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Grand Poème Prose, Claude Minière

Ecrit par Arnaud Le Vac 09.09.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Editions Tarabuste, Poésie

Grand Poème Prose, Collection Brèves Rencontres, juin 2014, 110 pages, 10 €

Ecrivain(s): Claude Minière Edition: Editions Tarabuste

Grand Poème Prose, Claude Minière

« N’avez-vous jamais dans la nature, sur le Campo Santo, au bord du ruisseau, murmuré c’est là ? Quelque chose, tout, est là. Le murmure, intérieur et extérieur à la fois, ne veut pas dire “je suis ici” mais bien “c’est là”. C’est ».

Le Grand poème en prose de Claude Minière tend l’arc de la poésie en son œuvre comme jamais, elle en est aussi le recueil le plus abouti. C’est à la lecture un grand livre que vous ouvrez entre vos mains. Du premier nom prononcé, « le dragon », aux derniers mots, « grand poème en prose plié » qui clôturent le recueil et donnent le titre au livre, un véritable jeu de papiers se déploie entre vos doigts.

Minière, convoquant dans les premières pages Dante et Parménide, précise à ses lecteurs de quoi il va en être : « Les mots les plus simples vous arrivent sur les lèvres, à travers le ventre, ils vous arrivent du fond des temps, et voici le début de l’éternité : il y a quelque chose plutôt que rien et c’est un rien à l’évidence de justice. Comme enfoncer une porte ouverte ». La poésie pour Minière ne saurait être sans impliquer en tout premier lieu le rapport à l’art : « Comme souvent les artistes hachurent une zone de la toile ou du papier et créent un espace dans l’espace. La première lettre d’une phrase est une rayure et un départ ». Une rayure nous dit Minière, et un départ. Le poème commence.

Prendre « l’air du large » et viser juste est tout un art. C’est là, tout l’art de Minière. Pas étonnant alors que l’auteur convie ainsi les lecteurs dans le Grand Poème en Prose à « la liberté du bond dans le bond de la pensée », contre la pensée qui trébuche : « L’Être, c’est rien, le rien rieur du rien – allez les airs !, le rien qui fait toute la différence, le chant des oiseaux, les collines, le tournant du chemin, la rue, la ruée, le vide, les calamités ». C’est que Lucrèce et Rimbaud agissent en sous-main. Homère, cela va sans dire. Mais ce n’est pas tout : « Voici ma méthode, nous livre Claude Minière : route et ode. Jacob tourne les talons ». De la musique ? Oui, nous dit-il : « Il faut un long apprentissage du légato nerveux de la pensée et des sensations ». Pas de poésie sans peinture et sans musique. Ce que l’on appelle le monde existe-t-il autrement ? Rien n’est moins sûr.

Le constat est le suivant : « La terre tourne de plus en plus. Dans tous les sens ». Le nihilisme est entré dans sa phase planétaire : « Les hommes sont engagés dans la transition, l’énergie, la totalisation de la technique comme lieu. La technique est le nouveau dieu ». C’est dit. Et c’est aussi clair que net pour Minière : « En d’autres temps la parole célébrait les pulsations, les découvertes, le déroulé vertical, la traversée, la main, la surprise, la grâce, les déesses les dieux et les héros, la chance, les cultures étagées, les passages, la nature qui demeure dans le passage des saisons, la perfection ». Claude Minière n’est jamais là où on croit seulement le trouver.

Est-ce pour cela que Minière, comme Georges Bataille, ne se fait aucune illusion sur la poésie ? Ce qui ne l’empêche pas, bien au contraire, d’écrire ces textes dans un français des plus libres qui soient : « Tous dorment, je suis seul qui veille. Je peaufine et gagne une formule, je distingue un sillage à travers la nuit. J’écoute les morts, ils protègent les vivants qui boivent à leur santé retrouvée. Tous veillent, je suis seul qui dort. J’ai foi en mon étoile ». Voici une prose qui « ose ». Voilà un poème qui « interroge les civilisations ». La poésie de Minière joue et déjoue les enjeux du grand poème (il faut penser ici à Pound) : « Un corps pénètre les civilisations en revendiquant son autonomie ». Pas d’erreur sur cela, c’est capital : « Comment j’ai appris et découvert, voici le sens de politique ». Claude Minière en fait, on pourrait dire, sa signature : « Ce que je dis, vous le voyez, n’était pas prévu ». Et disons-le : l’une des signatures les plus rares de notre temps. Alors, la question demeure : saurons-nous entendre son murmure ? Rien de sacré, mais de divin. Comme la grande poésie s’adressant à la voix du lecteur : « Le Grand poème en prose vous appartient, il vous y appartient d’y entrer où vous voulez pour suivre le cortège des pensées, des malheurs et des beautés ».

 

Arnaud Le Vac


  • Vu : 1994

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A propos de l'écrivain

Claude Minière

 

Claude Minière est né à Paris le 25 octobre 1938, dans le 18e arrondissement. Poète et essayiste, il est l’auteur d’une quinzaine de livres de poésie, dont La mort des héros chez Carte Blanche éditions, Lucrèce chez Flammarion, Perfection chez Rouge Profond, La trame d’or chez Marie Delabre éditions, Le temps est un dieu dissipé, Hymnes, Je Hiéroglyphe, Grand Poème Prose chez Tarabuste, ainsi que de plusieurs essais dont Traité du scandale chez Rouge Profond, L’art en France (1960-1995) aux Nouvelles éditions françaises, Pound caractère chinois collection L’Infini chez Gallimard, Notes sur le départ chez Tarabuste, Le théâtre de verdure chez Marie Delabre éditions, et d’un journal Pall Mall 2002-2003 aux éditions Comp’Act.

 

A propos du rédacteur

Arnaud Le Vac

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Arnaud Le Vac est né en 1978 en Ile-de-France. Vit à Paris. Poète et critique. Tient un blog, au fil de ses publications, sur Astéisme :

http://asteisme.blogspot.fr