et qui le ramènera.

Un baiser furtif clôt cette discussion, et Edgar prend la mer pour le port de Baltimore. Une fois à terre, il se dirige vers les bureaux du journal situés à quelques pas, et demande à sa secrétaire de lui fournir par la porte arrière de l’immeuble une calèche avec deux chevaux frais et rapides. Le journal utilise ce mode de transport au quotidien, et Edgar se retrouve rapidement aux rênes de cette monture rapide et efficace. Après une chevauchée pittoresque d’une heure dans la campagne, Edgar arrive au Sud de la baie, sur la côte qui permet l’accès au navire. Une patrouille à terre protège l’embarquement des marins par un quai de fortune construit spécialement pour l’accès au bateau. Deux hommes à terre et deux autres sur une barque en tenue d’officier anglais contrôlent le périmètre. Edgar saute de sa calèche et se dirige vers le premier officier, il lui explique qui il est, et qu’il doit transmettre un message urgent à l’ex-impératrice Joséphine, de la part de son ami Charles. Il joue le tout pour le tout, quitte à inventer cette histoire ! Mais à sa grande surprise, l’officier le mène à l’embarcation et donne l’ordre aux deux marins de l’emmener vers le HMS Britannia. Cela fonctionne au-delà de ses espérances, et durant les dix minutes qui le séparent du navire et de sa rencontre avec une des plus belles femmes de France, il imagine cette entrevue improbable, et s’attend à dénouer enfin cette énigme.

Dans son empressement et son excitation, Edgar n’a pas remarqué cet homme qui l’a suivi, et le surveille désormais aux jumelles depuis la côte. Cet homme de couleur ne le quitte pas des yeux, depuis un bosquet sur un monticule, surplombant la côte à quelques mètres du quai. Peut-être est-il là pour surveiller les anglais, et ce visiteur l’intéresse également, qui sait ? Au moment où Edgar franchit le pont du navire le plus célèbre de la guerre de l’Angleterre contre les Etats de l’Union, il exprime un profond ressentiment, pensant aux milliers de citoyens américains que l’homme qui l’accueille a envoyés à trépas. La poignée de mains est cordiale et ferme, et l’amiral anglais le conduit à l’appartement de l’impératrice dans le château arrière du navire.

– Votre altesse, une visite urgente pour vous ! annonce-t-il à la femme masquée à son bureau par un paravent figurant des oiseaux de paradis sur une soie noire finement tissée.

– Merci amiral, laissez-nous, je vous prie, répond-t-elle d’un ton assuré.

C’est alors qu’apparaît cette femme divinement belle qui force Edgar à baisser les yeux dans un salut très emprunté pour cet homme moderne.

– Relevez-vous mon ami, vous n’êtes pas anglais, vous ! lui dit-elle en prenant ses mains dans les siennes.

– Quelles sont les nouvelles de Charles, pourquoi n’est-il pas là à votre place ? Je ne puis prolonger la présence de ce navire auprès des côtes américaines indéfiniment ! s’inquiète-t-elle auprès de son visiteur.

– Merci votre altesse de me recevoir, je suis Edgar, l’ami de Charles qui est arrivé chez moi, sur Jefferson Island, il y a plusieurs jours, et… explique-t-il, mais Joséphine l’interrompt.

– Je sais déjà tout cela mon ami, nous l’avons imaginé avec Charles il y a quelques mois déjà, mais où est-il ? répondez-moi !

– Je suis désolé votre altesse, mais Charles est mort ! On l’a trouvé sur la plage il y a deux jours et une enquête est en cours, lui apprend Edgar confus de cette triste nouvelle.

– Oh mon Dieu ! Non !

Joséphine de Beauharnais s’effondre dans un fauteuil en larmes, inconsolable, anéantie. Un rêve vient de disparaître dans une tragédie qu’elle ne soupçonnait pas, elle reste un moment sans voix, comme étouffée par cette nouvelle qui l’accable. Après quelques minutes, elle reprend ses esprits et explique à son visiteur les véritables raisons de sa présence sur ce navire.

– Je dois vous avouer, Monsieur, que la femme qui se tient devant vous a très mal agi envers son pays ou du moins celui qui lui a permis d’accéder au titre d’impératrice, car son cœur est resté profondément attaché à ses origines martiniquaises. Mais il y a une explication à cela, et j’espère que l’Histoire en tiendra compte. L’empereur, ce petit homme sans envergure autre que militaire, a anéanti le grand dessein que j’avais pour ce pays, tourné vers l’art et la culture. Il m’a écarté des grandes décisions pour se consacrer à la guerre, la guerre et rien d’autre que ce besoin inassouvi de pouvoir absolu. J’ai gardé l’apparence d’une courtisane, il est vrai, mais toujours pour soutenir l’image d’une grande nation ! Mes enfants et petits-enfants sont présents dans les plus grandes cours européennes. Quand les royalistes ont réclamé mon aide, je n’ai pu leur refuser face à cet arrogant qui demandait le divorce. Je savais qui était derrière eux, les alliances sont nombreuses, et la disparition d’un fou restait une bonne action.

– Excusez-moi votre altesse, mais en quoi l’image d’une courtisane pourrait-elle soutenir une grande nation ? se risque Edgar suite à cet exposé.

– Vous ici, aux Amériques, ne connaissez pas ces vieux royaumes, plus occupés par leurs descendances et leurs alliances pour les aider à survivre. Les relations de couloirs, de boudoirs, de salons et autres sont le quotidien des royales personnes depuis des siècles. On se croise, on se mélange, on se reproduit pour mieux dominer. C’est ainsi et la France en est le plus bel étendard depuis François 1er.

– Revenons s’il vous plaît à votre présence sur ce navire, que vient faire Charles dans tout cela, et qui voulait l’assassiner ? lui demande Edgar toujours sous le charme de la belle métisse.

– Quand Charles a reçu votre manuscrit, il m’a informée de ce que tout le monde à Paris suspectait déjà, d’où mon exil soudain, et je lui ai appris qu’un espion, ou plutôt une espionne, avait non seulement organisé les attentats contre l’empereur sous la haute décision des empires voisins, mais allait, suite au dernier échec, organiser la disparition des contacts les reliant à eux. Mes amis loyalistes et royalistes sont apparus sur des listes que Fouquet a largement diffusées perpétrant ainsi des assassinats, enlèvements et pendaisons multiples autant du côté français que du côté de cette espionne appelée Lola Montès. Inutile de vous préciser mon ami que je figure en bonne place sur cette liste, de manière officieuse car la nouvelle république, ou ce qu’il en reste, n’aimerait pas que cela se sache. Charles et moi devions donc nous rejoindre, et partir pour la Martinique dans la plantation de mes ancêtres, un petit hameau sur la côte Nord-Est de l’île. Vous connaissez la Martinique, Monsieur Edgar ?

– Non, je ne la connais qu’à travers les publications que l’on peut trouver chez les historiens et géographes, lui répond humblement Edgar, en ajoutant : pourquoi avez-vous demandé à l’Empereur le rétablissement de l’esclavage sur les îles, lorsqu’il vous a nommé Impératrice ?

– Pour les mêmes raisons qu’auparavant, Monsieur, nous sommes conditionnés et élevés dans cet apprentissage du pouvoir des hommes sur les hommes, comme vos ennemis sudistes, lui annonce-t-elle comme une évidence scellée dans le marbre.

Edgar ressent la distance qui le sépare de cette femme et de ses idées, cette impératrice de naissance, si loin de ses convictions personnelles, et si sûre d’elle. Il comprend également que Charles n’était que le vecteur permettant d’approcher cette figure si présente dans l’Histoire, et justement si dangereuse. Pauvre Charles, pense-t-il, même vivant cette courtisane l’aurait certainement vite abandonné au profit d’une alliance plus profitable.

Après plus de deux heures d’entretien, Joséphine de Beauharnais se lève et regarde son visiteur dans les yeux, lui expliquant que désormais elle doit quitter la côte américaine, et que ses jours sont comptés. Ce qu’elle sait également, c’est qu’elle est prise à son propre piège, et se trouve à l’instant même dans les griffes de ceux qui ont peut-être commandité sa disparition. Du moins peut-on le penser car les dissensions entre empires européens vont bon train, et le roi George III a peut-être changé de cap depuis la guerre des Antilles qui a fait l’objet de tractations après l’échec napoléonien à la Guadeloupe. Joséphine devient alors une pièce du jeu non négligeable, qu’il faut protéger, et c’est le cas.

Edgar se retire et souhaite longue vie à la belle Antillaise, gardant l’image d’une impératrice de haut vol dans tous les sens du terme. Une fois retourné à quai et monté dans sa calèche, il visualise les principaux éléments de son puzzle, et admet que son ami Charles n’était pas la véritable cible à atteindre, mais sans doute le moyen d’y arriver. Sa promenade en canot devient limpide et claire comme un message écrit à sa belle, qu’il n’a jamais eu le temps d’atteindre. Quelqu’un savait donc, et a voulu le faire parler ; il en est mort, sans rien avouer sinon le navire aurait disparu le lendemain, et la surprise de l’impératrice était réelle.

Pensant aux personnalités qui tirent les ficelles depuis l’Europe, il comprend a posteriori que le roi George est écarté pour de sombres raisons exotiques, et qu’il ne reste que les Autrichiens, en l’occurrence les Habsbourg qui entament l’histoire du futur Louis Ferdinand, pour avoir commandité cet assassinat. L’espion, le troisième homme, est en fait une espionne, dénommée Lola Montès, plus connue par ses agapes dans les cours d’Europe que par ses faits d’armes. A moins que ceux-ci soient si bien exécutés, qu’ils ne laissent aucune trace.

A l’image de cette « dame rouge » !

 

A suivre

 

Alain Cuzon

 

Lire tous les épisodes

 


  • Vu : 1321

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Alain Cuzon

 

Rédacteur