Identification

Henry et June. Les cahiers secrets, Anaïs Nin

Ecrit par Cyrille Godefroy 10.04.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Biographie, USA, Stock

Henry et June. Les cahiers secrets, trad. USA Béatrice Commengé, 329 pages, 19,30 €

Ecrivain(s): Anaïs Nin Edition: Stock

Henry et June. Les cahiers secrets, Anaïs Nin

 

Anaïs Nin, l’odyssée des sens

Lorsque Anaïs Nin (1903-1977) écrit ces lignes, elle est âgée de 28 ans, mariée depuis huit ans au banquier Hugh Guiler, n’a encore rien publié et son expérience sexuelle est somme toute limitée. Elle tient un journal depuis l’âge de 11 ans, date de la douloureuse séparation avec son père. Ces cahiers secrets (octobre 1931 à octobre 1932) en constituent un climax. Ils s’ouvrent sur sa rencontre avec Henry Miller, écrivain maudit et insurgé qui s’est exilé à Paris pour tenter de percer dans le milieu littéraire. Fauché, vivant d’expédients, se livrant à une bohème insouciante, il déverse son amertume accumulée depuis vingt ans dans Tropique du Cancer qui deviendra l’un des ouvrages les plus flamboyants et controversés du vingtième siècle.

 

« Je peux aimer Hugo, et Henry, et June »

Pour Anaïs Nin, cette année palpitante consacre la démultiplication de ses amours et la gestation d’une œuvre aux effluves voluptueuses.

Bridée, frustrée par sa relation conjugale ronronnante, Nin décide de laisser libre cours à ses désirs et d’engranger les expériences amoureuses et sexuelles : « L’amour d’un seul homme ou d’une seule femme enferme ».

Elle s’éprend éperdument de la femme de Miller, June, de court passage à Paris. Animée par une féroce envie de la posséder, elle a juste le temps de l’embrasser fiévreusement. Puis elle entame une liaison torride et régulière avec Miller grâce auquel elle explore sa part animale. « Henry et June ont détruit tous deux la logique et l’unité de ma vie ». Parallèlement, elle couche avec Eduardo, son cousin, ensorcelée par sa beauté et soucieuse de lui redonner confiance. Enfin, elle participe à un jeu de séduction latent avec son psychanalyste, René Allendy, lequel l’embrasse lors d’une séance.

Autrement dit, en une seule année, elle glisse avec une fluidité désarmante de l’amour lesbien à l’amour charitable, de l’amour passionnel à l’amour raisonnable. Elle butine à tout-va, se fraye telle une anguille entre ces diverses amours, avide de sensations, captive d’une profusion qui n’est pas sans générer de confusion.

Femme d’esprit et de corps, Nin analyse avec une lucide minutie les émotions soulevées par chacune de ses relations. Elle nous transporte dans le torride labyrinthe du désir et décortique les turbulences intimes  qui en découlent.

 

« Ensemble, nous sommes plus grands »

Sa liaison avec Miller est celle qui l’enrichit et la bouleverse le plus.

L’attirance entre ces deux écrivains encore en herbe est d’abord intellectuelle et artistique mais elle prend rapidement une tournure charnelle : « Je veux jouir de l’heure présente – profondément, sans réfléchir. Henry se penchant sur moi, fou de désir, la langue de Henry entre mes jambes, Henry possessif, vigoureux, torrentiel ». A la fois sauvage et tendre, Miller la comble, sans pour autant la faire parvenir à l’orgasme qu’elle n’éprouve que rarement : « Malgré toutes les joies sans mesure que Henry m’a données, je n’ai jamais encore ressenti de véritable orgasme. Mon excitation ne semble pas aboutir à un vrai paroxysme, elle se fond dans un spasme qui est moins localisé, plus diffus ». Allendy, son analyste, évoque à ce sujet une frigidité partielle qu’il attribue à un fort sentiment de culpabilité. Il pointe également un comportement névrotique et séducteur. L’audace de Nin dissimulerait in fine un manque de confiance.

Avec Miller, ils lisent, écrivent, se corrigent mutuellement, conversent longuement. Littérairement parlant, leur romance est cruciale dans le sens où elle stimule leur inspiration, décuple leur imagination et nourrit leur propre connaissance d’eux-mêmes. « Aujourd’hui j’ai presque perdu la tête à force de désirer Henry. Je ne peux pas vivre trois jours sans lui ». Nin, grâce aux revenus de son mari, assure la sécurité matérielle de Miller et financera ultérieurement la publication de son roman Tropique du Cancer. Au fil des étreintes et des conversations, leur amour s’élargit, s’approfondit, au point qu’ils envisagent de vivre ensemble : « Il est le seul homme que je voudrais épouser ». Une ébauche de complétude préside à leurs transports : « Il dort dans mes bras, nous sommes soudés, sa verge est encore en moi. C’est un vrai moment de paix, un moment de sécurité ».

 

« Maintenant je suis assez forte pour me passer de lui »

Ceci dit, plusieurs menaces obscurcissent leur complice félicité : un éventuel retour de June, l’attachement de Nin pour son mari qu’elle ne peut se résoudre à quitter et les travers de Miller, notamment son goût pour les putains et son égoïsme. Du reste, celui-ci l’avertit : « Tu ne sais pas à quel point je suis insatiable. Ou ignoble. Et combien égoïste ! ». Mais le principal obstacle à la durabilité de leur amour réside dans l’incoercible insatiabilité et légèreté de Nin. L’attendrissement quasi régressif de Miller commencent à l’agacer. Dans ses bras, l’ardent et viril jouisseur fond, s’adoucit, devient vulnérable, comme un petit enfant dans les bras de sa mère : « Il y a un grand Henry, dont l’écriture est brutale, orageuse, obscène, et qui se montre passionné avec les femmes, et il y a le petit Henry qui a besoin de moi ». Nin, ivre d’aventure et d’incandescence, regrette la sauvagerie passionnée de Miller : « Il n’y a vraiment aucune folie chez Henry, excepté dans ses écrits pleins de feu… J’espérais des scènes à la Dostoïevski et j’ai trouvé un gentil allemand qui ne pouvait pas supporter la vaisselle sale ». Nin, l’éternelle insatisfaite ?

 

« Je les ai tous trompés »

Elle poursuit sa farandole amoureuse, passant des bras de Hugh à ceux d’Henry et d’Eduardo, puis attirant Allendy dans sa toile humide : « Ce que j’ai trouvé chez Henry est unique : jamais je ne le retrouverai. Mais cela n’exclut pas d’autres expériences ». Libertinage, éparpillement ou exploration totale ? Nin ne le sait pas elle-même. Par la psychanalyse, elle cherche des réponses. Le plaisir semble son seul crédo : « Je ne vis que pour les moments d’extase ». Son marivaudage et sa psychanalyse lui confèrent à la fois une confiance indestructible et une fragile perplexité : « Je ne pourrais pas dire encore si l’analyse simplifie et dédramatise notre vie ou si elle constitue le moyen le plus subtil, le plus insidieux, le plus extraordinaire de rendre les drames encore plus terribles, encore plus intenses ». Elle perçoit l’ambiguité de l’aveu psychanalytique : « Vous confier, c’est vous mettre dans les mains de quelqu’un d’autre et souffrir ».

En pratiquant l’amour à fragmentation, Nin, à la fois perverse et langoureuse, aiguise la jalousie de ses prétendants et en joue allègrement. Allendy, dont l’objectivité analytique décroît à mesure qu’il s’amourache de sa patiente, suscite la jalousie d’Hugo et d’Henry, et ce dernier attise celle d’Allendy et d’Eduardo. De cette façon, Nin maintient et exacerbe le désir de ses quatre compagnons, trahissant un besoin maladif d’être aimée, la crainte enfantine d’être délaissée. Dans la maison de l’amour, véritable foutoir érotique, les participants naviguent entre sincérité et cachotteries, machiavélisme et adoration, suspicion et abandon.

 

Malgré le divorce de Miller en 1934, leur liaison n’aboutira finalement pas au mariage que celui-ci escomptait assidûment. Au contraire, elle se délitera au fil des années 30, spécialement après un avortement tardif de Nin et son acoquinement avec Antonin Artaud et un autre psychanalyste, Otto Rank. Une amitié distante s’y substituera. Nin collectionnera les aventures, y compris lesbiennes et incestueuses, continuant ainsi de savourer les délices extatiques de la nouveauté et d’explorer les infinis dédales de sa sensualité. Mue par une soif de liberté, elle transgressera avec intrépidité tout ce qui limite et pétrifie l’existence de la femme, notamment les conventions sociales et morales de l’époque.

Refusant de « vivre dans le monde ordinaire comme une femme ordinaire », Anaïs Nin ne demeura fidèle qu’à l’amour… et à son journal, compulsivement.

 

Cyrille Godefroy

 


  • Vu : 2913

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Anaïs Nin

 

Anaïs Nin, née le 21 février 1903 à Neuilly-sur-Seine et morte le 14 janvier 1977 à Los Angeles, est une écrivaine américaine d’origine franco-cubaine. Elle doit sa notoriété à la publication de journaux intimes qui s'étalent sur plusieurs décennies et offrant une vision profonde de sa vie privée et de ses relations. La version non censurée de ses journaux n'a pu être publiée qu'après sa mort et celle de son mari. Elle est aussi l'une des premières femmes à écrire des ouvrages érotiques.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

Lire tous les articles de Cyrille Godefroy

 

Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).