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Genet ce célèbre inconnu (1)

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 26.11.11 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers, Chroniques Ecritures Dossiers

« Jean Genet, écrivain multiple »

Genet ce célèbre inconnu (1)


A l'heure de la célébration et de la consécration, quels sont les lecteurs de Jean Genet ? Que sait-on de cet écrivain polygraphe et insaisissable ? Derrière tous les faux Genet, qui est le vrai Jean Genet, homme et artiste ? Alors que le centenaire de sa naissance donne lieu à de nombreuses manifestations scientifiques, à la parution de revues universitaires dans divers pays, la région du Morvan et bien d'autres localités et institutions se mobilisent pour célébrer son plus turbulent « enfant adoptif ». Or, s'il n'est sans doute pas un écrivain à mettre entre toutes les mains, Genet demeure méconnu du grand public et en définitive peu lu. L'objet de ce dossier est de dresser un panorama de cette œuvre protéiforme et complexe, d'en mettre au jour la richesse et d'offrir à l'écrivain disparu de nouveaux lecteurs prêts à vivre une expérience littéraire unique qui ne saurait les laisser indemnes.

Le public réduit de l'œuvre de Genet s'explique par plusieurs facteurs. Tout d'abord, la légende qui accompagne l'homme et l'écrivain est venue masquer l'œuvre. Enfant abandonné et vagabond livré aux misères du bagne pour enfants, voleur et prostitué errant à travers l'Europe, détenu récidiviste, homosexuel ne cachant pas ses attirances, Genet constitue à lui seul un personnage digne de plus d'un roman et il ne s'est pas privé de mêler dans es premiers ouvrages fiction et biographie, donnant peut-être la part la plus grande au rêve et à la recomposition de son histoire, de ses histoires.

Or, l'intérêt porté à cet écrivain-personnage finit par laisser ses livres dans l'ombre, sur les rayonnages de quelques spécialistes ou lecteurs éprouvés. On croit connaître ses livres par ouï-dire ou on n'ose les ouvrir par souci des convenances ou pensant savoir, à tort, ce qu'on y trouvera.

L'écrivain lui-même a contribué à cet état de fait, jouant à se dévoiler et à se récrire au sein de ses récits, comme lors de ses divers entretiens. Genet a participé activement à la création et au développement de cette légende noire qui l'accompagne comme son ombre. Les ouvrages biographiques qui ont suivi sa mort en 1986, ouvrages d'Albert Dichy et Pascal Fouché, d'Edmund White en particulier, ont abordé et éclairé cette question, démontant point par point les caractéristiques de la légende ou du moins essayant de mettre au jour une image objective de cet homme aux multiples masques. Ces précisions laissent cependant en suspens certains éléments qui demeurent des inconnues invérifiables, notamment son passage dans l'armée ou ses errances en Europe. Portrait lacunaire d'un écrivain et d'un homme dans lequel on ne distingue jamais vraiment le vrai du faux.

Par ailleurs, certaines parties de son œuvre ont été mises en lumière et d'autres oubliées. Ainsi, connaît-on le Genet dramaturge, auteur des Bonnes, du Balcon, des Nègres et des Paravents. En revanche, ses récits mêlant fiction et éléments autobiographiques, réflexions morales ou esthétiques et commentaires de l'œuvre en train de s'écrire demeurent confidentiels. Sa poésie, son moyen-métrage Un Chant d'amour, ses scénarios également. Le dramaturge provocateur qui prit plaisir à provoquer le scandale lié aux Paravents juste après la guerre d'Algérie masque le poète héritier de Cocteau et de Rimbaud. Le polémiste des écrits politiques réunis dans L'Ennemi déclaré fait de l'ombre à un romancier audacieux et styliste hors pair. Le témoin de la révolution palestinienne et du combat des Black Panthers voile le conteur lecteur des Mille et une Nuits et des Sept Piliers de la Sagesse. Or, tous ces personnages ne font qu'un, Genet sous ses diverses facettes. Enfin l'œuvre de Genet a été envisagée et abordée par l'intermédiaire de célèbres lectures et analyses : celles de Jean-Paul Sartre, Georges Bataille, Jacques Derrida ou Eric Marty. Or, si l'on connaît les thèses du Saint-Genet comédien et martyr ou les polémiques les plus récentes autour d'un Genet antisémite, on ne pratique guère ses œuvres directement une fois encore. Le lecteur n'a pas à croire sur parole la légende créée par Sartre ou ses autres exégètes. Sa confrontation intime et singulière avec les œuvres de Genet peut amener à les mettre à distance et à relativiser leur portée.

Avant de juger Genet, laissons de côté ses frasques et ses faux-semblants, les polémiques et les critiques aussi illustres soient-elles pour s'affronter à ses œuvres elles-mêmes. Genet est multiple et divers, il mérite d'être découvert pour ce qu'il est avant tout : un écrivain de talent. 

Ce dossier tente de mettre au jour la complexité et les enjeux des ouvrages de Genet, à travers des approches portant sur toute l'œuvre et offrant des points de vue, des axes d'étude variés et contrastés. La légende est avant tout ce qui doit être lu. Suivons donc Genet sur les chemins de sa légende à travers ses œuvres et ses œuvres seules.


L'actualité de la recherche et des événements concernant Jean Genet est disponible sur le précieux site de la SALG (Société des Amis et Lecteurs de Jean Genet) dont le responsable est Patrice Bougon :http://jeangenet.pbworks.com.


Pour suivre les événements liés au centenaire, deux sites intéressants :
-http://genet2010morvan.blogspot.com.
-http://www.archivesdefrance.culture.gouv.fr/action-culturelle/celebrations-nationales.


Bibliographie sélective :


Œuvres de Jean Genet


- Récits : Notre-Dame-des-Fleurs, Miracle de la rose, Pompes funèbres, Journal du voleur, Querelle de Brest, Un captif amoureux. Les récits sont publiés par les éditions Gallimard dans la collection « Folio » pour Notre-Dame-des-Fleurs, Miracle de la rose, Journal du voleur et Un captif amoureux ; dans la collection « L'Imaginaire » pour Pompes funèbres et Querelle de Brest.


- Théâtre : Haute-Surveillance, Les Bonnes, Le Balcon, Les Nègres, Les Paravents, Elle, Splendid's, Le Bagne. Son théâtre a fait l'objet d'une nouvelle édition en 2002 dirigée par Albert Dichy et Michel Corvin, dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade » chez Gallimard. Les diverses pièces existent aussi séparément en collection « Folio ».


- Poèmes : Poèmes, L'Arbalète, 1948, repris en collection « Poésie Gallimard ».


- Essais esthétiques : L'Atelier d'Alberto Giacometti, L'Arbalète, 1963 - Le secret de Rembrandt, Ce qui est resté d'un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes, L'Etrange mot d'..., Le Funambule, Œuvres Complètes IV et V - Fragments...et autres textes, Gallimard, 1990.


- Textes politiques : L'Enfant criminel, [1949], Œuvres complètes V - L'Ennemi déclaré, Œuvres complètes VI (textes et entretiens présentés et annotés par Albert Dichy), Paris, Gallimard, 1991.

Une édition en six volumes chez Gallimard offre la quasi-totalité de l'œuvre. Les récits y sont cependant expurgés.


Film réalisé : Un Chant d'amour, 1950. Moyen métrage (25mn) en noir et blanc ; Dvd édité dans Portrait Jean Genet, par EPM, Danièle Delorme et SWProduction, 2006.


Études sur l'œuvre de Jean Genet


Biographies - Albert Dichy et Pascal Fouché, Jean Genet. Essai de chronologie 1910-1944, Paris, 1988. Cet ouvrage très bien documenté propose une vision d'ensemble des années d'enfance aux années d'incarcération, mettant fin au mythe de l'écrivain-voleur. Les nombreux témoignages permettent de se représenter Genet enfant, excellent élève, calme, toujours plongé dans les livres, et sa famille d'accueil, puis la dérive qui le conduira de Mettray jusqu'aux cellules des différents centres de détention où, à travers une succession de condamnation - seize en tout - commencera la rédaction de son œuvre. 
- Edmund White, Jean Genet, Paris, Gallimard, 1993. Une documentation impressionnante, des analyses de l'œuvre très pertinentes font de cet ouvrage une lecture indispensable pour connaître l'homme et l'écrivain, et pour pénétrer dans son univers. Edmund White ne se contente pas de retracer avec justesse et précision la biographie de Genet, en s'appuyant sur les nombreux témoignages d'amis, de proches de l'écrivain, il donne des pistes de lecture et d'interprétation précieuses pour l'analyse de l'œuvre.


Essais
- Jacques Derrida, Glas, Paris, éditions Galilée, 1974. Ouvrage dense et original qui reprend la disposition choisie par Genet pour l'essai Ce qui est resté d'un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes. Les deux analyses portant respectivement sur Hegel et sur Genet, se répondent indirectement, se lisent en miroir comme dans l'essai de Genet.


- Didier Eribon, Une morale du minoritaire, Variations sur un thème de Jean Genet, Paris, Fayard, 2001. Essai placé sous le signe d'une condamnation radicale de la psychanalyse lacanienne, qui pose bien la problématique de la marginalité, de l'exclusion vécue et mise en scène par Genet à travers les figures de l'homosexuel, du criminel, du bagnard... et la rattache à la tradition picaresque.

- Mairèad Hanrahan, Lire Genet, une poétique de la différence, PU Montréal, PU Lyon, 1998. Ce livre s'intéresse principalement au thème de l'homosexualité et à la façon dont celui-ci rejaillit sur l'écriture elle-même, faisant éclater les catégories traditionnelles aussi bien sexuelles que linguistiques. Le style et l'écriture sont constamment au centre de la réflexion, ce qui témoigne d'un renouveau de l'approche critique de Genet.

- Marie-Claude Hubert, L'esthétique de Jean Genet, Paris, SEDES, 1999. Cette synthèse sur l'ensemble de l'œuvre constitue une excellente première approche de l'œuvre, et un ouvrage de référence puisqu'en plus de ses analyses synthétiques et éclairantes, elle comporte une anthologie conséquente qui reprend les textes essentiels de l'écrivain, en particulier ses essais théoriques et esthétiques. Cet ouvrage nous guide dans le monde déroutant de Genet, à travers ses thèmes provocateurs et ses multiples jeux de miroir.

- Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Œuvres complètes de Jean Genet, vol.1, Paris, Gallimard, 1952. Le célèbre essai est à la hauteur de sa réputation : énorme monographie, à la fois brillante et réductrice, vaste préface dévorant l'œuvre.

Nous allons à présent présenter les œuvres romanesques de Genet qui sont certainement parmi les moins connues de l'écrivain. Les cinq premiers récits sont présentés dans l'ordre de leur rédaction ; les dates d'édition sont celles définitives aux éditions Gallimard. Notre-Dame-des-Fleurs et Querelle de Brest notamment avaient bénéficié d'une première édition sous le manteau. Un captif amoureux ne sera pas présenté ici dans la mesure où plusieurs articles lui sont consacrés dans ce dossier. Chacune de ces œuvres présente des particularités de genre et de composition et posent toutes, quoique différemment, la question du discours autobiographique : Notre-Dame-des-Fleurs, Miracle de la rose et Pompes funèbres se présentent comme des récits à la première personne, assumés par un narrateur distinct de l'écrivain, même si de nombreux « pièges » semblent prêts à dérouter le lecteur. Journal du voleur se prétend un journal intime. Querelle de Brest est un roman pris en charge par un narrateur omniscient, entrecoupé par des extraits du journal du lieutenant Seblon. Une écriture complexe et flamboyante se dessine oscillant entre périodes végétales et traits lacunaires. Tout l'univers de Genet est présent : des Folles, travestis de Montmartre, au mythe du bagne, du thème de l'enfance à celui de l'emprisonnement, du condamné à mort à la jalousie amoureuse, de la morale comme esthétique à l'inversion généralisée.


A suivre : Notre-Dame-des-Fleurs (1948)


Myriam Bendhif-Syllas


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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.