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Hérétiques, Leonardo Padura

Ecrit par Victoire NGuyen 15.01.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Amérique Latine, Métailié

Hérétiques, août 2014, traduit de l’Espagnol (Cuba) par Elena Zayas, 620 pages, 24 €

Ecrivain(s): Leonardo Padura Edition: Métailié

Hérétiques, Leonardo Padura

Un hymne à la liberté et du libre arbitre

Le roman de Leonardo Padura adopte une structure narrative en millefeuille. En effet, Hérétiques englobe dans son écriture le genre policier, aventure, épopée et récits de voyage. Son sujet est donc riche mais aussi complexe à cause des ramifications qui existent entre les personnages et les époques. Leonardo Padura étale devant le lecteur les turbulences tragiques de la lointaine Pologne du XVIIème siècle. Il le guide aussi dans les dédales de la ville d’Amsterdam à l’époque de Rembrandt. Puis, il fait un saut dans le temps et plonge le lecteur dans le chaos de la Seconde Guerre Mondiale, de la dictature cubaine avant de le lâcher, plus serein, dans l’époque présente. Comment cette voie narrative est-elle rendue possible sans que le lecteur ne se perde dans ces sauts perpétuels dans le temps ?

C’est sans compter sur la virtuosité de notre auteur. En effet, le roman est scindé en quatre parties. Chacune est intitulée Le livre de… Elle est ordonnancée comme un récit biblique, celui du Premier Testament (selon l’appellation dans la doctrine théologique chrétienne). Ainsi, avons-nous Le livre de Daniel, Livre d’Elias, Livre de Judith, et la conclusion se voit attribuer le nom de Genèse qui répond à toutes les questions posées par le lecteur.

Les noms des personnages font écho aux héros de la Bible. Comme dans le Premier Testament, chacun est rendu célèbre par son action. Dans le Livre de Daniel, le lecteur fait la connaissance de la famille des Kaminsky et surtout avec le plus jeune d’entre eux, Daniel Kaminsky. Le lecteur apprend qu’en 1939, le S.S. Saint Louis qui transportait 900 Juifs en fuite de l’Allemagne Nazie jeta l’encre à La Havane. Les parents du petit Daniel ainsi que sa sœur étaient sur le bateau. Daniel et son oncle Joseph avaient l’espoir de les voir débarquer sains et saufs sur le sol cubain d’autant plus qu’ils transportaient avec eux un trésor inestimable, un Christ, peint par Rembrandt lui-même. Ce tableau pourra soudoyer les autorités qui leur délivreront un titre de séjour. Mais c’est sans compter sur l’ironie du sort : le bateau repart vers l’Allemagne et Daniel ne reverra plus jamais les siens… Mais alors, que s’est-il passé ? Pourquoi les Kaminsky n’ont-ils pas pu être sauvés ? Et la toile ? Où est-elle à présent ? Qui l’a en sa possession ?

« C’était un saut en arrière, le retour au point de départ, la bouche macabre du voyage en enfer d’une famille et du portrait d’un juif sans nom était bouclée et conduirait certains des Kaminsky vers le crématoire où ils seraient réduits en cendres dispersées par le vent. Daniel se demanderait souvent si ce portrait d’un juif trop ressemblant à la plus populaire représentation du Christ diffusée dans l’Occident catholique avait fini entre les mains d’un Standartenführer ou de quelque haut gradé SS, ou si ses parents, devant ce possible destin, l’avaient détruit, comme la toile inutile qu’il était devenu ».

Hérétiques n’est pas un roman relatant les camps de la mort. L’auteur choisit une autre approche. La quête de Daniel, puis plus tard celle de son fils, consiste à retrouver la toile et à la reprendre car elle est l’héritage de la famille. Mais plus encore, cette toile permet aussi de comprendre l’histoire des Kaminsky. Elle résout aussi une question cruciale : comment une famille juive peut-elle détenir une toile dépeignant le Christ en souffrance quand on sait que le judaïsme interdit toute représentation humaine et surtout christique car contraire aux préceptes enseignés ?

Au travers des livres successifs, le voile du mystère se lève et offre aux lecteurs une réponse saisissante qui sonne comme la fin d’une enquête laborieuse mais ô combien fructueuse. Cependant, au fil des pages, l’intrigue prend une dimension quasi métaphysique lorsqu’elle se penche sur la question de l’injustice divine et de la souffrance qui est perpétuellement endurée par le peuple Juif. Daniel, comme ses ascendants, perd la foi devant la question de la présence du Mal et du silence de Dieu.

« Comment était-il possible qu’un penseur juif en soit arrivé à dire que toute cette souffrance constituait une épreuve supplémentaire imposée au peuple de Dieu du fait de sa condition et de sa mission sur terre en tant que troupeau élu par le Saint des Saints ? »

Comme la raison divine s’oppose à la raison humaine, Daniel exerce son libre arbitre, sa liberté de ne plus croire. Le roman confronte l’âme humaine d’un croyant qui tremble devant l’effroi du monde, devant les pogroms successifs à l’encontre des Juifs d’Europe qu’ils soient Séfarades ou Ashkénazes.

C’est dans cette perspective de l’incompréhension humaine devant l’effroyable désastre autorisé par Dieu que l’humaniste Leonardo Padura place son texte sous le titre de Hérétiques. Son roman rend hommage non aux « déviants de la foi » mais à ceux qui choisissent, comme l’indique la racine du mot qui signifie « choisir, diviser, préférer ».

Bien que complexe, Hérétiques offre un moment de lecture passionnant. Le roman allie suspense, humour et épopée maintenant en haleine l’attention du lecteur qui jusqu’au bout doute et espère…

 

Victoire Nguyen

 


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A propos de l'écrivain

Leonardo Padura

 

Leonardo Padura est né à La Havane en 1955. Ses écrits ont été couronnés de prix littéraires tel son roman historique L’Homme qui aimait les chiens, publié en 2011. Hérétiques est paru en août 2014. Il est considéré comme l’un des meilleurs romans étrangers de la rentrée littéraire 2014 par les revues littéraires. Toutes les œuvres de Leonardo Padura sont publiées en France par les Editions Métailié.

 

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.