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Goodbye, Columbus, Philip Roth (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 03.07.19 dans La Une Livres, Critiques, Cette semaine, Les Livres, Folio (Gallimard), Roman, USA

Goodbye, Columbus, coll. Folio bilingue, mai 2019, 342 pages, 11,40 €

Ecrivain(s): Philip Roth Edition: Folio (Gallimard)

Goodbye, Columbus, Philip Roth (par Cyrille Godefroy)

 

L’obscur objet du désir ne se laisse pas peindre comme on tranche une part de gigot. L’auteur ne l’appréhende, ne le déchiffre, ne l’écrit aisément, tel un écureuil filochant à l’approche de l’homme. Ainsi le jeune Philip Roth (1933-2018) s’emmêla-t-il la plume et bâcla-t-il l’amorce de la liaison entre Neil et Brenda, les deux protagonistes du roman Goodbye, Columbus, publié en 1959. Alors néophyte en littérature, Philip Roth faisait ses gammes, tâtonnait, et ne se dispensa pas d’aligner les fadaises, les descriptions oiseuses, les scènes superficielles, les dialogues plats, qu’aucun style ni humour véritables ne vinrent relever. À cette époque, Roth ne possédait pas encore la maîtrise ni le feu qui donneront naissance quelques années plus tard à la satire dévastatrice de Portnoy (1969), l’architecture monumentale de La Tache (2000), la confession poignante d’Un homme (2006).

Philip Roth progressa rapidement à tel point que son style et son propos s’affinèrent au fil même de l’écriture de Goodbye, Columbus. En effet, le récit s’épaissit à mesure que Roth agglomère la romance au cercle familial bourgeois de Brenda, à mesure que l’individualisme areligieux du couple se confronte aux règles et traditions communautaires, juives en l’occurrence. De surcroît, le héros gagne en fragilité : plus le grain de son attachement s’éclaircit, plus la force sombre et altière du mâle conquérant se lézarde, laissant filtrer l’angoisse et le tourment. Neil, écartelé entre son besoin d’indépendance et son attirance pour le féminin, n’en demeure pas moins lucide quant à l’origine de son affection pour Brenda, à savoir le besoin irrémissible de la posséder.

Dans une société où l’avoir se joue de l’être, où l’on s’empresse de détenir à défaut de pouvoir donner, où le manque est avidement comblé par divers expédients, l’homme selon Roth est-il condamné à rafler la mise féminine afin de se rassurer ? Est-il déterminé par un instinct primaire à objectiver la femme et à passer de l’une à l’autre, tel Don Juan, de manière à alléger et supporter son existence ? Est-ce là, est-ce ça, l’essence de l’affirmation masculine ? Début de réponse avec un des alter ego de papier de Roth, dans La Bête qui meurt (2001) : « C’est seulement quand tu baises que tu prends ta revanche, ne serait-ce qu’un instant, sur tout ce que tu détestes et qui te tient en échec dans la vie. C’est là que tu es le plus purement vivant, le plus purement toi-même. Ce n’est pas le sexe qui corrompt l’homme, c’est tout le reste. Le sexe ne se borne pas à une friction, à un plaisir épidermique. C’est aussi une revanche sur la mort ». À travers leurs personnages et leurs récits, de nombreux auteurs masculins ont souscrit plus ou moins à ce type de raisonnement, chantant l’embellie des corps joints, notamment Bukowski, Doubrovsky, Houellebecq ou Henry Miller dont le double déclare dans Nexus : « Il suffisait que je caresse ses fesses pour que tous mes problèmes s’évanouissent, et j’en oubliais Nietzsche, Stirner et Bakounine ».

In fine, posséder physiquement Brenda ne suffit pas à Neil, lequel gamberge, s’agace, s’impatiente. Sans trop savoir s’il aime réellement cette femme ou s’il a peur de la perdre, il aspire au mariage, afin de sceller cette possession. La pose d’un diaphragme en constituerait le symbole. Il ne sera que le début de la débandade. Philip Roth, quant à lui, pour sortir des ornières et des turbulences générées par le commerce avec les femmes, asseyait et fignolait son empreinte sur les éléments en écrivant. Il travaillait le texte, sans relâche, sculptait la matière, affinait le filet des diverses voix qu’il créa tout au long de sa longue carrière, jalonnée d’une trentaine de romans, la plupart reléguant dans l’oubli les premières pages plutôt mièvres de Goodbye, Columbus. Le fervent lecteur de Kafka, Céline, Tchekhov, James… concédant lors d’un entretien n’avoir pu entrer dans l’hermétique bric-à-brac de Finnegans Wake de Joyce ou dans la Recherche de Proust, ne renoncera à cette addiction, à cette illusion scripturale que tardivement, en 2012, une fois son désir allègrement raboté par l’usure de l’âge.

Avec Roth, on est loin de la misère sexuelle affectant les héros de Houellebecq. Pour autant, le trouble et le désarroi n’épargnent pas ses personnages, unissant de la sorte dans une même incertitude les frustrés et les repus de la bagatelle. Reste que ces deux écrivains se plaisaient à déflorer les tabous, à dévoiler les pulsions les plus sombres et à exhumer les fantasmes les plus inavouables. Le désir et la relation amoureuse irriguent la quasi totalité de l’œuvre de Philip Roth, inspirée en partie par sa propre expérience. Sans être aussi subtile que Jacques Chardonne dans la description du couple, Roth parvient à cerner les obstacles, les écueils, les impasses, provenant notamment des conventions, des différences de classe, des dissonances entre le féminin et le masculin, qui se dressent au devant d’un modèle toujours dominant dans la société contemporaine, mais dont la réussite tient pour une large part à la peur de la solitude et aux diverses traditions religieuses l’encourageant.

 

Cyrille Godefroy

 

 

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A propos de l'écrivain

Philip Roth

 

Ecrivain américain

Petit-fils d’immigrés juifs originaires de Galicie arrivés aux États-Unis au tournant du XXe siècle, fils d'un modeste agent d'assurances chez Metropolitan Life Insurance Company, il a une enfance heureuse à Weequahic, quartier de la petite classe moyenne juive de Newark, qui sera la scène principale d'un grand nombre de ses livres.

Après des études à Rutgers à Newark, à l'Université de Bucknell en Pennsylvanie, puis à l'Université de Chicago, il y enseigne les lettres, puis la composition à l'Université de l'Iowa jusqu'au début des années 60, lorsqu'il s'établit à New York pour se consacrer à l'écriture.

Il reprendra ses activités d'enseignant de manière intermittente, en littérature comparée, à Princeton et l'Université de Pennsylvanie, jusqu'en 1992.

Philip Roth nous a quittés en mai 2018.

 


A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).