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Henry Miller, le verbe en liberté (2), par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy le 26.06.18 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques, Ecrits suivis

Henry Miller, le verbe en liberté (2), par Cyrille Godefroy

 

La passion Anaïs Nin

Après June, l’exil en France, un troisième déclic survient dans la vie de Miller, en la personne d’Anaïs Nin. Il fait sa connaissance à l’automne 1931. Nin décrit ainsi leur rencontre lors d’un repas organisé dans sa maison de Louveciennes : « Lorsque j’ai vu Henry Miller s’approcher de la porte, j’ai fermé les yeux un instant pour le voir d’un œil intérieur. Il était chaleureux, détendu, naturel. Il passerait inaperçu dans la foule. Il est svelte, maigre, pas très grand. Il a un air de moine bouddhiste, un moine à la peau rose, avec un crâne presque chauve auréolé de cheveux argentés et des lèvres pleines et sensuelles. Ses yeux bleus sont froids et inquisiteurs, mais sa bouche a quelque chose de vulnérable. Son rire est contagieux et sa voix caressante, chaude comme la voix d’un noir ». Nin, 28 ans, mariée depuis 8 ans au banquier Hugh Guiler, commence sérieusement à s’ennuyer. Ses aspirations artistiques et sensuelles étouffent sous le corset de l’épouse rangée et vertueuse : « Il n’y a aucune fécondité dans mon mariage avec Hugo. Nous ne créons rien. J’aurais dû avoir des enfants mais je suis une artiste pas une mère ».

Elle a soif d’aventure, de fantaisie voire d’encanaillement et de déviance. Les univers de Miller et de Nin divergent radicalement : Miller baigne dans un vagabondage impécunieux, libertin et insouciant alors que Nin évolue dans un raffinement bourgeois et stable. Pour autant, le courant passe plutôt bien entre ces deux autodidactes. Une relation d’ordre artistique et intellectuel fondée sur l’échange et le commentaire de leurs écrits respectifs s’instaure entre eux : « Les lettres d’Henry me donnent un sentiment de plénitude rare. Elles sont extraordinaires. J’y réponds avec énormément de plaisir mais leur volume me submerge. J’ai à peine envoyé une réponse que la suivante arrive. Commentaires sur Proust, liste de livres, descriptions, humeurs, sa vie, sa sexualité infatigable, la manière dont il se trouve mêlé sans cesse à un tas de choses et d’évènements. Trop de choses à mon avis et mal digérées » (Anaïs Nin).

En fait, Anaïs tombe d’abord amoureuse de June, la femme de Miller, de court passage à Paris : « J’ai vu pour la première fois la plus belle femme du monde ». Henry et June s’entredéchirent plus qu’ils ne s’aiment. Pour Miller, un nouveau jeu à trois se met en branle. June repart aux États-Unis. Nin, tiraillée entre la fidélité à son mari et son inextinguible soif de nouvelles expériences, prévient Henry : « Je serai la seule femme que vous n’aurez jamais… Une vie trop intense diminue l’imagination : nous ne vivrons pas, nous ne ferons qu’écrire et parler pour faire gonfler les voiles ». Pourtant, elle ne résiste qu’un temps à l’ardeur amoureuse déployée par Miller. L’attirance entre ces deux écrivains en herbe est trop forte et une idylle se noue au printemps 1932. L’osmose est totale. Tant charnelle que spirituelle. Ils se confient leurs doutes et leurs angoisses, s’encouragent, se soutiennent, s’enrichissent mutuellement : « Quand Henry et moi vivons ensemble, il souffle constamment un fort vent de créativité ». Cette romance assouvit leurs deux obsessions communes, l’amour et la littérature. Les deux amants débattent longuement de leurs écrivains préférés. Ils s’intéressent à la psychanalyse, notamment à travers la lecture de Freud et de Jung. Miller s’épanouit enfin au côté d’une femme qui n’entrave pas sa créativité : « Tu me rends terriblement heureux en me permettant de ne pas me couper en deux, en laissant vivre en moi l’artiste, sans pour autant le faire passer avant l’homme, l’animal, l’amant affamé, insatiable ». En retour, Miller révèle la part animale de Nin : « Je veux jouir de l’heure présente – profondément, sans réfléchir. Henry se penchant sur moi, fou de désir, la langue d’Henry entre mes jambes, Henry possessif, vigoureux, torrentiel ». Au fil de leurs étreintes et de leurs conversations, leur amour s’élargit, s’approfondit au point qu’ils envisagent de vivre ensemble : « Il est le seul homme que je voudrais épouser » (Anaïs Nin).

Toutefois, certains périls menacent la plénitude et la durabilité de leur amour, parmi lesquels l’ombre de June ou l’attachement de Nin pour son mari qu’elle ne peut se résoudre à quitter. Mais le principal écueil réside dans le caractère respectif des deux amants. La frénésie sexuelle tous azimuts de Miller et son égoïsme agacent Nin. « Quel amour tordu, rentré, négatif, tu as donc ! Au lieu de donner à chaque femme un visage différent, tu prends plaisir à les réduire à une ouverture, une identité biologique… L’homme qui commence à voir le monde entier comme un sexe est un malade ». June l’avait du reste prévenue : « Il craint les femmes. Sauf les putes. Elles écartent leurs cuisses et ferment leur gueule ». L’attachement de Nin pour Miller est loin d’être béat ou aveugle. En fine psychologue, elle débusque ses travers et décortique dans son journal intime son versant sombre : « Henry n’a pas de couilles, il n’a pas l’esprit de combat », « Je sais qu’il ne peut pas se débrouiller dans la vie, que je ne peux pas l’abandonner », « Il a toujours évité les emplois, les responsabilités, les liens », « Je vois en lui une lueur diabolique, une secrète jouissance de la cruauté », « Henry ne vit que pour renier la logique, la morale, la noblesse, l’humanité, l’humanisme », « Il n’écrit pas avec amour mais avec colère, il écrit pour attaquer, ridiculiser, détruire. Il est toujours contre quelque chose. La colère le stimule. Elle est son carburant. La colère l’empoisonne ». Nin a parfaitement perçu l’ambivalence du caractère de Miller : à la fois génial et égoïste, lumineux et lâche, tendre et frustre, humble et masochiste, dionysiaque et timoré, sincère et fabulateur, foutraque et adiaphorique. Par ailleurs, au fil de leur relation, la puissance virile de Miller se teinte de tendances régressives qui incommodent Nin : « Pourquoi Henry est-il devenu pour moi le petit Henry, presque un enfant », « J’étais triste de le trouver si calme, si sérieux, si tendre, pas assez fou. Non, pas aussi fou que dans ses livres ». Nin, de son côté, manifeste une inépuisable insatiabilité qui la condamne à un marivaudage débridé : « Ce que j’ai trouvé chez Henry est unique : jamais je ne le retrouverai. Mais cela n’exclut pas d’autres expériences ». Outre son mari et Miller, Nin se donnera à son cousin Eduardo, l’apollon homosexuel, au poète Antonin Artaud, aux psychanalystes René Allendy et Otto Rank, et, aussi incroyable que cela puisse paraître, à un célèbre compositeur… qui n’est autre que son père.

Le triangle amoureux entre Anaïs, Henry et June atteint son acmé lorsque June revient à Paris à la fin de l’année 1932. « June est mon aventure et ma passion, mais Henry est mon amour ». À l’unique liaison officielle (Henry et June) s’ajoutent donc deux liaisons officieuses : Anaïs et June, Henry et Anaïs. La complexité de l’équation frôle l’intenable. Les masques finissent par tomber. Les attirances se mêlent de jalousie, de calcul, de ruse, de méfiance. La pureté des sentiments s’altère. Le drame couve. Les braises de la passion menacent de tout incendier. Prenant conscience d’une liaison entre Anaïs et son mari, June tente de grenouiller, de monter les amants l’un contre l’autre. Un conflit larvé se met en place. Mais le ciment qui unit les deux écrivains est désormais trop solide. June, hystérique, se sent doublement trahie et met Miller en garde : « Maintenant, tu as trouvé ta femme, une vraie compagne, et tu vas voir que c’est une araignée, elle va te dévorer… Elle tient à son confort. Elle n’accepterait pas d’être pauvre avec toi, mais elle ira vers toi quand tu seras riche ». L’histoire ne confirmera pas complètement cette prédiction. Miller finira effectivement par faire son trou mais son égocentrisme refroidira Nin. Vaincue, June jette l’éponge, quitte la France non sans avoir couvert d’anathèmes et d’invectives les deux amants artistes lors d’une scène théâtrale digne de Racine. Le divorce est en vue.

En 1934, Nin se retrouve enceinte de Miller. Incapable de quitter son mari qui lui a tant donné matériellement et affectivement, elle se refuse à accoucher d’un enfant dont le père est son amant et qu’elle considère lui-même comme un enfant : « Henry est un amant, un créateur et un enfant – il n’est ni père, ni mari ». Après 6 mois de grossesse et de tergiversation, elle finit par avorter au forceps, dans le « sang et la douleur », entourée de son harem composé de Hugh, Miller, Eduardo et Rank : « J’ai dit à mon enfant qu’il devrait se réjouir de ne pas être lâché dans ce monde où même les plus grandes joies sont teintées de souffrance, où nous sommes les esclaves des forces matérielles ».

Tropique du Cancer est publié deux jours après son avortement : « Voici une naissance qui m’intéresse beaucoup plus ». Nin s’est considérablement démenée pour que sorte ce futur chef-d’œuvre, pour que Miller gagne son indépendance et prenne ainsi confiance en son talent. Sans son apport financier (il est vrai siphonné dans la bourse de son mari), ce roman n’aurait sans doute pas vu le jour.

La liaison avec Nin, altérée par les mensonges et la suspicion, se distend inexorablement. Fin 1934, elle suit Rank aux États-Unis et collabore momentanément à ses travaux psychanalytiques : « Et mon amour pour Henry qui meurt lentement, en douceur, sans drame ». Nin soutient toujours Miller financièrement mais ignore désormais ses demandes en mariage.

 

Une époque féconde

Les sept années qui suivent la rencontre avec Nin marquent une des périodes les plus heureuses qu’a connues Miller dans sa vie : « Ma vie à Paris est presque devenue un rêve ». Il jouit enfin d’une relative sécurité matérielle (assurée en partie par Nin), il coule le parfait amour (ou presque), il est entouré d’artistes et sa créativité littéraire atteint son apogée : « Je suis sur quatre livres en même temps », à savoir Tropique du Cancer, Tropique du Capricorne, Printemps noir, et un essai sur D.H. Lawrence. Dans un contexte parisien moins arriviste et moins puritain que celui des Etats-Unis où le destin d’un homme est subordonné à la réussite, Miller se libère complètement : « Maintenant toute ma vie s’épanouit, c’est une sorte d’exfoliation qui s’opère ». Paris a enfanté un écrivain d’une envergure nouvelle et subversive et celui-ci le lui rend en fixant pour l’éternité une image précise, pittoresque de la capitale française des années 30 : « Que serais-je devenu sans Paris ? ». Pour autant il confesse en 1933 dans une lettre à Emil Schnellock que celui-ci est le seul véritable ami qu’il possède. Et en 1937, à Lawrence Durrell : « Au fond, je n’ai pas d’amis intimes ». Solitude de l’artiste qui ne se fait guère d’illusion sur l’individu. Même si Miller a soif d’interactions, nécessaires à son équilibre, il semble ne pas supporter les liens trop proches, trop exclusifs, trop intimes, comme l’attestera l’échec de ses cinq mariages.

Après deux ans de tergiversations et grâce à l’apport financier d’Anaïs Nin, Kahane consent à publier Tropique du Cancer, sous couvert de précautions que le maniement d’un explosif exige, notamment la mention « ce volume ne doit pas être exposé en vitrine ».

Sa sortie se fait dans la discrétion même si certains écrivains tels que Cendrars ou Durrell le repèrent et le couvrent d’éloges : « Un écrivain américain nous est né : Henry Miller vient d’écrire son premier livre. Livre royal, livre atroce, exactement le genre de livres que j’aime le plus. Le livre d’un étranger qui débarque à Paris, qui s’y perd, qui y perd pied » (Cendrars). « C’est un bouquin qui fixe sur le papier le sang et les tripes de notre époque » (Durrell). Trois ans après sa publication, seulement 600 exemplaires de Tropique du Cancer se sont écoulés. Le livre est interdit aux Etats-Unis et en Angleterre pour obscénité et le restera jusqu’en 1964.

Malgré les résistances, à l’instar de Voyage au bout de la nuit de Céline, ce roman bouleversera la littérature du vingtième siècle. Devançant de 30 ans la libération des mœurs et la révolution sexuelle, Tropique du Cancer a ouvert la voie à des écrivains comme Durrell, Kerouac, Bukowski ou Roth. Aucun des livres suivants de Miller ne diffusera une telle puissance de feu : « Je suppose – non, je suis tout à fait sûr – que je n’écrirai jamais un autre livre comme celui-là. C’était comme une opération chirurgicale ».

Animé d’« un grand élan de force créatrice », Miller enchaîne les publications : Tropique du Cancer en 1934, Aller-retour New York en 1935, Printemps noir en 1936, dédié à Nin, Max et les phagocytes en 1938, Tropique du Capricorne en 1939 : « J’ai digéré le monde et maintenant je le vomis petit à petit ». Grâce à Nin qui favorise sa publication et éclaircit ses manuscrits, l’œuvre de Miller entre enfin en résonance avec le monde et lui octroie un début de reconnaissance dont il fut sevré la première partie de sa vie.

Installé depuis 1934 à Villa Seurat, un quartier ouvrier et artistique, Miller partage son temps entre ses amis, l’écriture, la sieste et la lecture. Ses goûts littéraires sont extrêmement sélectifs. Ses auteurs de prédilection sont Dostoïevski, Cendrars, Nietzsche, Whitman, Faure, Rabelais, Spengler, Hamsun, Rimbaud, D.H. Lawrence, Lao-Tseu, Thoreau, Proust, Emerson. Il assimile aisément la matière de ses lectures qu’il assortit de notes et de commentaires. Se délectant de l’exercice épistolaire, au détriment parfois de son travail de romancier, Miller tisse une correspondance fournie avec Schnellock, Perlès, Fraenkel, Cendrars, Nin, Durrell, Nadeau, Belmont… : « Mes lettres sont probablement meilleures que mon travail achevé, pour la bonne raison qu’elles n’ont pas de barrières ». Il s’impatiente quand les réponses tardent à venir. En 1935, Lawrence Durrell, jeune écrivain de 23 ans d’origine britannique, lui témoigne son admiration suite à la lecture du Tropique du Cancer. Il rassure Miller quant à sa future postérité : « Attendez un peu, vous allez voir ce que vos livres vont faire à la littérature. Patience ! ». Entre ces deux écrivains hors-la-loi se nouent une amitié et une correspondance qui ne prendront fin qu’avec la mort de Miller en 1980. Une relation du même ordre s’instaure avec Cendrars.

En 1937, the Miller’s band (Perlès, Durrell, Saroyan, Fraenkel…) hérite d’une revue sportive The booster que les compères transforment rapidement en laboratoire littéraire et sarcastique. Ils la rebaptisent Delta et lui apposent cette devise : « Revue sans succès, sans politique, sans culture ». Durant deux ans, ils se jouent ainsi de la horde de « grimaceurs » mièvres et coincés qui se scandalisent de leurs écrits. Par leur poésie et leur créativité, ils combattent à leur manière l’étroitesse d’esprit et le sérieux idéologique qui plongeront deux ans plus tard le monde dans la barbarie.

En 1939, la menace de la guerre et du nazisme chasse Miller, pacifiste endurci et réfractaire à la politique, hors de France. Il passe l’été chez les Durrell en Grèce où il se repose après sa copieuse décennie parisienne. Il y vit apaisé et heureux. Son existence prend une tournure spirituelle. Il envisage de se retirer dans un monastère au Tibet. « N’ai pas grand-chose à dire parce-que je suis totalement en paix avec le monde – et moi-même. Sorte de dissolution de l’égo », écrit-il à George Belmont, son ami et traducteur.

 

A suivre

 

Cyrille Godefroy

 

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).