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Guerre - et si ça nous arrivait ? Janne Teller (illust. J-F. Martin)

Ecrit par Olivier Verdun 29.03.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Jeunesse, Contes, Pays nordiques, Les grandes personnes

Guerre, et si ça arrivait ? Trad. danois par Laurence W.O.Larsen. Éditions des Grandes Personnes. Mars 2012. 64 p. 7.90 €

Ecrivain(s): Janne Teller Edition: Les grandes personnes

Guerre - et si ça nous arrivait ? Janne Teller (illust. J-F. Martin)


« C'est ici-bas que les insensés trouvent leur Enfer » (Lucrèce, De la Nature, livre troisième)


Et si ça nous arrivait ? Et si ces histoires de guerre n'arrivaient pas qu'aux autres, qu'à ces hordes barbares venues des confins de l'axe du Mal ? Et si ça lui arrivait ?

Imaginez monsieur Guéant dans la peau d'un réfugié, ayant à ses trousses ses propres sbires, courant après une fantomatique identité nationale. Il a quatorze ans. Les murs de son appartement sont percés de trous. Il pleut à l'intérieur. Seule la cuisine est encore habitable. En Europe, la guerre fait rage. Français, Anglais et Scandinaves se tirent dessus. L'Union européenne s'est effondrée et a laissé la place à des régimes autocratiques. La France vit sous la férule de la Police de Redressement. Non, nous ne sommes pas en 2012. Il s'agit d'une fiction. Partout règne la désolation. La peur au ventre. La faim. La délation. Matin, midi et soir des tirs de roquettes embrasent les ciels fuligineux. Les villes sont en cendres. L'Occident, si imbu de sa supériorité, lorgne désormais vers ce Moyen-Orient qui ne peut pas accueillir toute la misère du monde, fût-il à l'envers.

L'enfant, avec sa famille, ou ce qu'il en reste, tente d'émigrer vers un havre de paix. Il faut bien sauver sa peau. Mais où ? Comment ? - Question lancinante que celle du lieu où vivre. Le petit Guéant commence une nouvelle vie, comme on dit, dans un camp de réfugiés, en Égypte. Il y apprend l'exclusion, l'humiliation, le racisme ordinaire. Il ne peut ni aller à l'école, ni apprendre l'arabe, ni trouver du travail. La demande d'asile traîne en longueur. Il devient un sans papiers des plus banals, un citoyen de « troisième zone ».

Se tenir tranquille, dans cette zone scandinave du camp, zone grise, sans contours autres que grillagés, où l'on n'est plus rien, ou si peu. Surtout ne pas réagir aux injures racistes vomies par Thorkild, Hans et leur bande. Faute de quoi c'est l'expulsion vers la France. Et là, c'est presque pire que la guerre : « on n'est plus sûr de rien », écrit Carine, une ancienne camarade de classe. Des gens disparaissent, on ne sait pas très bien pourquoi : « Avant, on pouvait au moins être sûr que c'était parce qu'ils n'étaient pas assez français ». Être un Français français ne suffit plus. De toute façon, « même chez toi, tu serais un citoyen de troisième zone ! ». Alors l'enfant contient sa rage, bout au-dedans et jure de se venger un jour.

Il lui arrive de se souvenir que son pays, la France, n'avait pas toujours été « le froid, l'angoisse, la méfiance et la haine ». Une autre vie existe, a existé. L'enfant finit par obtenir le précieux sésame : un permis de séjour permanent en Égypte. Il s'y marie. Ses enfants naissent avec la nationalité égyptienne. Pourtant, tel Ulysse à la fin de son périple, il n'a qu'une seule envie : rentrer chez lui, dans son pays, à la maison. Saudade ! Mais la terre promise n'est plus qu'une Ithaque fantasmée et le récit s'achève sur un tragique leitmotiv : « Et pourtant, tu es un étranger. Et pourtant, tu penses sans cesse au jour où tu pourras rentrer chez toi. Chez toi ? Chez toi où ? ».

Cet éprouvant renversement de perspective auquel Janne Teller contraint son lecteur, mis en demeure d'entrer dans la peau de l'autre - l'étranger, l'immigré, le réfugié -, nous renvoie notre propre image, celle d'une Europe arc-boutée sur des principes d'un autre âge, hérissée de miradors, obsédée par la sécurité et la pureté identitaire. Car sous l'élégante couverture d'un passeport qu'on serait tenté de tendre au premier douanier venu, le livre de Janne Teller pointe ce qui, pour des millions d'êtres humains, ressemble à un cauchemar quotidien : la fuite, l'exil, la survie, l'acharnement administratif, dont on ne parle, le plus souvent, que dans le langage feutré des statistiques ministérielles et qui semblent ne plus émouvoir grand monde.

Les illustrations de Jean-François Martin, glaciales et désincarnées, renforcent le sentiment nauséeux que l'on éprouve en pratiquant ce salutaire exercice de décentration auquel Janne Teller nous convie sur le mode du tutoiement. Le jeune lecteur plongera dans un univers terrifiant qui renoue avec le genre de la dystopie. On se croirait parfois dans un album d'Enki Bilal. Petit Guéant est devenu grand. Sa famille s'est agrandie à mesure que le monde se peuple de juifs errants qu'il faut bien contenir, traquer, ficher, quantifier, parquer, expulser, assimiler.

A la fin, dans la note de l'auteur, Janne Teller conclut que si un jour cela devait se produire, « ne serait-ce pas un grand réconfort pour chacun d'entre nous que de partir sur les chemins périlleux menant à un éventuel refuge et vers une vie meilleure, quel qu'en soit le lieu, en sachant que, lorsque nous en avons eu l'occasion, nous-mêmes avons fait ce qu'il fallait pour défendre et diffuser les valeurs de notre civilisation ? » Souhaitons que cette fable au vitriol soit un jour adaptée pour le grand écran, à l'instar de Persépolis de l'iranienne Marjane Satrapi.


Olivier Verdun


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A propos de l'écrivain

Janne Teller

 

Janne Teller est une romancière et essayiste danoise qui s’interroge sur le sens de l’histoire. Son œuvre, controversée, trait du fanatisme religieux et politique, de la guerre, de l’immigration, de l’amour et de l’acceptation. Rien s’est vu décerné de nombreux prix internationaux.

A lire également, traduit en français, L’île d’Odin (Acte Sud, 2003) et Guerre, si ça nous arrivait ? (Les grandes personnes, 2012).

 

A propos du rédacteur

Olivier Verdun

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Rédacteur


Olivier Verdun est professeur de philosophie en Bretagne, après avoir longtemps vécu et enseigné à l'étranger. Il a publié deux recueils de poésie : Fragments de rêves / Débris d'azur (Edilivre, 2008) et Au gré des regs contondants, préfacé par Gérard Bocholier (Editions de l'Atlantique, 2010). Il est l'auteur d'articles philosophiques et de textes littéraires dans diverses revues, en France, en Belgique et au Québec. Plusieurs ouvrages sont en préparation croisant la poésie, la philosophie et la fiction.