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Histoire d’un chien mapuche, Luis Sepulveda (Deux critiques)

Ecrit par Didier Bazy, Cathy Garcia 07.10.16 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Contes, Amérique Latine, Métailié

Histoire d’un chien mapuche (Historia de un perro llamado Leal), traduit de l’espagnol (Chili) par Anne-Marie Métailié, octobre 2016, Illustrations Joëlle Jolivet, 95 pages, 12 €

Ecrivain(s): Luis Sepulveda Edition: Métailié

Histoire d’un chien mapuche, Luis Sepulveda (Deux critiques)

 

Critique de Didier Bazy

 

L’histoire d’un chien mapuche est un conte philosophique. Le titre original, histoire d’un chien nommé Loyal, en donne d’emblée l’indication thématique : loyauté, fidélité, devoir. Devoir, valeur première, comme le devoir d’obéissance et de respect. La fidélité ensuite, à condition qu’elle ne soit pas trop « bête ». La loyauté enfin comme valeur la plus haute même si souvent discrète…

Ce conte philosophique est aussi une histoire morale qui ne fait pas la morale. Sepulveda n’a rien à voir avec La Fontaine ou Walt Disney, il relèverait plutôt de Diogène, le cynique, le chien, le grand naturaliste. Conte cynique au sens strict. Le cynisme comme ancêtre du stoïcisme. Le cynisme comme théorie de la réduction des besoins.

De quoi avons-nous vraiment besoin ? est la grande question cynique. Et la belle réponse est : pas grand-chose… un peu d’eau fraîche.

C’est donc l’histoire d’un chien esclave des chasseurs d’hommes. En forêt d’Araucanie, les brutes traquent un jeune indien blessé, Aukaman, ou condor libre. On ne sait pas trop pourquoi les concons flingueurs pourchassent le condor libre. Sans doute n’aiment-ils pas la liberté, injure à la bêtise des hommes faibles.

Loyal obéit d’abord à la bêtise de ses maîtres proclamés. Mais peu à peu, en dix courts chapitres, sorte de décalogue fulgurant, son instinct et sa mémoire, son idiosyncrasie dirait Nietzsche, retrouvent du poil de la bête. Jusqu’où ? L’acte le plus noble ne consiste-t-il pas à offrir sa vie pour une cause plus grande que la sienne ? Plus les hommes seront cruels et plus le chien Loyal, lancé à la poursuite du fugitif, se rapprochera du condor libre.

Ensuite, Loyal brisera ses chaînes, et ses souvenirs doperont son instinct de Vie. Sauvé et élevé par un jaguar, Loyal connaît les lois de la nature. La forêt est impitoyable, rude, sauvage mais est vraie. Les lois artificielles des chasseurs d’hommes sont arbitraires et tyranniques. Ces dernières pointent leur lâcheté au bout des fusils. Les cyniques n’ont pas besoin d’outil… Diogène ne s’est-il pas débarrassé de sa cuillère en bois pour boire de l’eau fraîche avec ses mains ? Quoi de plus naturel ?

Enfin, Loyal se débarrassera des brutes dans un combat sans merci. Sa blessure sera sa récompense, son exploit scellera la grandeur de la fraternité retrouvée. Le prix sera élevé, aussi élevé que l’authentique amitié, fidèle malgré les obstacles de tous poils. Et le jeune indien sait bien la dette éternelle qui le liera à tout jamais au vieux chien.

« Dix fois nous vaincrons, frère, c’est comme cela que les Gens de la Terre s’en vont sans jamais dire adieu ».

Sepulveda ne nous dira jamais adieu. Et Loyal, Un chien mapuche, ne nous quittera plus.

 

Didier Bazy

 

 

Critique de Cathy Garcia

 

Au travers de cette belle et émouvante histoire, Luis Sepúlveda rend hommage à ses origines mapuche, étymologiquement « les Gens de la Terre », du Wallmapu, la terre d’Araucanie. Ce peuple autochtone lutte depuis des siècles contre le wingka, l’étranger blanc qui lui a pris ses terres et bien plus que ça et qui l’a repoussé sur les plateaux aux confins du Chili et de l’Argentine. La lutte des Mapuche contre les injustices auxquelles ils sont soumis, est toujours très d’actualité, leurs chefs sont violemment persécutés, leurs droits constamment bafoués.

Comme tous les peuples autochtones d’Amérique, les Mapuche sont très proches et très respectueux de la nature. Ils la connaissent, la comprennent et la protègent et savent qu’elle « se réjouit de leur présence et tout ce qu’elle demande c’est qu’on nomme ses prodiges avec de belles paroles, avec amour ».

C’est donc ici l’histoire d’un pichitrewa, un chiot perdu dans la montagne, adopté par nawel, le jaguar, puis conduit par celui-ci dans un village Mapuche où il sera élevé avec le petit-fils d’un logko, un chef et un sage, jusqu’à ce que des wingkas fassent irruption dans le village, avec armes de mort et pelleteuses, assassinent le logko et s’emparent des terres et du chien.

Cette belle et triste histoire est racontée à la première personne, par le chien lui-même, nommé Afmau, qui signifie loyal. Elle parle de fidélité, de courage, de noblesse et de la cruauté des wingkas, de leur ignorance et de leur irrespect de la nature. Une belle leçon de vie, un hommage au peuple mapuche et un hymne à la nature, où la terre, les animaux, les arbres, les plantes, sont des personnages à part entière. On y apprend bien des choses sur cette Araucanie perdue ainsi que de nombreux mots en mapudungun, la langue mapuche, même les chiffres et les mois, au nombre de treize, qu’on pourra retrouver au complet dans un lexique à la fin de l’ouvrage.

Des dessins en noir et blanc de Joëlle Jolivet accompagnent, avec justesse et une palpable émotion, cette histoire, de celles qui se racontent au cours d’ayekantun, ces réunions au coin du feu ou au bord de la rivière « en mangeant les fruits de l’araucaria et en buvant le jus des pommes que l’on vient de cueillir au verger », comme celles que racontait aux enfants le grand-oncle de l’auteur, Ignacio Kallfukurá.

Nul doute que ce sang mapuche qui coule dans les veines de Luis Sepúlveda n’est pas étranger à sa profonde sensibilité et son admirable talent de conteur.

Et on songe à ces quelques strophes du poète mapuche Elikura Chihuailaf Nahuelpan :

 

Welu ñichaw egu tañi laku egu–

Lonko lechi lof

mew – welu kvme az zuwam

pukintu keygu


Je parle de la mémoire de mon enfance

et non d’une société idyllique

Là-bas, il me semble,

j’appris ce qu’était la poésie


Cathy Garcia

 


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A propos de l'écrivain

Luis Sepulveda

 

Luis Sepúlveda est un écrivain chilien né le 4 octobre 1949 à Ovalle. Son premier roman, Le Vieux qui lisait des romans d’amour, traduit en trente-cinq langues et adapté au grand écran en 2001, lui a apporté une renommée internationale. 1975 : il a vingt-quatre ans lorsque, militant à l’Unité populaire (UIP), il est condamné à vingt-huit ans de prison par un tribunal militaire chilien pour trahison et conspiration. Son avocat, commis d’office, est un lieutenant de l’armée. Il venait de passer deux ans dans une prison pour détenus politiques. Libéré en 1977 grâce à Amnesty International, il voit sa peine commuée en huit ans d’exil en Suède. Il n’ira jamais, s’arrêtant à l’escale argentine du vol. Sepúlveda va arpenter l’Amérique latine : Équateur, Pérou, Colombie, Nicaragua. Il n’abandonne pas la politique : un an avec les Indiens shuars en 1978 pour étudier l’impact des colonisations, engagement aux côtés des sandinistes de la Brigade internationale Simon-Bolivar en 1979. Il devient aussi reporter, sans abandonner la création : en Équateur, il fonde une troupe de théâtre dans le cadre de l’Alliance française. Il arrive en Europe en 1982. Travaille comme journaliste à Hambourg. Ce qui le fait retourner en Amérique du Sud et aller en Afrique. Il vivra ensuite à Paris, puis à Gijon en Espagne. Le militantisme, toujours : entre 1982 et 1987, il mène quelques actions avec Greenpeace. Son œuvre, fortement marquée donc par l’engagement politique et écologique ainsi que par la répression des dictatures des années 70, mêle le goût du voyage et son intérêt pour les peuples premiers.

 

A propos du rédacteur

Cathy Garcia

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature française et étrangère (surtout latino-américaine & asiatique)

Genres : romans, poésie, romans noirs, nouvelles, jeunesse

Maisons d’édition les plus fréquentes : Métailié,  Actes Sud

 

Née en 1970 dans le Var.

Premier Prix de poésie à 18 ans. Premiers recueils publiés en 2001.

A Créé en 2003 la revue de poésie vive NOUVEAUX DÉLITS. http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com

Fin 2009, elle fonde l’association NOUVEAUX DÉLITS :

http://associationeditionsnouveauxdelits.hautetfort.com/

Plasticienne autodidacte, elle compose ce qu’elle appelle des gribouglyphes,  mélange de diverses techniques et de collages. Elle illustre plusieurs revues littéraires et des recueils d’autres auteurs. Travail présenté publiquement depuis fin 2008 et sur le net :

http://ledecompresseuratelierpictopoetiquedecathygarcia.hautetfort.com

Elle s’exprime aussi à travers la photo, pas en tant que photographe professionnelle, mais en tant que poète ayant troqué le crayon contre un appareil photo : http://imagesducausse.hautetfort.com/ Ce qui  a donné lieu à trois Livr’art visibles sur internet dans la collection Evazine :

http://evazine.com/livre_art.htm

 

Didier Bazy

 

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Co-fondateur de La Soeur de l’Ange (Ed. Hermann)

Directeur-adjoint &  co-fondateur de  lacauselitteraire.fr

Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français

– Préfacier chez Pocket (Molière, Corneille)

– Deleuze et de Cuse (Collectif) Aux sources de la pensée de Deleuze. Vrin, 2005) dir : Stéfan Leclercq

– Après nous vivez (G S Editions, 2007)

– Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010) préface de Michel Host

– Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012) préface de Michel Granger

L’ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013) sélectionné 2014 prix roman historique jeunesse

– Cendres    (Publie.net, 2015)

– Traitements de textes ( Ed. de Londres 2015 )
– Explorateurs, qui êtes vous ? (Ed. Bulles de savon 2016)

Sélection 2018 prix Michel Tournier Jeunesse

– Savants, qui êtes-vous ? ( Ed. Bulles de savon, diff-distr Flammarion )2017

à paraître 2018

– Péguy internel