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Genet, ce célèbre inconnu (2)

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 01.12.11 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers, Chroniques Ecritures Dossiers

Notre-Dame-des-Fleurs (1948)

Genet, ce célèbre inconnu (2)

 

Parue en 1944 dans une première édition anonyme, la première œuvre romanesque de Genet nous plonge dans la vie et les pensées d'un narrateur, détenu en 1942 à la prison de la Santé et à Fresnes, et en train d'écrire son livre. S'il s'appelle Jean Genet, il n'est qu'un double fictif de son auteur. Le narrateur se trouve être également un double de Divine et de Divine enfant encore appelé Louis Culafroy dont il prend en charge la biographie ou plutôt l'hagiographie puisqu'il considère que Divine est une sainte. Les événements se trouvent narrés à rebours puisque le roman commence par la mort de Divine. Le récit quitte alors la prison pour plonger le lecteur dans deux univers contrastés : le Paris apache où évolue Divine travesti prostitué et la campagne où vit le jeune Culafroy. La construction de Notre-Dame-des-Fleurs compose savamment avec les caractéristiques respectives de la fiction et de l'autobiographie et procède à de multiples jeux d'enchâssements. La spécificité générique de l'œuvre reste en suspens et le « monde [y] est retourné comme un gant ».

Le narrateur explique que ce livre s'inspire de sa propre vie, mais qu'il est aussi le résultat de ses rêveries et de ses fantasmes de détenu : « A l'aide donc de mes amants inconnus je vais écrire une histoire. Mes héros ce sont eux, collés au mur, eux et moi qui suis là, bouclé. [...] Ce livre ne veut être qu'une parcelle de ma vie intérieure ».

"Ce livre, j'ai voulu le faire des éléments transposés, sublimés, de ma vie de condamné. Prétendant s'inspirer de faits authentiques, le narrateur raconte plusieurs moments de la vie de Divine."

Le lecteur soupçonne que ce sont peut-être ses souvenirs que le narrateur prête à Divine : enfance paysanne et premières amours, séjour à la colonie pénitentiaire de Mettray, vie dans les milieux interlopes de Pigalle et Montmartre, prostitution...

Mais le détenu écrivain ajoute à ces récits principaux, d'autres histoires, imaginaires, voire rocambolesques où interviennent les proches de Divine, ses codétenus ou ses amants rêvés. Divine pépie avec Mimosa, s'amourache de Mignon-les-Petit-Pieds un maquereau, de Notre-Dame-des-Fleurs jeune voyou, de Seck Gorgui gigolo nègre ou de l'Archange Gabriel un soldat. « Mignon le dur, le froid, l'irréfragable, Mignon le mac s'animait, comme un roc abrupt d'où sort, à chaque creux moussu et mouillé, un pierrot vif, voltigeant à l'entour de lui comme un vol de bites ailées ». Le lecteur suit quelques bribes des aventures de chacun de ces personnages. La plus fameuse est le procès de Notre-Dame accusé du meurtre d'un vieillard où l'arme du crime se fait vivante, où les Folles défilent en cohorte sommées de troquer leurs sobriquets contre leur état civil masculin. « Ainsi, aux yeux de Notre-Dame ébahi, les petites tantes de Blanche à Pigalle perdaient leur plus belle parure : leurs noms perdaient leur corolle, comme la fleur de papier que tient le danseur au bout de ses doigts et qui n'est plus, le ballet fini, qu'une tige de fer ». Le narrateur entend « refaire à [sa] guise » sa « propre histoire », ainsi que celles de ses héros. Il ne veut pas se contenter de se raconter tel qu'il est ou était, il veut « être ce que faute d'un rien [il manqua] d'être ».

Il y a du Carco ou de l'André Salmon dans ce premier récit qui laisse le lecteur pantois, assailli par les flots de toc, de bondieuseries et de sexes-fleurs, par les multiples soubresauts des intrigues et les pièges de la narration. L'argot jouxte les termes les plus précieux, Détective côtoie les Évangiles et la Légende Dorée, le prosaïque se fait poétique. Les voyous y ont des délicatesses de jeunes filles, les détenus y sont poètes du point-du-jour. Tout l'appareil du roman populaire est là, s'entrelaçant à des réminiscences proustiennes et à des échos renaissants. Un lecteur aujourd'hui ne sera sans nul doute plus choqué par les étreintes explicites ou la crudité du langage, mais il encaissera assurément le choc de ce style inédit où les contraires s'embrassent, se confrontent. Cette écriture fascinante et exigeante renvoie l'image d'un homme en prison écrivant sur des morceaux de papier récupéré, tenaillé par la faim, assourdi de bruit et de médiocrité, mais poursuivant inlassablement sa tache : « La poésie est une vision du monde obtenue par un effort, quelque fois épuisant, de la volonté tendue, arcboutée. La poésie est volontaire. Elle n'est pas un abandon, une entrée libre et gratuite par les sens [...] ».


Myriam Bendhif-Syllas


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Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.