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Folies floridiennes

Ecrit par Yan Lespoux le 03.03.12 dans La Une CED, Les Chroniques

Chronique

Folies floridiennes

« Une région qui n’a pas de valeurs, dépourvue de toute orientation culturelle, ne serait-ce que la plus basique. Une région où rien ne compte à part les centres commerciaux et l’immobilier, où on dénombre plus de golfs que d’écoles, où les bâtiments préfabriqués se développent comme des cancers, où vit une population vieillissante et dangereuse au volant, sans parler du Ku Klux Klan, des barons de la drogue, des cyclones et de l’été perpétuel ».

David Liss le rappelle dans son dernier roman publié en France, L’assassin éthique, la Floride est bel et bien une terre de folie, un terreau fertile pour un roman noir décomplexé et déjanté.

L’assassin éthique nous téléporte en 1985 du côté de Jacksonville dans une banlieue de parcs de mobil-homes écumé par des vendeurs d’encyclopédies au porte-à-porte. Une Floride où le dernier chic est de s’habiller comme Don Johnson et/ou de porter une coupe de cheveux longues derrière et courte dessus, le fameux « mullet » de sinistre mémoire popularisé en Europe par les footballeurs allemands. Une Floride ou un élevage de porcs en batterie peut abriter un laboratoire de fabrication de speed, où un assassin à cheval sur les principes peut entraîner à sa suite un jeune étudiant timide pour le faire réfléchir sur la condition animale et le problème carcéral aux États-Unis.

Avec ce roman savoureux et décapant, David Liss marche sur les traces – sans pour autant les imiter ou même tirer autant vers la dérision – d’autres romanciers pour lesquels la Floride est devenue un personnage de roman noir délirant à part entière : Tim Dorsey et Carl Hiaasen.


D’autres avant eux ont bien sûr exploité le potentiel hautement délirant de ce Sunshine State où se mêlent rednecks bas du front, retraités venus du nord du pays, gangsters latinos, marielitos, contre-révolutionnaires cubains et fondamentalistes religieux dans des paysages oscillant entre la carte postale paradisiaque, moiteur marécageuse, condominium, terrains de golf et décharges à ciel ouvert : Ned Crabb, avec le truculent La bouffe est chouette à Fatchakulla, Charles Willeford qui y situe une grande partie de ses romans et notamment sa tétralogie consacrée à l’inspecteur à dentier Hoke Moseley (Miami BluesUne seconde chance pour les mortsDérapages et Ainsi va la mort) ou encore le dérangeant et drolatique La messe noire du frère Springer, Harry Crews…

Floridiens amoureux de leur État, Hiaasen et Dorsey vont toutefois plus loin encore dans l’intrigue débridée et la folie en dépeignant cruellement et joyeusement la Floride.

Avec une veine résolument écologiste pour Hiaasen qui met notamment en scène un héros récurrent, Skink, ancien gouverneur vivant reclus dans les Everglades, qui se nourrit d’animaux écrasés et prend un malin plaisir à torturer touristes, assureurs véreux et promoteurs immobiliers sans foi ni loi. Les situations rocambolesques (un ours alcooliques prenant les commandes d’un avion, un biologiste vendu au lobby de l’agroalimentaire poursuivi par l’épouse qu’il a tenté d’assassiner en la jetant par-dessus bord d’un bateau de croisière et dont il ignore qu’elle est en vie, une femme pourchassant contre vents et marées un démarcheur téléphonique malpoli…) se succèdent à un rythme trépidant et le roman noir prend alors la forme d’un exutoire jouissif aussi bien pour l’auteur que pour le lecteur.

Dorsey, de son côté, pousse encore la folie en mettant en scène Serge A. Storms, « obsessionnel compulsif, maniaco-dépressif, rétenteur anal, paranoïaque et schizophrène » amoureux de la Floride et de son histoire mais aussi assez peu enclin à prendre ses médicaments, ce qui le rend particulièrement dangereux pour quiconque se mettrait en travers de son chemin ou prendrait un peu trop à la légère ses conférences improvisées. Tout cela dans une Floride bigger than life où des poursuites trépidantes sont menées au milieu d’une course de sosies d’Hemingway, où des promoteurs séquestrent des retraités dans des parcs de mobil-homes, ou un chien peut devenir présentateur télé et où tout politicien qui se respecte se doit d’être à la fois incompétent et corrompu.

 

C’est de cet héritage que peut aujourd’hui se revendiquer David Liss avec L’assassin éthique, tout en gardant toutefois sa singularité. Et c’est cette Floride là que l’on ne peut que vous inciter à découvrir.

 

Quelques conseils de lecture pour découvrir une Floride en folie :

 

David Liss, L’assassin éthique, trad. de l’anglais (américain) par Nicolas Thiberville, janvier 2012. 438 p. 22€. Éditions JC Lattès.

 

On peut découvrir les aventures de Serge A. Storms, par Tim Dorsey, aux éditions Rivages. On peut commencer par le dernier volume paru en France, Cadillac Beach, trad. de l’anglais (américain) par Jean Pêcheux, août 2011. 432 p. 10.50€, ou par le premier de la série, Florida Roadkill, trad. de l’anglais (américain) par Laetitia Devaux, mai 2003, 384 p. 9€.

 

Le dernier roman de Carl Hiaasen paru en France est Croco Deal, trad. De l’anglais (américain) par Yves Sarda, juin 2010. 444 p. 8.40€. Édité en poche, comme une grande partie des romans de Hiaasen, aux éditions 10/18.

 

Dans les marécages de Floride, on trouve de drôles de bestioles comme nous le montre Ned Crabb dansLa bouffe est chouette à Fatchakulla, trad. de l’anglais (américain) par Sophie Mayoux, Folio Policier, juin 2008 (édition originale, 1978), 266 p. 6.20€.

 

Plus ancien et plus sombre, mais d’une ironie mordante, on ne passera pas à côté de La messe noire du frère Springer, de Charles Willeford, trad. de l’anglais (américain) par Danièle et Pierre Bondil, Rivages/Noir, avril 2001 (édition originale, 1958), 320 p., 9€.


Yan Lespoux


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A propos du rédacteur

Yan Lespoux

 

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Rédacteur

genres : roman noir, littérature américaine - histoire -

éditeurs suivis : Métailié, Seuil, Rivages, Gallimard.

Yan Lespoux, enseignant, docteur en histoire contemporaine.

Tient un blog consacré au roman noir et au polar (www.encoredunoir.com)