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Fleur et sang, François Vallejo

Ecrit par Laurence Biava 02.12.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Editions Viviane Hamy

Fleur et sang, août 2014, 282 pages, 19 €

Ecrivain(s): François Vallejo Edition: Editions Viviane Hamy

Fleur et sang, François Vallejo

 

François Vallejo a écrit un grand roman sur l’espace et sur le temps. C’est une forme d’empressement, une sorte d’invasion du temps objectif (mesurable) dans le temps subjectif (celui que nous vivons). Ainsi, l’auteur se dépossède-t-il de ses sujets dans leur rapport au temps en suggérant une conception spatialisée, linéaire de ce dernier. Toute la lecture se passe ainsi : entrecoupée de variantes au rapport au temps, en imposant au lecteur un arrêt, et de chapitre en chapitre, on change d’époque, on chemine du temps révolu au temps actuel. Construction tout à fait originale et séduisante parce que maîtrisée.

François Vallejo entrelace les destins d’un jeune cardiologue du XXIe siècle et d’un apprenti médecin apothicaire fasciné par le temps au XVIIe siècle. C’est ce binôme qui a donné naissance à Fleur et Sang, passerelle construite entre deux temps et entre deux destins intimement liés et mêlés. Les deux trajectoires se déploient sensiblement et sensuellement et elles se cognent aussi l’une à l’autre, achevant de se réunir. La tension, palpable à chaque instant annonce le drame de la première. Pour finir, les deux protagonistes portent le même nom : Delatour.

Etienne Delatour opère lui aussi avec maestria, malgré une émotivité à fleur de peau : Originaire de Touraine, ce jeune interne surdoué passionné d’archéologie est devenu un cardiologue réputé autant qu’atypique. Il se considère comme « un homme scindé ».

Urbain Delatour le Jeune, lui, défaille à la vue du sang. Fils aîné d’un apothicaire-chirurgien renommé sous Louis XIV, il seconde son père tout en refusant de lui succéder. Un chapitre sur Etienne, un chapitre sur Urbain. C’est le rythme du livre. François Vallejo alterne les registres d’écriture et les échos de voix – tout en les faisant converger, parfois.

Ainsi, d’évidentes affinités puis conflits les lient aux femmes. On notera qu’Etienne éprouve un amour tourmenté pour Irène Saint-Aubin – devenue boiteuse depuis un accident de voiture, fille unique du patron de l’hôpital où le jeune médecin sera promu chef de service. Quant à Urbain, il est dérouté, puis attiré par la tyrannique Isabelle de Montchevreüil, fille unique du seigneur de la région, garçon manqué qui passe sa vie à cheval, accompagnée de ses deux lévriers.

La trajectoire et l’itinéraire de ces deux individus sont semblables, mais le temps et les circonstances font que l’histoire légèrement dupliquée va évoluer de manière différente. Au gré de chaque parcours, des intersections, des croisements. Ce récit est double. Rien n’y est laissé au hasard.

Le premier Delatour va entraîner l’autre, le transformer. Tandis que les révélations du second compensent les trous de mémoire du précédent.

On a le sentiment que Vallejo est pris de vertiges. Pour que le lecteur ait cette impression de la profondeur du temps qui est en nous, pour qu’il puisse mesurer que si le passé nous imprègne, il ne se comprend véritablement qu’un peu plus tard. Pour que le lecteur ressente aussi cette sensation vertigineuse d’écriture à double point, à double fonction… Toute notre vie est imprégnée du passé qui essaye de trouver une voie vers le présent et notre passé se comprend simplement un peu plus tard. C’est ce que semble traduire ce livre.

Ce roman sur la transmission réconcilie la durée et la vitesse, le passé avec le présent et l’avenir. Il nous interroge sur notre rapport au temps, ce cadre immatériel dont la notion reste toujours trop subjective, en tant que « division de l’infini ».

Très grand livre.

 

Laurence Biava


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A propos de l'écrivain

François Vallejo

 

François Vallejo est, géographiquement, et comme son nom l’indique, un homme du sud passé à l’ouest.

Historiquement, ce serait plutôt un croisement entre Sophocle et le XVIIIe siècle, un bâtard en somme, cherchant sa route dans le XXIe siècle. La seule direction, ou la seule filiation, qu’il ait envie de suivre pour le moment est celle du roman. Il a commencé son voyage en 1998 avec Vacarme dans la salle de bal. Le bruit ne lui suffisant pas, il s’est lancé dans des Pirouettes dans les ténèbres, en 2000. Il a poursuivi avec Madame Angeloso et Groom, en 2001 et 2003, avant de se lancer, en 2005, dans un Voyage des grands hommes. Quelques nouvelles, ici ou là, ont constitué de petites excursions. Il compte bien que la route sera longue, considérant, après d’autres, que le plaisir d’aller dépasse le bonheur d’arriver.

Depuis 1998, en quelques livres denses et aériens, ce professeur de lettres classiques a édifié une œuvre très intéressante dont Pierre Bergé a analysé les qualités de savoir, de saveur et de style.

« La belle écriture », a dit en substance le jury du prix Pierre Mac Orlan.

« c’est encore plus beau que la belle histoire ». Le Figaro (oct. 2005)

(Source éditeur)

 

A propos du rédacteur

Laurence Biava

 

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Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.