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Hommage à Baudelaire XIII (3) - Les Aventures de… Edgar et Charles (3), par Alain Cuzon

Ecrit par Alain Cuzon 03.05.17 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Hommage à Baudelaire XIII (3) - Les Aventures de… Edgar et Charles (3), par Alain Cuzon

 

Quelques journées trop tranquilles

La présence de deux personnalités si différentes et si proches qu’Edgar et Charles est une vraie magie de cette histoire du XIXème siècle, aux portes d’une jeune nation, qui apprend à consommer la vie au jour le jour, dans l’insouciance et la fragilité de la nature humaine.

Baltimore n’est pas simplement le port réservé au commerce triangulaire représenté par l’Europe, l’Angleterre et les Antilles, il est également le lieu de confrontation de cultures extrêmement différentes. Le transit de ces matières premières que convoitent colonies et riches contrées de l’Est, comme le tabac, le coton, la canne à sucre et la fourrure, est effectivement un vecteur d’implantation, de mouvement et de transformation de cette société humaine de l’Amérique naissante. Chacune de ces cultures et activités marchandes exprime dans son pays d’origine l’idée d’une société différente de l’autre, trop souvent liée à une colonisation extrême, éprouvée dès le XIVème siècle par les Espagnols et les Portugais, dont le célèbre Vasco de Gama.

Cette petite ville reçoit, en quelques années, l’image des histoires sociétales les plus diverses et les plus misérables de la nature humaine, illustrées dans chaque rue du port, dans chaque café à proximité des quais, dans chaque hôtel profitant des faibles économies des migrants. Ce petit port de Baltimore sent véritablement l’humanité la plus crue. Il en exalte les sentiments les plus frustrés, les penchants les plus pervers et les plus noirs, dans lesquels les esprits malins et rusés organisent les méandres de la politique et du pouvoir. Cet exercice complexe et lucratif se nourrit de la faiblesse des pauvres diables, qui courbent l’échine pour un morceau de pain. Par ailleurs, cette idéologie consumériste s’organise sur un socle bien établi de familles, disposant d’appuis et de fortunes très diversifiées, qui imprègnent toutes les strates de la société en pleine croissance. Le capitalisme naissant, diront certains.

Il n’est donc pas surprenant de rencontrer au coucher du soleil, lorsque les tenanciers allument les feux de rue pour attirer le chaland, ces belles femmes venues des antipodes. Qu’elles soient d’origines indochinoise, antillaise ou indienne, fardées dans l’outrance, elles participent à l’activité commerciale, aux plaisirs des marins à quai, aux plaisirs des marchands venus faire fortune, et aux plaisirs des gens de bonne naissance. Certains soirs, les effluves de châtaignes grillées et de vin chaud flottent dans la brume glacée du port, et se mêlent aux échauffements saccadés des amoureux aux angles de rues, ou sous les porches sombres des hôtels particuliers. Une femme vêtue de rouge parade certains soirs, dans cette ambiance sinistre et terrifiante, elle s’y reconnait et s’y sent maîtresse, adulée par tous avec déférence et respect. Chacun a l’image d’une créature drapée dans un long manteau de fourrure rouge, ne laissant entrevoir au passant qu’une faible partie de son anatomie, lorsque le vent des rues s’engouffre dans ce vêtement. Il y découvre des jambes fines et musclées maintenues par des cuissardes noires à lacets, un corps envoutant mis en valeur par des dessous couverts de bijoux et pierres précieuses, à la manière d’une Mata-Hari sortie de l’Orient Express. La reine des lieux dissimule son visage et sa chevelure sous un masque et un chapeau avec voilette du plus bel effet. Nul doute que cette belle en fait rêver plus d’un, et la solde du marin ne peut rien contre autant de charme. Mais attention, la belle sait aussi se faire respecter, car la dague qu’elle porte à sa cuisse droite n’est en rien décorative. Des rumeurs vont bon train sur les quais, relatant l’expertise exceptionnelle des talents de cette femme. Elle impose le respect, et bon nombre de marins aventuriers ont payé le prix fort dans ce sens ; mais la dame en rouge ne fut jamais inquiétée. Dans toute famille humaine ou animale, apparaît généralement une entité vénérée par sa prestance et sa puissance. Edgar n’est pas coutumier du fait, mais il a noué avec cette femme quelques relations courtoises avant d’emménager sur l’île, propice à son assagissement, loin de l’activité torride du port. Et puis, Cigale veille sur lui, comme un objet précieux.

Edgar se lance parfois dans la description de personnages et acteurs de cette société humaine de Baltimore, et la dame en rouge fit l’objet d’un article relativement élogieux. Il tente ainsi d’exprimer l’ambiance de cette ville ouverte à toutes les réalités et à toutes les aventures humaines. Il n’empêche que personne ou prou ne connaît cette enchanteresse, ni ses origines, encore moins son identité ; le secret est véritablement bien gardé, semble-t-il, et ceux qui s’y sont aventurés ne sont plus là pour en conter le récit !

Chaque journée voit nos deux amis s’aventurer sur le port grâce aux bons auspices d’Andy, qui les rapatrie en soirée après avoir vendu sa pêche et dépensé le gain de celle-ci au profit des plaisirs précédents. Ce soir-là, les deux hommes entrevoient dans la brume de la chaleur des bistrots la silhouette de la femme en rouge, elle se dirige vers eux quand Edgar propose à Charles de goûter aux charmes de la vie locale. Charles n’est pas homme à se laisser aller, mais Jeanne, sa maîtresse parisienne, lui manque, et sur le bon conseil de son ami, il s’autorise un entretien consentant. Il s’approche de la femme, la complimente sur son costume, lorsque celle-ci se détourne soudainement de son regard, et disparaît dans les ruelles étroites et sombres du port. Edgar s’en étonne et interroge son ami pour en connaître la raison.

– Je ne comprends pas ! Nous étions à quelques pas l’un de l’autre quand elle s’est détournée de mon regard, sans aucune raison, explique Charles incrédule.

– Ah ! C’est étrange, nous ne sommes pourtant pas pestiférés ou ragoutants ! renchérit Edgar, presque vexé de cet incroyable dédain. Allons, Charles, ne restons pas sur une mauvaise impression, et rentrons, je demanderai à Cigale de te monter une infusion des îles.

Les deux hommes s’apprécient vraiment, la littérature est une force commune de leur mental, ils ont de plus ce parcours chaotique en l’absence de parents disparus trop tôt. Leur écriture n’est pas comparable mais elle exprime la force intérieure des sentiments de la vie et de l’âme humaine, parfois avec passion, parfois avec provocation.

Andy est là, assis sur le quai, fumant sa pipe, aux côtés d’une belle brune aux yeux verts qui l’a raccompagné, espérant sans doute prolonger une activité rémunératrice méritée. Mais Andy est un vieux marin, son passé reste une énigme, et sa vie solitaire, sa raison de vivre, sans excès ni autre concession. Il ramène les deux écrivains, les dépose après une bonne heure de navigation sur le quai de Jefferson Island qui s’illumine de petites lampes à pétrole que Cigale a mises en place. Elle accourt à l’arrivée du bateau et raccompagne les deux hommes à l’habitation.

La nuit est enchantée, tant pour les âmes du port que pour celles d’Edgar et de Charles, qui s’offrent une dernière infusion avant de fermer les yeux. Charles n’a jamais bu une infusion aussi agréable, accompagnée de plaisirs voluptueux et enchanteurs qui transforment sa nuit en rêve éveillé. Il se lève au petit matin au son du canon, que le HMS Brittania opère chaque jour depuis son mouillage à l’entrée de la baie de Chesapeake, pour marquer sa force, même s’il est en voie de partance pour l’Angleterre. En effet, les traités signés il y a quelques jours entre les forces libérées d’Amérique, et les Anglais, restituent les territoires à l’Union, et renvoient les agresseurs dans leur contrée au grand désarroi des amiraux de la flotte royale qui auraient préféré mourir au combat.

Le navire a retardé son départ, prétextant des problèmes techniques, mais il est clair que ce n’est qu’une piètre tentative d’intimidation, ou autre chose. Une rumeur s’est faite jour au port, une dame de la haute société serait à bord du navire britannique, en provenance du Sud, des Antilles probablement, et qu’elle serait arrivée par une petite goélette la veille de l’arrivée de Charles… Edgar en a eu connaissance, mais cela ne l’intrigue pas, par contre le refus de la « dame rouge » de contenter son ami le laisse très perplexe. L’apprenti Sherlock Holmes n’arrive pas à se détacher de cette interrogation, et en fait part à son ami devant un bon bol de café, pris sur la terrasse Sud face au navire anglais, toutes voiles repliées.

– Charles, tu n’as pas trouvé étrange ce revirement de la belle hier soir ? lui demande-t-il.

– Si, Edgar, je ne te le cache pas, pourtant je ne la connais pas, même si, un court instant, il m’a semblé reconnaître ce parfum très parisien de la maison Piver je crois, ou Guerlain peut-être, à base de cannelle et de vanille ? répond-t-il à son tour perplexe.

– Cela m’interpelle, et tu sais, Charles, que je n’aime pas avoir en tête ce genre d’interrogation ! Le souci du détail, sans doute, qui me préoccupe constamment ! J’irai cet après-midi voir l’inspectrice Kreber à Baltimore, c’est une nouvelle qui vient d’Europe avec des méthodes d’investigation enseignées au Yard de Londres. Je ne sais pas ce que je lui demanderai, mais lorsque nous nous sommes rencontrés au journal l’autre jour, nous avons sympathisé et décidé de mettre nos compétences en commun. Tu peux m’accompagner si tu le souhaites ?

– Merci Edgar, mais j’aimerais profiter de cette belle journée pour me promener un peu sur l’île, à moins que tu aies un canot, car une promenade le long de la côte me ravirait également ! lui répond Charles amicalement.

– Je peux demander à Andy de te reprendre une fois qu’il m’aura déposé au port si tu le souhaites, vous viendrez ensuite me récupérer, et nous tenterions une seconde fois notre chance, avec la dame en rouge ? continue Edgar.

– Non, je te remercie, j’ai besoin de réfléchir à certaines choses, et le grand air comme celui du large me fera le plus grand bien ! lui fait comprendre Charles, de manière ferme.

– D’accord, tu trouveras un petit canot à rames près du quai, il n’a d’autonomie que la force de tes bras, aussi fais attention et gardes-en pour le retour. Evite le grand large, les vagues y sont dangereuses à cette époque, évite également les Anglais, on ne sait jamais ! lui propose enfin Edgard.

 

A suivre


Alain Cuzon

 

Lire les épisodes précédents :

1 : http://www.lacauselitteraire.fr/hommage-a-baudelaire-xiii-les-aventures-de-edgar-et-charles-1-par-alain-cuzon

2 : http://www.lacauselitteraire.fr/hommage-a-baudelaire-xiii-2-les-aventures-de-edgar-et-charles-2-par-alain-cuzon




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