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Gun Machine, Warren Ellis

Ecrit par Adrien Battini 18.02.14 dans La Une Livres, Le Masque (Lattès), Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, Polars

Gun Machine, traduit de l’anglais par Claire Breton, janvier 2014, 304 pages, 20,90 €

Ecrivain(s): Warren Ellis Edition: Le Masque (Lattès)

Gun Machine, Warren Ellis

 

Les barrières entre les différentes formes d’écriture s’effritent à l’image de ces trajectoires d’auteurs qui ont allègrement franchi le Rubicon en abandonnant la noble prose pour s’encanailler avec le comics… à moins que ce ne soit l’inverse. Orson Scott Card, Neil Gaiman, Scott Snyder, Joe Hill, Greg Hurvitz, Peter David, Alan Moore, Grant Morrison, Dan Abnett, cette liste, sans être exhaustive est relativement significatrice de cette tendance à varier ou croiser les genres dans l’espace littéraire anglo-saxon contemporain. Dernier en date à abandonner (provisoirement) le monde des collants et autres slips moulants, le génial Warren Ellis, créateur de ces œuvres fondamentales que sont The Authority, Planetary et Transmetropolitan. Après Artères Souterraines paru en 2010 au Diable Vauvert, les éditions Du Masque nous proposent sa deuxième cartouche sobrement intitulée Gun Machine.

Il est plutôt étonnant de retrouver Warren Ellis, plutôt familier des séries estampillées SF ou Anticipation, aux manettes d’un pur polar, un genre auquel il ne vous avait guère habitués dans ses travaux de bande dessinée. Le britannique se coule sagement dans les clous du roman policier et la joue by the book.

Tout commence à New York avec une banale intervention policière censée maîtriser un locataire menacé d’expulsion. Les événements dérapent, le lieutenant John Tallow perd son coéquipier abattu par ledit locataire qu’il finit lui-même par descendre. Le meilleur arrive plus tard, lorsque l’on découvre dans un appartement voisin, apparemment inoccupé, plusieurs dizaines d’armes à feu. Les choses prennent une toute autre tournure lorsque les premiers examens balistiques révèlent que ces armes sont peut-être liées à autant de meurtres irrésolus depuis deux décennies. Point de répit psychologique pour Tallow, chargé de cette enquête homérique avec pour seule assistance les deux agents les plus barrés de la police scientifique. Autant dire que la hiérarchie du NYPD mise sur une noyade en bonne et due forme pour enterrer avec l’affaire un lieutenant désabusé et sur le déclin. Mais Tallow est un petit malin qui a décidé de bien bosser et ses hypothèses farfelues se vérifient les unes après les autres.

Sans trop déflorer le canevas de Gun Machine, Warren Ellis convoque pour son intrigue les plus grands puits à fantasmes de la culture populaire américaine : mythologie du tueur en série autour des rituels amérindiens, collusion entre les mondes de la finance et de la sécurité ou encore la corruption policière. Point de propos caché ou de critique sociale, l’écrivain faisant tout simplement confiance à son récit pour générer son propre sens autour de puissantes évocations. Ces éléments fonctionnent comme autant d’avatars archétypaux d’un monde moderne aliénant, imbrication de cartes chaotiques dans lequel le policier seul doit remettre à la fois sens et ordre. Sur le plan technique, Gun Machine est un roman policier particulièrement abouti, Ellis faisant preuve d’une grande maîtrise du rythme et du découpage. Il importe du comics cette structure du single issue comme l’atteste cette addition de petits chapitres conclus en autant de micro-cliffanghers qui accrochent le lecteur jusqu’à la conclusion du roman. A l’instar du Neuvième Art qui intime de donner profondeur et consistance à ses personnages en quelques cartouches et séquences, Ellis opte pour la suggestion ou l’image juste, travaillée, de ses protagonistes. Le résultat est assez bluffant en termes d’empathie créée avec le lecteur. Mais le point fort du roman réside incontestablement dans les talents de dialoguiste de Warren Ellis. On connaît depuis sonTransmetropolitan tout l’amour du britannique pour Hunter S. Thompson dont il endosse avec fierté le sacerdoce de l’irrévérence, de la provocation du mauvais goût assumé. Autant dire que Gun Machine est une succession de situations loufoques et de punchlines ravageuses, apanages de cet humour décomplexé qui provoque de grands éclats de rire. Le lecteur allergique à toute vulgarité passera impérativement son chemin devant tant d’outrance. Les moins sages découvriront les joies du Robot Enculator et probablement ce qui est le meilleur couple lesbien de toute l’histoire de la littérature.

Le dernier roman de Warren Ellis n’est évidemment pas à mettre dans toutes les mains. Mais que tous ceux qui en ont assez de ces Scandinaves qui ont besoin de 300 pages pour nous faire comprendre que la neige c’est froid et qu’être alcoolique c’est triste, se réjouissent. Gun Machine est un bon petit polar maîtrisé et nerveux, un grand moment de lecture jubilatoire comme il en faudrait plus souvent.

 

Adrien Battini

 


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A propos de l'écrivain

Warren Ellis

 

Warren Ellis est né en 1968 dans l’Essex, en Angleterre. Après plusieurs travaux pour Marvel dans les années 90, il se révèle au début des années 2000 chez Wildstorm en révolutionnant l’approche du super-héros avec des séries comme Stormwatch, The Authority ou Planetary. Il s’impose définitivement comme un des grands auteurs du comics moderne en signant les séries Transmetropolitan ou Hellbazer chez Vertigo/DC. De retour chez Marvel, son run sur Iron Man ainsi que son approche parodique avec Nextwave sont unanimement salués par la critique. Ellis a également beaucoup collaboré avec l’éditeur indépendant Avatar Press chez qui il a publié sa série Freak Angels et plusieurs one-shots (No Hero, Black Summer, Supergods). Gun Machine, paru en anglais en 2013, est son deuxième roman.

 

A propos du rédacteur

Adrien Battini

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Achève son doctorat en sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence. Depuis trois ans, il est également employé à la librairie Préambule de Cassis, dont il anime site et blog littéraires. Tombé dans la marmite de la lecture depuis tout petit, il se passionne pour toutes les formes d'écritures capables de transmettre émotion et/ou réflexion, de Julien Gracq à Erving Goffman, en passant par James Ellroy ou Brian Azzarello.