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Guide du petit djihadiste, Pierre Conesa

Ecrit par Pierre Perrin 02.03.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Fayard

Guide du petit djihadiste, janvier 2016, 140 pages, 15 €

Ecrivain(s): Pierre Conesa Edition: Fayard

Guide du petit djihadiste, Pierre Conesa

 

Huitième ouvrage de cet ancien haut fonctionnaire au Ministère de la Défense, cet essai claque comme une détonation. Si l’auteur y « manie le second degré et la dérision » – ce qui conduit hélas à douter que sur cette voie des quasi-illettrés se remettent en cause –, ses démonstrations paraissent à ce point frappées au coin du bon sens que « des jeunes de classes moyennes » en marche vers la radicalisation devraient, eux, pouvoir se ressaisir. Interpellés tout du long, ceux-ci devraient être en mesure d’au moins comprendre ce qui les attend. Ce petit guide, au demeurant, est sous-titré : à l’usage des adolescents, des parents, des enseignants et des gouvernants, c’est dire combien son lectorat devrait être nombreux. Surtout si j’ajoute que la lecture peut en être bouclée en une heure.

D’abord cet essai délivre une définition limpide :

Le salafisme djihadiste est une idéologie réactionnaire, dans tous les sens du terme, qui a arrêté les horloges au VIIème siècle et qui légitime sa violence par l’ambition d’édifier une société pure et juste.

L’auteur établit un parallèle avec le totalitarisme des Khmers rouges et des Gardes rouges de Mao.

Pour qui n’aurait pas une préhension claire du problème, Pierre Conesa met en lumière quelques évidences. La société occidentale est « bouffie de bonne conscience […] et baigne dans la luxure, l’usure, l’inceste, la sodomie et le culte des idoles ». Tout au contraire, la société proposée par l’Arabie Saoudite, Al-Qaïda ou Daech, instaure le « paradis chariatique sur terre », pour peu qu’elle soit terre d’islam. Contre le désordre occidental, cette société islamique fixe en effet « des normes, des règles régissant tous les actes de la vie quotidienne, une limite claire et tranchée entre le Bien et le Mal, entre le licite et l’illicite, des interdits stricts. Quelques-unes de ces règles limpides, que Voltaire eût aimé brocarder, s’exposent ainsi : « il est recommandé de pisser “halal”, c’est-à-dire à l’opposé de la direction de La Mecque » ; le pantalon, pour l’homme « doit s’arrêter au-dessus de la cheville pour ne pas ramasser d’impuretés – en revanche, le voile de la femme doit traîner par terre ». L’adultère exige une lapidation de la femme. « Décapiter est important pour priver l’ennemi musulman de la possibilité d’aller au paradis, puisqu’il doit y entrer la tête la première ».

On aimerait rire ; restons sérieux. En occident, par le divorce, un père abandonne ses enfants. Voilà le pire reproche ressassé par les recruteurs. Mais la polygamie fait-elle des pères une panacée ? Combien laissent leur femme en terres d’allocations pour retourner, eux, au pays ? Tel était le cas, par exemple, du père de Mohamed Merah, le tueur de Toulouse. Il en est d’autres.

Par ailleurs, qui part, ou revient sur ses pas, pour combattre l’infâme, c’est-à-dire près de 5,6 milliards de non-salafistes, n’a pas besoin d’étudier le Coran, et encore moins ses exégètes de toute époque. Qui part, dit Pierre Conesa, est essentiellement frappé de déréliction et, de ce fait, approché et souvent recruté sur un réseau social ou au détour d’un lieu de prêche. L’auteur renvoie à d’autres ouvrages, notamment ceux de Dounia Bouzar, Gilles Kepel, David Thomson, sur lesquels il appuie sa démonstration. Il fait comprendre comment on installe, dans un esprit qui déraille, à feu doux la certitude de détenir une vérité universelle, et comment cet esprit enrégimenté devient inepte : « Le djihad va te permettre de prendre ta revanche sur la vie, écrit-il, de tuer, de violer et voler en toute bonne conscience ».

L’essai va plus loin et accuse nos dirigeants de courte vue, pire souvent, et ceci depuis 30 ans. En 1984 : durant la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan, le président Reagan qualifia les moudjahidines de « combattants de la liberté », une appellation largement reprise par les intellectuels français, d’alors. La guerre finie, ceux-ci ont obtenu le statut de réfugiés politiques en Grande-Bretagne. Ils ont pu prêcher : le djihad anti-occidental, l’antisémitisme et le racisme au coin de Hyde Park en toute impunité. Les attentats du 11 septembre 2001 ont conduit G. W. Bush a décréter que :les pays de l’axe du Mal étaient l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord, et non l’Arabie Saoudite, dont étaient pourtant originaires deux tiers des auteurs. Ce ne sont là que deux erreurs parmi les plus aveugles. Il faut lire et noter encore que : le silence des chancelleries est une indignité morale qui renforce l’argumentaire et le recrutement djihadistes.

Un essai fort clair, agréable à dévorer, tout aigre que soit son message. À mettre entre toutes les mains, d’urgence.

 

Pierre Perrin

 


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A propos de l'écrivain

Pierre Conesa

 

Ancien haut fonctionnaire au Ministère de la Défense, spécialiste des questions stratégiques internationales, en particulier militaires, maître de conférences à Sciences Po, Pierre Conesa est l’auteur de La Fabrication de l’ennemi ou comment tuer avec sa conscience pour soi (Robert Laffont, 2011), du Guide du paradis. Publicité comparée des Au-delà (L’Aube, 2011) et du rapport Quelle politique de contre-radicalisation en France ?

 


A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

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