Identification

Henry Miller, le verbe en liberté (4 & fin), par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy le 11.07.18 dans La Une CED, Les Chroniques, Ecrits suivis

Henry Miller, le verbe en liberté (4 & fin), par Cyrille Godefroy

 

Le mirage féminin

La placidité de surface, le stoïcisme affiché par Miller n’en recouvraient pas moins un bouillonnement abyssal, spécialement dans son commerce avec les femmes. Tout au long de sa vie, Miller fut irrépressiblement attiré par elles. Attiré par leur beauté, par la promesse de jouissance que leur fréquentation éveillait, par la révélation et la connaissance de son identité qu’elles induisaient : « Sans l’amour la vie ne vaut rien. On existe seulement ». Au contact des femmes, son insouciance s’effaçait, son flegme se désagrégeait. Facilement amoureux, son esprit s’emballait, ses sentiments flambaient. Colère, euphorie, jalousie, extase, ressentiment, désespoir ponctuaient invariablement ses relations amoureuses, tant avec Cora, Béatrice, June, Lepska, Hoki, qu’avec Nin. Ces femmes ont parfois laissé de profondes cicatrices en lui, notamment June : « June m’a rendu infirme… C’est une horrible, profonde blessure, et je sais qu’elle ne sera jamais cicatrisée. Jamais. On ne se remet pas de certaines choses ». Le rapport à la femme mobilisait son être entier. Elle seule était capable de conduire ce capitaine nonchalant au naufrage dans la mesure où elle favorisait la résurgence d’affects enfouis depuis son enfance, laquelle fut marquée par l’autoritarisme maternel. Sa tentative de suicide lorsque June le trompe avec une autre femme atteste de cet embrasement émotionnel.

Au travers de la femme, Miller cherchait vraisemblablement l’amour et la tendresse que sa mère ne lui avait que chichement dispensés. Anaïs Nin fut sans doute celle qui parvint le plus à répondre à ses attentes : « Celle que je n’ai jamais épousée, et qui était la meilleure aussi bien que la plus forte, mais sans jamais rien perdre de sa féminité ».

Globalement, ses amours se ponctuaient d’amertume et de frustration, ses aspirations romantiques ne tenant pas la durée, l’harmonie absolue semblant impossible. À tel point qu’il déclara à 43 ans : « J’ai toujours été malheureux en amour ». Ses cinq mariages, souvent contractés en hâte ou dans le feu de la passion, ont capoté. Son tempérament ne le programmait probablement pas pour une liaison au long cours, quotidienne, ronronnante.

Son machisme et son égoïsme ont également découragé de nombreuses femmes, en premier lieu Anaïs Nin : « Tes lettres sont froides, égoïstes et tournent autour de ton seul bon plaisir… Tu m’as guérie de toute réaction affective. Pour de bon ». Voici comment Miller se décrit lui-même dans Sexus, au travers des paroles de Maude (Béatrice, sa première femme) : « Tu as été égoïste, uniquement égoïste. Je ne pensais pas qu’il pouvait exister au monde un être si cruel, si dur, si parfaitement inhumain ». Probablement Miller s’est-il forgé une carapace tout en virilité désinvolte afin de tenir à distance le danger et le mystère que la femme représentait pour lui, afin d’atténuer les souffrances qui découlaient d’une relation passionnée.

Anaïs Nin a compris Miller plus qu’aucune autre femme et a dressé une analyse scrupuleuse de son caractère : « Envers certaines femmes, il se montre frustre et brutal. Avec d’autres, il est d’un romantisme naïf ». Elle a décelé les tensions internes qu’un attachement pouvait susciter chez cet homme ivre de liberté : « Un homme que la passion peut réduire en esclavage ». À ce titre, sa fréquentation régulière des prostituées lui permettait d’assouvir sa libido sans s’infliger les complications et les drames inhérents à la vie de couple.

Une certaine pudeur voire une inhibition patente s’emparaient de Miller à confier ses sentiments et ses désirs les plus profonds, l’amenant à confesser sur le tard : « Les femmes que j’ai vraiment aimées d’amour sont absentes de mon œuvre ». Ce qui expliquerait sa discrétion quant à sa relation avec Nin, outre son souci de protéger la femme mariée. Il était persuadé que la dernière image qui s’imposerait à son esprit avant de mourir serait celle de Cora, son premier amour, larvé, étouffé, inaccompli.

Emporté par ses passions, avide des plaisirs de la vie, Miller commit de nombreuses infidélités et s’autorisa des excès dont il avait nettement conscience : « Je ne peux jamais être absolument loyal – ce n’est pas dans ma nature. J’aime trop les femmes, ou la vie ».

 

Une littérature gorgée de sève et de sulfure

La force et la singularité de l’écriture millérienne résultaient de la coalescence de deux éléments fondamentaux : le vécu de Miller et le souffle sauvage avec lequel il le restituait sur le papier. Ouvertement autobiographique, son œuvre s’inspirait de sa vie personnelle, de ses multiples expériences, de ses fréquentations : « J’ai le sentiment d’avoir couvert moi-même ma propre biographie, et de la façon que j’aime ». La curiosité de Miller était sans bornes : « Tout me nourrit, tout me stimule ». Le réel était son minerai premier : « Tout lui était cette matière brute : ses parents, sa sœur, la boutique, Brooklyn, ses amis, les putains avec qui il couchait, les femmes qu’il aimait, la nourriture qu’il mangeait, les livres qu’il lisait, la musique qu’il écoutait, tout cela, avec le temps, allait envahir les pages hallucinantes de ses livres » (Alfred Perlès).

L’être humain l’inspirait tout particulièrement. Il avait le don de capter les caractéristiques d’un individu et de les intégrer à ses récits en les accentuant, en les sublimant. Ainsi Miller l’égotiste plaçait-il l’alpha et l’oméga de la civilisation, autrui et le langage, au cœur de sa vie et de son œuvre. Son attention se portait plus sur le pauvre bougre, l’excentrique, le vagabond, le rebut, la putain, le fou, l’artiste, l’alcoolique, le marginal, que sur le citoyen ordinaire, lisse et formaté. Les descriptions truculentes qu’il a réalisées de ses amis Max, Fraenkel, Moricand, de ses deux premières femmes Béatrice et June figurent parmi les plus saisissantes de la littérature. « Max et tous les autres résidus d’humanité qui traversent ses livres étaient pour lui une source d’émerveillement sans fin » (Alfred Perlès).

Qu’importe si le temps ou la conscience de Miller déformaient ce vécu. La vérité se logeait dans l’empreinte qu’imprimait Miller à la matière, laquelle empreinte impliquait l’exagération, la caricature, la vitupération, la dérision, le fantasme. Son subjectivisme volcanique constituait son arme absolue. Il prévenait d’ailleurs ses futurs biographes : « Si l’on s’en tient à mes propres écrits, il y a le risque qu’ils divaguent, étant donné que j’ai souvent exagéré ou déformé ». Indubitablement a-t-il menti, fardé, omis, rogné, corroborant ainsi la formule d’Anaïs Nin : « Tous les écrivains dissimulent plus qu’ils ne révèlent ». Mais Miller se considérait comme un « menteur inventif » : son mensonge visait délibérément à élargir le domaine exigu de la vérité. Son imaginaire dialoguait avec le réel comme deux joyeux moineaux pépiant de façon insouciante, comme deux amis attablés à la terrasse d’un café s’enrichissant l’un l’autre de leurs différences. Selon lui, l’art ne se réduisait pas à un simple reflet de la réalité extérieure, il en était le démultiplicateur, l’étincelle transcendantale. D’un côté, sa vie nourrissait son œuvre, de l’autre, son œuvre aiguisait son appétit de vivre et structurait sa philosophie de vie. Sa vie et son œuvre s’entremêlaient comme deux amants passionnés, s’exaltaient l’une l’autre. Elles fusionnaient prodigieusement, générant une sorte de Survie, à l’instar du Surhomme de Nietzsche. « Rimbaud a rendu la littérature à la vie : je me suis efforcé de ramener la vie dans la littérature », déclara Miller dans Le Temps des assassins.

Ce souffle sauvage sans lequel ses livres ne seraient que des mémoires romancés classiques atteignit son paroxysme dans Tropique du Cancer, l’un des ouvrages les plus flamboyants de la littérature mondiale. Quand Miller entama sa rédaction vers 1931, il avait emmagasiné tellement d’expériences, de revers et d’amertume qu’il menaçait d’exploser : « J’avais envie d’électrifier le cosmos ». Tel un pyrographe magistral, il enflammait littéralement ce qu’il avait absorbé et enduré durant ses quarante premières années d’existence, souvent sans sourciller. Miller se libérait de son fardeau par l’entremise de l’écriture, opérant ainsi une catharsis salvatrice, un « grand dégorgement qui se poursuit depuis ma jeunesse ». Miller, c’était une énergie prodigieuse et souterraine qui faisait irruption en surface tel un geyser magnifique.

Ses livres suivants n’ont pas véhiculé pas la même furie, la même verve insurrectionnelle. Printemps noir paru en 1936 est l’évocation nostalgique et tempérée de ses souvenirs de jeunesse. Dans Tropique du Capricorne, Miller distille toujours sa révolte et son rejet du modernisme, pourfend l’évangile du travail, alterne les descriptions licencieuses et les élucubrations mystiques mais sans parvenir à l’intensité du premier Tropique.

Si Miller dégurgite sauvagement, il n’en retravaille pas moins ses manuscrits : « La taille à la serpe fait partie de l’acte créateur au même titre que le premier jaillissement volcanique ». Certes, il aurait pu tailler davantage, biffer certains passages. Mais Miller n’a jamais renié la lie de ses livres : « Un livre, comme une vie, est le résultat de ce qu’on est chaque jour, y compris les mauvais jours et les jours de paresse, et les jours stériles ». Le recueil de nouvelles Max et les phagocytes ne contient pas le déchet ou le gras qui lestent parfois ses romans. Dans cet ouvrage sans temps mort, Miller évoque certaines de ses aventures parisiennes et américaines. Avec une maîtrise et une mélopée rarement atteintes, un pittoresque à coucher dehors, Miller dresse des portraits poignants et picaresques, tape à tout-va, dégaine en rafale ses fulminations.

Un autre trait prégnant de la littérature de Miller résidait dans sa tonalité pamphlétaire. Il dégommait à l’envi les principaux piliers de la société à savoir la famille, le travail, la patrie, le capitalisme, la morale qu’il considérait comme des entraves à l’épanouissement individuel. Il décrivait avec une crudité sans concession les cancers rongeant cette société. En interdisant ses livres parisiens, la censure étatique anglo-saxonne s’employa à bâillonner l’anarchisme incontrôlable et l’amoralité viscérale de Miller, davantage peut-être que l’obscénité elle-même.

Certes, son langage de truand éclairé était épicé, obscène sans doute, mais d’une pureté absolue, telle l’innocence d’un enfant nu déambulant sous le regard gêné des adultes. Miller a naturellement intégré le sexe dans ses livres, en tant qu’élément fondamental de l’existence, au même titre que boire, manger ou penser. Pour Miller, le sexe n’était ni tabou, ni malsain ni obscène. Seule la guerre l’était. Lecteur de Freud, il a parfaitement perçu l’hypocrisie ambiante : « Rien ne serait tenu pour obscène si les hommes allaient jusqu’au bout de leurs plus secrets désirs. Ce qu’un homme redoute le plus est d’être mis devant la manifestation en mots ou en actes de ce qu’il a refusé de vivre, de ce qu’il a étranglé ou refoulé dans son inconscient ».

La phénoménologie sexualisée que développait Miller se teintait çà et là d’une virilité machiste et fanfaronne, forme typique de réassurance masculine. Selon une de ses biographes, Mary Dearborn, Miller aurait exagéré ses performances : « Au cours de ses deux premières années parisiennes, Miller a mené une vie relativement austère, sexuellement parlant ». Il aurait davantage donné dans le béguin et le fantasme que dans la fornication elle-même, d’autant plus qu’il avait une peur bleue des maladies vénériennes.

À l’évidence, Miller ne nous apparaît pornographe ou obsédé que si l’on omet de mettre sa démarche en perspective avec le contexte de l’époque et avec sa cosmologie humaniste et freudienne. Tropique du Cancer ne se déguste pas à travers la lorgnette lubrique, mais à l’aune d’une approche nietzschéenne axée sur l’épanouissement individuel des forces vitales et créatives. En déclinant le con à toutes les sauces, Miller célébrait simplement avec une crudité écorchée l’instinctivité primitive inhérente au mâle ainsi que la palpitation fondamentale du monde environnant.

Miller a toujours rêvé d’être écrivain et reconnu comme tel, mais jamais au point d’aseptiser ses textes, de policer son langage, de s’incliner face à la censure, autrement dit de se renier, de se trahir. Compositeur d’une rhapsodie en rut majeur, il a réhabilité le versant primitif de l’homme : « Il n’y a qu’une chose qui m’intéresse vraiment aujourd’hui : raconter tout ce qui est omis dans les livres », « C’est toujours un effort pour revenir à la source originale de la vie, qui se trouve dans le plexus solaire, dans l’Inconscient, ou dans les étoiles ».

De la littérature, Miller n’était pas le séide convenable et idéaliste ni le roquet pérorant auréolé de préciosité. Il était un aspirant inspiré à la non-conformité, un destructeur de mièvrerie, un torpilleur de tartufferie, le bourreau d’une orthodoxie liberticide : « Si je suis inhumain, c’est parce que mon univers a débordé par-dessus ses frontières humaines, parce que n’être qu’humain me paraît une si pauvre, une si piètre, une si misérable affaire, limitée par les sens, restreinte par les systèmes moraux et les codes, définie par les platitudes et les ismes ».

Les pharisiens de l’époque ne l’ont guère compris, étiquetant ipso facto Miller comme un dangereux hors-la-loi, le traitant comme un paria alors qu’il n’était qu’une comète tombée au milieu d’un tas de détritus, le murmure cosmique et créateur de Dame Nature.

 

Cyrille Godefroy

 


  • Vu: 1351

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

Lire tous les articles de Cyrille Godefroy

 

Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).