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Hommage à Baudelaire XIII - Les Aventures de… Edgar et Charles (1), par Alain Cuzon

20.04.17 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Hommage à Baudelaire XIII - Les Aventures de… Edgar et Charles (1), par Alain Cuzon

Joséphine

Nouvelle Romanesque, par Alain Cuzon

A tous les historiens, conteurs d’histoires, et autres humanistes.

« Qu’est-ce que l’histoire, sinon une fable sur laquelle tout le monde est d’accord ! »

N. Bonaparte

Jefferson

L’histoire des Etats Unis d’Amérique, depuis l’union des treize états au XIXème siècle, est captivante non seulement parce qu’il s’agit d’une jeune nation, mais surtout et avant toute chose pour ses imbrications politique, économique et sociale dans les monarchies du vieux continent. M. Thomas Jefferson, le troisième président, concrétise par sa signature l’objet d’un travail colossal qui dure depuis plusieurs années. Il offre ainsi l’avenir que l’on connaît, à ces millions d’expatriés de tous horizons, réunis en un seul pays, dont la destinée sera si proche de celle de leurs créateurs. La déclaration d’indépendance dont il s’agit a été ratifiée en 1776 à l’ombre des chênes rouges de l’îlet Jefferson, dans la baie de Chesapeake, menant à Baltimore.

Baltimore, la cité industrielle du XIXème siècle qui a vu l’arrivée des migrants anglais, irlandais, écossais, français, chinois, russes et de toutes nations, fuyant des régimes despotiques, instables ou tyranniques, constitue un lieu important de migration vers l’Ouest, vers les grands lacs et la future grande Amérique du Nord. Certains migrants, opposés aux idées de liberté des « américains », ont fui au Nord vers le Canada, au sud vers les campagnes coloniales, et tout autre endroit leur assurant pouvoir et fortune, grâce à l’esclavage. Tandis que de l’autre côté de l’Atlantique, notre petit général mène grandes conquêtes et grandes défaites, pour assurer à la France une hégémonie planétaire !

L’Europe, en proie à une décadence monarchique, voit son avenir assombri par ses vieilles cours, accrochées à des privilèges qui vont voler en éclats, et externalise ses conflits aux antipodes, pour préserver un patrimoine incomparable. Ainsi l’Angleterre, fléau de la France, guerroie tant sur mer que sur terre, aussi bien en Afrique du Sud qu’au Moyen Orient et aux Amériques, à la recherche de terres, ou sa domination sera incontestée. La bataille navale de Chesapeake en 1781, affiche une belle revanche de la France, en aide aux jeunes américains, contre l’ennemi ancestral, le Royaume-Uni du roi Georges III. Fils du roi Georges II et père du futur roi Georges IV, la nation inflige aux pays voisins l’image d’une dynastie indétrônable qui en fait rêver plus d’un. C’est aussi et surtout l’application d’une stratégie à long terme avec alliances espagnoles et allemandes, pour dominer l’Europe naissante, et le Monde assouvi.

La France de Baudelaire, Georges Sand et Alfred de Musset, sera l’alliée incontestée de Thomas Jefferson dans sa course à l’indépendance, et fera oublier la défaite de Napoléon Bonaparte, devenu trop dangereux pour le vieux continent.

C’est cet « îlet Jefferson » que choisit Edgar pour s’installer, profitant d’une somptueuse habitation d’inspiration « victorienne » dans la ravissante baie de Chesapeake.

 

L’îlet Jefferson

La matinée sur l’îlet Jefferson en baie de Chesapeake s’annonce fraîche sous les alizés de l’océan atlantique, mais ensoleillée en ce jour du 4 juillet. Aucun nuage ne semble vouloir troubler le lever de soleil qui s’annonce, à peine visible depuis l’étage de la belle demeure. Dressée sur cette terre fragile, au milieu de la baie et au pied des vagues qui meurent sur des roches ancestrales, le bâtiment s’impose par une colonnade blanche de style ionique, sur deux niveaux, supportant sur sa façade Sud côté estuaire, un fronton surbaissé avec moulures de pierre. Ce fronton, unique, interrompt la colonnade périphérique de la maison, et marque l’entrée de celle-ci comme un message aux migrants ; elle représente la libération de l’homme par l’homme comme un défi sans cesse renouvelable. Dans l’ombre des colonnes, chemine une coursive légère en métal ouvragé, qui distribue les pièces des quatre façades sur deux niveaux. Certains y verront les réminiscences de la villa palladienne, d’autres confirmeront les racines de la colonisation britannique, et l’implantation de la maison victorienne. D’importantes baies vitrées en bois tropicaux du Sud apportent cette douce lumière ombragée dans des salons et autres bibliothèques, tous plus riches les uns que les autres de meubles précieux. La bâtisse d’une élégance incroyable inspire la quiétude et la sérénité, comme les autres demeures, qui s’étalent le long de la baie, arborant fièrement un drapeau étoilé, tout heureux de souhaiter la bienvenue aux étrangers. Si Baltimore n’est pas vraiment le point d’accostage privilégié des pèlerins européens en quête de sensations texanes, il reste à coup sûr le port marchand le plus actif de la côte Est du nouveau continent. Après des semaines de ballotage et d’angoisses maritimes, les frégates, les navires de première ligne et les steamers traversent la baie enchantée de Chesapeake pour rejoindre le port, et y livrer toutes marchandises à destination du nouveau monde, y compris migrants en quête d’oubli et de fortunes diverses. Les dits navires drossent vaillamment pour contourner l’îlet Jefferson, qui se dresse au milieu de la baie comme une prévisible statue de la liberté. Le paysage exposé par les allers et retours de ces machines flottantes, reste une merveille immaculée.

 

En ce jeudi matin, Edgar se lève vers 7h00 comme à l’accoutumée afin de profiter, sur le balcon Est, du lever du soleil sur les terres protégeant la baie de la houle atlantique. Il se dirige ensuite vers la façade Sud par la coursive surplombant les jardins, et quantifie les navires arrivant dans la baie, les répertorie sur un carnet, avec jour, date et heure, et parfois en croque une rapide esquisse ; Edgar est journaliste, rien ne lui échappe, pas même le détail le plus insignifiant. Il a remarqué ce navire au large, défiant la jeune marine américaine, par son port de canons impressionnant, il doit s’agir du « HMS Britannia », navire de classe « Calédonia », un des plus gros navires de guerre de la marine britannique, en quête de récupération de ses derniers régiments, pour un cinglant retour au pays. Un autre navire, français celui-là, attire également son attention, il s’agit de la frégate française « Armide », sortie des chantiers navals de Nantes en 1812, elle vogue toutes voiles au vent vers Baltimore. Edgar attend ce navire, il le suit du regard et sait qu’il sera à quai dans très exactement trois heures et quarante-cinq minutes. Il dispose donc de deux heures pour se préparer, après avoir demandé à son fidèle Andy de le prendre, avant l’arrivée à quai de l’Armide.

Edgar descend l’escalier majestueux, à deux volées concentriques, et balustres de pierre. Il est habillé d’une redingote, d’un gilet lavallière et de bottes de cuir et daim, ses chapeau et canne étant rangés dans le vestibule au rez-de-chaussée. L’homme n’est pas très grand, sans être de petite taille, sa chevelure noire, massive et bouclée, cache ses oreilles et affine un visage à la Charlie Chaplin, avec des petits yeux rapprochés et une bouche étroite, mais charnue et bien dessinée.

Sa nourrice « Cigale », d’origine antillaise, se tient au pied de l’escalier pour le saluer, la femme est belle avec des yeux couleur noisette, grande et robuste, un regard bienveillant mais surtout protecteur. Elle a élevé Edgar à la mort prématurée de ses parents à l’âge de 18 mois, l’a nourri, soigné, et éduqué. Elle lui prodigue désormais certains plaisirs, qu’aucune autre femme ne peut lui proposer sur cet îlet, au milieu de l’océan, ou presque. Cigale est vêtue d’une magnifique robe bleu indigo en fil de lin resserrée sous la poitrine avec un chemisier mettant en valeur les atouts de cette femme mûre, la seule sur l’îlet qui compte en tout et pour tout deux habitants. Le petit déjeuner est dressé sur la terrasse Sud à l’ombre des colonnes marbrées, avec thé à l’orange, marmelades de fruits et pains français qu’un petit artisan lui fournit chaque semaine, jus de fruits exotiques et surtout, dizaine de journaux dont le sien, le Baltimore Post.

Andy se présente sur le quai, il est l’heure de rejoindre L’Armide et son invité tant attendu !

 

Alain Cuzon


A suivre

 


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