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Florence en V.O., Annick Farina (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 14.06.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Voyages

Florence en V.O., éditions Atlande, mai 2019, 187 pages, 15 €

Ecrivain(s): Annick Farina

Florence en V.O., Annick Farina (par Emmanuelle Caminade)

 

Dans le cadre de sa nouvelle collection « Villes en V.O. », tenant tant du guide de voyage insolite que du dictionnaire thématique ou amoureux illustré de textes bilingues, les éditions Atlande ont judicieusement demandé à Annick Farina de nous faire visiter Florence, cette ville d’art et de lettres, en nous imprégnant de son esprit, de cette âme forgée au cours des siècles.

Cette auteure qui enseigne la langue et la traduction françaises à l’université de Florence et vit en Italie depuis plus de vingt ans nous entraîne ainsi, avec beaucoup de vivacité et une érudition jamais pesante, dans cette ville célébrée par de multiples écrivains y ayant vécu ou séjourné. Au-delà des parcours traditionnels proposés aux touristes, elle aborde sa riche histoire au travers des lieux décrits et d’anecdotes qui leur sont liées, comme de son climat et de sa cuisine, de sa langue et de tout cet imaginaire développé chez des artistes de genres, époques et origines très variés. Et elle enrichit son propos de toute une palette de textes, italiens en majorité mais aussi français ou russes, anglais, portugais, allemands ou danois.

D’un petit format rectangulaire, Florence en V.O. s’emporte aisément avec soi et on y entre facilement grâce à une quarantaine de mots-clefs en capitales rangés alphabétiquement dans le sommaire, de AFA (chaleur) à VIOLA (désignant l’équipe de foot florentine au maillot violet), et répertoriés également en quatrième de couverture. Des mots en langue originale plutôt hétéroclites qui, des plus inattendus aux plus classiques, racontent avec saveur la ville dans toute sa diversité et sa richesse culturelle.

Cette entrée par mots-clefs permet notamment de retenir facilement, bien mieux que ne l’aurait fait une ennuyeuse chronologie, les transformations et les bouleversements urbains liés à l’histoire. On passe ainsi de la ville moyenâgeuse cloisonnée avec ses Casetorri (maisons-tours) dont les pont-levis permettaient aux seigneurs de se déplacer en survolant les sinueuses ruelles propices aux embuscades lors des sanglantes rivalités entre Guelfi e ghibellini (Guelfes et Gibelins) aux palais de la Renaissance dotés de Logge (galeries ouvertes). On voit le ghetto où furent assignés ou reclus un temps les Juifs florentins dès 1516 s’ouvrir au milieu du XVIIIe et devenir un simple quartier populaire. Un quartier qui sera entièrement rasé à la fin du XIXe lors du sventramento (éventrement) de la vieille ville, dans le cadre d’une rénovation urbaine de type haussmannien consécutive à la promotion éphémère de Florence comme capitale du pays peu après l’unification de l’Italie…

Les textes en version originale (assortie de traduction) qui ponctuent chaque article en lui ajoutant profondeur et perspective, bénéficient toujours, ainsi que leurs auteurs, d’une rapide mais pertinente présentation et, tout au long de ce guide, on apprécie le style simple et concis de l’auteure et ses commentaires affutés éclairants qui stimulent l’intérêt sans s’épandre en bavardages inutiles.

Plusieurs modes de navigation sont par ailleurs possibles car, à la fin de chaque article, un petit symbole iconographique en bas de page nous dirige vers d’autres entrées en relation avec le thème abordé. Quant à l’index des noms de lieux, il pourra se révéler utile dans la préparation d’itinéraires de visite – que l’on devra bien sûr compléter avec un guide de voyage classique doté, lui, de plans, adresses et horaires…

Le principal mérite de l’ouvrage, outre son aspect pratique, vient de l’ouverture de son approche, de cette variété et de cette absence de hiérarchisation ostentatoire. Cela permet en effet de ne pas se contenter des monuments et œuvres d’art et d’habiter vraiment une ville en prenant en compte ses héritages divers. Et la richesse de cette approche se retrouve également dans les textes choisis par l’auteure qui font se côtoyer de manière bienvenue des classiques incontournables ou plus inattendus de toutes nationalités (Machiavel, Boccace, d’Annunzio, Collodi, Stendhal, Montaigne, Dumas, Keats… ainsi que Sade, Hyppolyte Taine, Andersen, Brecht, Dickens, Anna Akhmatova…) avec nombre d’auteurs de « giallo » (roman policier), genre très prisé en Italie.

Annick Farina accorde de plus opportunément une grande importance aux aspects linguistiques. On se régale de voir le terme Uccello (oiseau) utilisé par Boccace en son sens figuré (sexe masculin) dans Caterina e l’usignolo / Catherine et le rossignol (Decameron). On goûte l’humour de Stendhal nous faisant remarquer dans Rome, Naples et Florence que la langue de Dante, considérée comme la mère de la langue italienne littéraire, était le vernaculaire florentin de la fin du XIIIe, et l’on rit avec lui de voir les Florentins aspirer si fortement le « c » qu’ils prononcent Hhohhomero au lieu de « cocomero » (pastèque) ! On apprend que c’est à Florence que naquit à la fin du XVIe l’académie de la Crusca (résidu de la mouture des céréales), ancêtre de notre Académie française, qui défendra la fine fleur de cette langue florentine jugée la plus pure. Et on comprend que cet italien unitaire l’ayant pris pour modèle reste encore très récent en lisant la recette de la bistecca alla fiorentina (côte de bœuf) dans le livre fondateur de la cuisine nationale italienne (publié en 1891) qui intégrait pour la première fois des spécialités de diverses régions et tendait à unifier le vocabulaire culinaire.

Florence en V.O. nous fait ainsi voyager de manière instructive et divertissante et s’avère un petit livre à mon sens incontournable pour ceux qui désirent visiter Florence hors des sentiers battus et enrichir leur regard sur cette ville.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Annick Farina

 

Annick Farina a d’abord travaillé comme traductrice d’anglais, d’espagnol et d’italien avant d’enseigner la langue et la traduction françaises à l’université de Florence. Elle est présidente du Centre linguistique de l’université et dirige un groupe de recherche.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.