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Histoires d’une image, Nicolas Bouvier

Ecrit par Sanda Voïca 13.02.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Arts, Essais, Zoe

Histoires d’une image, octobre 2015, 112 pages, 8 €

Ecrivain(s): Nicolas Bouvier Edition: Zoe

Histoires d’une image, Nicolas Bouvier

 

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Il s’agit d’une réédition de 2001, par la même maison d’édition suisse, Zoé, de ce recueil de 26 textes, avec cette observation que le dernier, sans titre, n’est constitué que de l’image, légendée à la toute fin du livre : il s’agit de « L’Alphabet de l’âne, par Goya ». Ces textes ont été publiés initialement dans la revue Le Temps stratégique, à Genève, entre 1992 et 1997. L’ordre chronologique de ces premières parutions n’est pas respecté mais il n’est pas tout à fait aléatoire non plus, car le livre a été composé, organisé par Nicolas Bouvier même.

Et cette précision : les images reproduites et qui sont le sujet de chacun des textes, proviennent du fonds iconographique et photographique de l’auteur, et appartenant maintenant soit à la Bibliothèque de Genève (pour les illustrations), soit au Musée d’Elysée de Lausanne (pour les deux photos).

Et cet aveu de l’auteur même, extrait de son texte Béni le soleil, publié initialement en 1992 en revue : « Depuis trente ans, je suis chercheur d’images. Ce métier, aussi répandu que celui de charmeur de rats ou de chien truffier ne s’enseigne nulle part. C’est dire qu’on ne le choisit pas ; il vous choisit, vous attrape au coin du bois. Je suis tombé dedans comme pierre dans un puits, retour de Paris avec le manuscrit de mon premier récit de voyage, refusé partout. Je m’étais donné vingt-quatre heures pour trouver un emploi. A l’OMS, où j’avais travaillé comme journaliste, on m’a demandé – c’était l’année de l’ophtalmologie – de constituer un dossier d’images sur l’œil. L’œil dans toutes les cultures, dans toutes les époques, bref : “l’œil dans tous ses états”. Je me suis donc lancé dans cette recherche à corps perdu, et j’ai fait de l’iconographie comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Je n’ai plus arrêté depuis : je bénis “l’œil” et l’OMS : cet apprentissage de l’image, acquis au gré des commandes et par la plante des pieds, m’a enrichi autant que tout ce que j’ai pu lire entre six et soixante-trois ans. C’est un contrepoint merveilleux à la culture du texte ».

Quant au titre général, le singulier du mot « image » nous a paru trompeur, au premier abord, car il s’agit de plusieurs images, autant que les textes, sinon plus, car parfois plusieurs images illustrent le même texte. Mais à la réflexion, Histoires d’une image s’est voulu, peut-être, le plus proche possible du titre de la rubrique de ladite revue, L’image de…, où elles ont paru, au fil du temps, et où le singulier avait son importance. Alors le titre nous a paru correspondre, finalement, au contenu : qu’il s’agisse d’une image ou de plusieurs, chaque texte est une succession d’histoires autour d’elle(s), et il veut ainsi souligner la spécificité de l’écriture de Nicolas Bouvier.

La passion de l’auteur pour les images transparaît d’une manière si forte, si évidente, dans ces histoires pas plus longues que deux-trois pages, qu’on peut croire qu’il vit seulement à travers elles, que ce sont elles, les images, ses vrais poumons, et que, paradoxalement, les yeux, même si ce sont eux qui les repèrent, après des longues années d’entraînement, laissent la place prépondérante à… l’âme. Le corps entier, l’âme y comprise et si importante pour Nicolas Bouvier, vit par, à travers et pour les images.

Ce souffle d’immortalité se fait ressentir tout au long des textes et les rend cultes, mythiques.

Chez Nicolas Bouvier, les sujets-objets-images (impossible de séparer ces trois mots pour décrire ses images) sont très variés – marques de sacs de blé, boucliers, lune, lys martagon, ombres pékinoises, crocodile, corbac (la corneille), déluge, fantômes, masque correcteur de strabisme, le commodore Peary, des cols de montagne, le Bibliothécaire d’Arcimboldo, sirènes, photo prise par lui-même dans un train de nuit, entre Tokyo et Sendai, et j’en passe – et tout n’est qu’un point à la fois de départ et d’arrivée. Dans des détours de toutes sortes, des méandres très-très sinueux, il peut évoquer des choses d’antan ou de son temps, très rares ou oubliées, il brosse des portraits personnalisés, ou de peuples entiers, pour se moquer des mœurs et attitudes variés – mais jamais avec méchanceté, au contraire, et aussi – surtout ! – des autoportraits en creux. Il ne s’agit pas de narcissisme, Nicolas Bouvier nous donne des détails de son parcours, de ses métiers, de ses peurs, de sa générosité, de ses amours, et sa traversée du monde et des images n’est qu’une traversée de soi-même.

Son encyclopédisme n’est pas du tout lourd – au contraire, nous sommes presque déçus que soit déjà fini ce récit en volutes, autour de l’image qui l’a déclenché, et qui a brassé histoire, géographie, littérature, philosophie, psychologie, peinture, artisanat, rêves, désirs…

Tout peut devenir l’objet d’une grande attention et d’une pensée à la fois objective, basée sur des informations longuement cherchées, mais aussi sur des expériences personnelles, voire intimes. Souvenirs, interrogations, expressions qui l’ont intrigué, anecdotes, détails de l’obtention de l’image – tout est bon pour créer comme une mythologie nouvelle autour de l’image-source.

Pensée, ici, au(x) Mythologies de Roland Barthes, avec ces deux différences essentielles, peut-être : d’abord, les textes de Nicolas Bouvier sont nettoyés, disons, de toute scorie théorique et conceptuelle ; ensuite, on pourrait leur appliquer cette définition du sémiologue même : le mythe est une parole. Si le texte (mythe) est constitué, selon Barthes, de la triade signifiant, signifié et signe, Nicolas Bouvier dépasse tout cela et tombe, tout simplement, dans le langage, son propre langage, dans l’écriture qui se passerait de tout commentaire et qui, paradoxalement, n’invite qu’à cela.

A mon sens, c’est la dernière image du livre, déjà évoquée au début, qui est son noyau, une image sans texte, pas d’histoire(s) autour d’elle. Elle est HISTOIRE(s) et IMAGE en même temps, et aussi SON HISTOIRE MEME, l’histoire de l’auteur. Asta su abuelo (Même son grand-père), de la série Les Caprices de Francisco Goya, devient ainsi son autoportrait détourné et ironique. On peut abandonner le premier sens donné à cette gravure – « Ce pauvre animal a été rendu fou par les généalogistes » et garder celui de : « Les bourriques appréciées des nobles descendent d’autres identiques jusqu’au dernier aïeul », dans lequel nous voyons comme un détournement de Nicolas Bouvier de ce qui est déjà un détournement de Francisco Goya, le sens évident de la « fantaisie », que l’écrivain s’approprie explicitement, étant montré sans reconnaître son évidence : les aïeux de Nicolas Bouvier sont des vrais érudits, des connaisseurs, des savants – et lui-même est dans leur lignée, en concentrant encore plus, à travers l’épure et le filtre – voire le philtre – de son écriture toutes leurs connaissances (grand-père éditeur d’Amiel, père bibliothécaire et professeur à l’université) et les siennes, après de nombreux voyages et lectures.

Donc – grande culture et distinction, qui ne sont pas mortes, car transmises et à transmettre de génération en génération (de lecteurs !).

« Le monde dans un homme, tel est le poète moderne », écrivait Max Jacob. Après la lecture de ce livre, voilà ce qu’on peut affirmer aussi, sans l’ombre d’un doute, de Nicolas Bouvier : poète !

Et un des textes, qui a pris la forme d’un poème, voire psaume – Le Psaume d’un iconographe – semble nous le confirmer. Surtout que dans ce poème il est question de Metamorphosis insectorum Surinamensium, 1705, le traité d’entomologie de Maria Sybilla Merian, celle qui « croit toujours que les trois états de l’insecte / reflètent les trois états de l’âme humaine / naissance mort résurrection ». Identification évidente avec elle.

M(arlyse) P(ietri) nous avait avertis, dans un mot d’introduction à ce livre, que « ces textes […], où Nicolas Bouvier raconte des histoires qui ressemblent aux livres de notre enfance, enchantent, instruisent, aiguisent le regard et fixent notre mémoire ».

Nous y souscrivons entièrement.

Mais rajouter que ce sont surtout des textes poignants. Si l’auteur a si bien « vu », c’est parce que, comme pour confirmer Jacques Rivière, qui avait dit, dans ses Cornets : « On ne voit rien parce qu’on regarde toujours du côté du bonheur », il est allé voir de ce côté où il a laissé beaucoup de plumes : « On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore […]. On s’en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d’attente archibondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu’on voit passer c’est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu’on à vu ? comme il l’écrit lui-même, dans un autre livre, Le Poisson-scorpion.

 

Sanda Voïca

 


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A propos de l'écrivain

Nicolas Bouvier

Nicolas Bouvier est né à Genève en 1929 et mort en 1998. Globe-trotter et chasseur d’images, poète et écrivain (prix de la Critique, prix des Belles Lettres, Grand prix Ramuz), son premier livre, L’Usage du monde (1963), est devenu la bible de la nouvelle génération des « écrivains voyageurs ».

 

A propos du rédacteur

Sanda Voïca

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Sanda Voïca est née en 1962 en Roumanie. Publication de textes variés dans plusieurs revues roumaines et d’un recueil, Le Diable a les yeux bleus, éd. Vinea, Bucarest, 1999. Arrivée en France en 1999, elle écrit directement en français. Publications dans plusieurs revues littéraires, papier et numériques. Recueils publiés : Exils de mon exil, éd. Passage d’encres, 2015 ; Epopopoèmémés, éd. Impeccables, 2015. Présence dans l’anthologie Elles écrivent… elles vivent ici, en Normandie, éd. Les Tas de mots, 2014. Initiatrice et co-animatrice de la revue numérique Paysages écrits. Blog personnel : Le Livre des proverbes nouveaux