Identification

Hommage à Baudelaire XIII (4) - Les Aventures de… Edgar et Charles (4), par Alain Cuzon

Ecrit par Alain Cuzon 11.05.17 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Hommage à Baudelaire XIII (4) - Les Aventures de… Edgar et Charles (4), par Alain Cuzon

 

Katarina Kreber

Le commissariat central de Baltimore s’apparente plus à une maison du peuple, fréquentée par une population hétéroclite et grouillante, qu’à un poste de police, dont on peut avoir une image très conventionnelle. Chacun s’y exprime en toute liberté, et les fonctionnaires de police rappellent les règles et usages d’une société qui se veut protectrice et sécuritaire pour ses citoyens. Dans cette ville en ébullition, la population augmente chaque jour sans discontinuité depuis quelques mois, et il est nécessaire d’émettre constamment des rappels à l’ordre.

Edgar frappe à la porte du bureau très feutré de l’inspectrice Kreber dont le nom apparaît sur la porte vitrée.

– Entrez ! lance-t-elle à l’homme qui lui serre la main à peine la porte refermée.

Il s’est habillé de manière très classique avec manteau et veston sombres sur pantalon de laine noir ; gants de cuir et canne en bois précieux agrémentent cette tenue très bourgeoise.

– Que puis-je pour vous mon ami ? lui demande-t-elle en le priant de s’asseoir face à son bureau.

– Voici l’objet de ma visite : j’accueille actuellement un ami de France, écrivain, et nous avons rencontré hier soir, lors d’une promenade sur le port, cette étrange créature qui porte le surnom de « dame rouge ». Son activité, que je respecte, est sans doute d’offrir un moment de plaisir à chacun de nos citoyens qui en expriment le besoin. Nous l’avons croisée rue d’Amsterdam, vous disais-je, et elle a tourné le dos de façon très étrange à mon ami sans explication, alors que lui et moi-même étions dans une tenue tout à fait comparable à celle que je présente aujourd’hui. Je me demandais donc si vous aviez connaissance de cette personne, et si malgré sa posture particulière, elle restait fréquentable. Enfin fréquentable dans le sens où il ne devrait pas y avoir de grand danger à craindre vis-à-vis de sa profession ! lui explique Edgar plus qu’embrouillé…

– Je vois, vous souhaitez en fait que j’instaure sur le port de Baltimore un contrôle de la prostitution, afin que ces braves gens puissent s’offrir toutes sortes de distractions garanties par mon service. Voulez-vous que j’en parle à mon supérieur hiérarchique, Monsieur le Maire ? Edgard, permettez-moi de vous appeler ainsi, j’aime vos écrits, vos histoires et enquêtes, menées, dois-je le dire, avec un grand professionnalisme. Mais de grâce, laissez donc cette « dame rouge » qui doit n’avoir d’autre ressource que cette activité si peu lucrative en cette ville somme toute assez pauvre, du moins dans ce quartier ! lui explique-t-elle le regard brillant. Mais cette femme, vous sauriez me la décrire ? Sa taille, la couleur de ses cheveux, la couleur de ses yeux ? La connaissez-vous intimement ? poursuit-elle.

– Non Non ! Bien sûr que non, même si j’en fis le portrait il y a quelques semaines. Elle est grande, au moins 1,75 m, à peu près votre taille, si je puis me permettre, une plastique irréprochable (il ne compare plus car l’inspectrice se travestit en homme pour affronter ses collaborateurs très virils), mais malheureusement, son visage et ses cheveux sont invisibles sous des voiles et masques qu’elle porte en permanence, y compris, m’a-t-on rapporté, pendant la relation rapprochée.

– Et bien mon ami ! Quelle description ! Et votre ami Charles, qu’en pense-t-il puisqu’il s’agit de lui, cet écrivain français qui séjourne à Jefferson Island ? lui demande-t-elle droit dans les yeux, une main posée subrepticement sur son épaule.

– Mais ! Comment savez-vous ? Comment connaissez-vous son nom ? s’interroge vertement Edgar avec un geste de recul.

– Enfin ! Edgar, vous êtes au commissariat central, ne l’oubliez-pas, notre rôle et notre tâche sont aussi de veiller sur la population, et cela intègre la connaissance des personnes et personnalités qui débarquent sur le port. De plus, votre ami n’est pas un simple voyageur ? Il s’agit bien d’un écrivain dont les poèmes et textes soulèvent beaucoup de mécontentement, semble-t-il. Vous me le confirmez ? lui confie-t-elle, en se rapprochant de lui, et prenant sa main droite dans la sienne, comme un geste de complicité.

Visiblement, le passage d’Edgar au poste de police laissera quelques traces chez les deux protagonistes, lorsque ce dernier décide de prendre congé de l’inspectrice en chef.

Il quitte Katarina Kreber, très perplexe sur les tenants et aboutissants de cet entretien qu’il a demandé. Il n’en sait pas plus, par contre, son interlocutrice en sait manifestement beaucoup plus que lui. Il a l’étrange impression de garder en bouche le goût bizarre d’un aliment sans pour autant en détecter la provenance.

Andy est à l’heure, 20h30, il lui fait un signe de la main pour l’aider à se repérer au milieu de tous ces bateaux amarrés aux quais. Le retour se fait tranquillement à la lueur des bouées émergées du chenal, jusqu’au ponton de l’îlet. Edgar et Andy constatent que Charles n’est pas rentré, le canot n’est pas là. Les deux hommes courent vers l’habitation, et interrogent Cigale affairée à la lingerie :

– Bonsoir Cigale, vous avez vu Charles ?

– Non, pas de Charles et pas de visite, Monsieur Edgar, répond-elle sans ambages.

– Andy ! Il faut que tu m’accompagnes, on va faire le tour de l’îlet avec des torches, j’ai un mauvais pressentiment ! lance-t-il à son ami.

Les deux hommes se répartissent les chemins côtiers à vérifier, en quête du canot ou de tout autre indice, et par chance la pleine lune va les aider, tandis que Cigale reste sur la terrasse aux aguets. Andy remontera par la plage au Nord-Est, puis obliquera vers le Nord-Ouest avant d’atteindre l’habitation ; Edgar prendra le chemin au Sud-Est puis au Sud-Ouest et retour à l’habitation également. Le chemin est aisé sur les plages de sable blanc, mais tout bruit est couvert par le flux et le reflux des vagues quand la marée monte, et c’est le cas.

Au bout d’une demi-heure de marche, chacun des deux hommes est arrivé à la moitié du parcours, pas une trace du canot et encore moins de Charles ; la chasse continue pour s’achever dans la nuit, sans succès. Les deux amis décident d’abandonner les recherches qui devront reprendre le lendemain de manière plus officielle.

Lorsque l’habitation s’éteint progressivement, Edgar ne peut s’empêcher de rassembler ce puzzle qui se construit à son insu, et il se sent totalement impuissant face à cette disparition, qui n’en est peut-être pas une, finit-il par se rassurer. Ce bon Charles sera là au matin, tranquillement installé sur la terrasse, après une nuit agitée !

 

A suivre


Alain Cuzon

 

Lire les chapitres précédents

 

1 : http://www.lacauselitteraire.fr/hommage-a-baudelaire-xiii-les-aventures-de-edgar-et-charles-1-par-alain-cuzon

2 : http://www.lacauselitteraire.fr/hommage-a-baudelaire-xiii-2-les-aventures-de-edgar-et-charles-2-par-alain-cuzon

3 : http://www.lacauselitteraire.fr/hommage-a-baudelaire-xiii-3-les-aventures-de-edgar-et-charles-3-par-alain-cuzon

 


  • Vu : 1521

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Alain Cuzon

 

Rédacteur