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Histoires désobligeantes, Léon Bloy

Ecrit par Emmanuelle Caminade 14.04.17 dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Mercure de France, Contes

Histoires désobligeantes, mars 2017, 304 pages, 6,80 €

Ecrivain(s): Léon Bloy Edition: Mercure de France

Histoires désobligeantes, Léon Bloy

 

Les Histoires désobligeantes de Léon Bloy s’inscrivent dans le courant des contes cruels qui prit son essor au milieu du XIXème siècle. Publié en 1894, ce recueil de trente courtes fictions avait été réédité vingt ans plus tard (Mercure, 1914) augmenté d’une préface de l’auteur et de deux textes extraits de son roman La Femme pauvre (1897). Et c’est cette seconde édition qui nous est proposée, annotée et préfacée par Sandrine Fillipetti et enrichie de deux textes critiques de Rémy de Gourmont et Octave Mirbeau, ainsi que d’un portrait de l’auteur dressé par Catulle Mendes dans un de ses romans.

Pour ce désespéré qui fit « son noviciat dans les odyssées de la famine et du chienlit », Chrétien souverainement épris d’absolu égaré dans un siècle le pénétrant de dégoût – dont les « générations avortées » saccagent « l’Idéal » –, l’ennemi à désobliger qui suscite sa colère c’est cette bourgeoisie florissante régnant à son époque et dont il fait la satire féroce.

Tout comme les Contes cruels de Villiers de L’Isle-Adam (1883), ces histoires prennent donc pour cible les bourgeois, « ces hommes qui ont l’air d’être pluriels » et « font semblant d’être vivants », ces esprits « aux idées médiocres et rétractiles à toute impression d’ordre supérieur » incapables de déceler la Beauté – la « Beauté Céleste » comme la beauté en art et en littérature –, et soumis au « Dieu Argent» : des hommes « ne vivant que pour se rincer les tripes » dont il fustige l’aveuglement, comme l’hypocrisie et la profonde bêtise. Et il semble difficile d’arracher une proie à ce « Démon de la Sottise », à ce « Captateur de la multitude ».

Divulguant « l’universelle crapulerie des honnêtes gens » et nous plongeant dans un abîme de turpitudes « aux confins des tourbes humaines » d’où parfois émerge un joyau, cet écrivain « à la parole ardente des vieux prophètes » qui se veut clairvoyant quand les hommes refusent de voir, ce « blasphémateur de la Racaille », nous offre aussi son rire en dévorant ses contemporains.

Et, pourfendant cette bourgeoisie en nous dévoilant son imaginaire, l’auteur semble également se délivrer de la violence tourmentée de son monde intérieur.

L’œuvre prolifique de Léon Bloy est surtout celle d’un essayiste, d’un chroniqueur pamphlétaire et d’un diariste, à laquelle s’ajoutent deux romans largement autobiographiques ainsi qu’un recueil de nouvelles tiré de son expérience de la guerre de 1870. Histoires désobligeantes, un peu à part, s’avère sans doute son ouvrage le plus fictionnel. L’auteur emprunte néanmoins à la réalité la matière-même de ces récits situés dans un cadre spatio-temporel précis. Et ces histoires dédiées à des contemporains, ou dans les personnages desquels on en reconnaît certains de manière plus ou moins déguisée, recèlent des allusions assassines souvent très directes à « la littérature la plus accréditée » et à certains auteurs de son temps, voués le plus souvent aux gémonies. Deux d’entre elles mettent même en scène son double fictionnel, Caïn Marchenoir, le héros de son premier roman Le désespéré.

Ces histoires qui se veulent des plus contrariantes – et dont certaines forcément datent un peu – résonnent comme des variations autour de quelques thèmes récurrents et décrivent, dénoncent, toute une gamme de crimes, notamment au cœur de la sacro-sainte famille, exaltant les souffrances des miséreux. Et si la mort, la pauvreté et la faim y sont constamment présentes, c’est qu’elles renvoient aussi symboliquement à la mort de Dieu, à la rédemption et à la foi. Car pour Léon Bloy « le Christ glorieux est le pain des pauvres (…) et il se mange dans la lumière ».

Très resserrés et remarquablement construits, ces petits récits de trois quatre pages en moyenne témoignent d’un art consommé de la nouvelle, chaque anecdote révélant des faits horribles et tragiques venant rompre de manière surprenante le quotidien. Et on entre tout de suite dans le vif du sujet tandis que les personnages sont très vite brossés, la narration linéaire adoptant un rythme rapide jusqu’à la chute brutale. Le point de vue narratif y est en général unique, le « je » du narrateur à qui on a rapporté l’histoire ou qui en a été le témoin se confondant avec celui de l’auteur, ce qui rend le récit d’autant plus proche et vivant.

Et c’est surtout le styliste que l’on admire chez Léon Bloy dont la puissance de la coulée verbale mariant le sordide au sublime vous submerge d’un flot d’imprécations et de vociférations vomissant « la clique humaine ». Sa langue inventive et contrastée, gouailleuse et superbe, mêle ainsi un vibrant « argot populacier » à une belle syntaxe classique et de très érudites citations. Déroulant ses phrases somptueuses, riches de sonorités et de rythmes, il laboure avec volupté la terre métaphorique en maniant constamment l’hyperbole, l’exagération, avec un sens foudroyant de l’image qui éclaire en profondeur et de la formule qui fait mouche. Dédaignant « les chloroses de l’aquarelle », il peint « à la gouache en pleine pâte, en exaspérant la violence de ses reliefs de couleurs », la rehaussant d’un vernis d’ironie. Et il n’a pas son pareil pour croquer ses personnages :

« Extérieurement, il tenait à la fois du blaireau et de l’estimateur d’une succursale de mont de piété dans un quartier pauvre… »

« Florimond Duputois avait le nez en pied de marmite, les yeux en cuillers à pot, la bouche en suçoir de lépidoptère… »

« C’était une de ces vierges au cordeau telles que le commerce des tissus ou le monopole des salaisons nous en conditionne… »

Ou pour finir, à propos d’un « doux vieillard » :

« On avait, en le regardant, la sensation de manger de la moelle de veau… »

Une écriture tenant tant de Rabelais que de Baudelaire dont la magnificence irradie ces histoires où « la matière noire surabonde ». L’immense cri d’indignation et de révolte d’une âme affamée cherchant la rédemption dans la souffrance, celui d’un « orageux » qui ne s’encanaille « qu’avec les constellations ».

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Léon Bloy

 

Léon Bloy, né le 11 juillet 1846 à Notre-Dame-de-Sanilhac (Dordogne) et mort le 3 novembre 1917 à Bourg-la-Reine, est un romancier et essayiste français.

Connu pour son roman Le Désespéré, largement inspiré de sa relation avec Anne-Marie Roulé, il est aussi un polémiste célèbre.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.